Le journal parlé de France Inter dans les années 1960. Journalisme de service public et propagande en démocratie, thèse de doctorat en Histoire culturelle, sous la direction de Christian DELPORTE, Université de Versailles-Saint Quentin-en-Yvelines, le 6 décembre 2013.

Béatrice DONZELLE

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Le constat d’une culture populaire en développement pousse le ministère de l’Information  à créer en 1963 une station de radiodiffusion de type généraliste à destination du « grand public ». Il s’agit d’utiliser les moyens médiatiques de masse pour informer, éduquer, divertir, et cultiver les citoyens, mais aussi pour asseoir la communication gouvernementale. La radiodiffusion est alors encore très largement devant la télévision, en termes d’équipement, de moyens de diffusion, et d’usages. Les journalistes et les journaux parlés de la station sont soumis à la tutelle du ministère de l’Information, notamment à travers le service de liaison interministériel pour l’information (SLII) et les briefings, réunions périodiques au cours desquelles le ministre reçoit les journalistes de la presse écrite, de la télévision, et de la radiodiffusion publique et privée. Cette mise sous contrôle est complétée par une restriction des moyens d’actions des journalistes face à leur hiérarchie, et accompagnée d’une politique de relations publiques interne à l’établissement. Cependant, les journalistes de France Inter veillent au quotidien à préserver leur autonomie et à respecter les principes déontologiques de leur profession.

La tutelle du gouvernement sur l’audiovisuel public et la nature même du régime gaullien soulèvent des questions sur la nature des informations diffusées par le Journal Parlé de France Inter. Visent-elles à convaincre les Français, à propager une idéologie, à imposer des options, ou au contraire à leur donner les moyens de choisir et de se forger leur propre opinion? Autrement dit, le Journal Parlé de France Inter est-il un organe de propagande au service du gaullisme, ou une instance d’information au service du public ? Rappelant que la propagande, loin d’être l’apanage des dictatures et des contextes violents ou belliqueux, a toujours existé en démocratie, nous proposons de la définir comme l’action de propager massivement des opinions afin de convaincre. En termes moins concis, la propagande regroupe tout ce qui consiste à propager, répandre, diffuser, vulgariser une opinion, une conviction, une pratique, une doctrine, via des moyens de communication grand public tels que les médias de masse, dans le but de conquérir, reconquérir, convaincre, orienter l’opinion publique, d’agir sur les esprits, ou de se concilier le plus grand nombre d’individus. Ce qui distingue la propagande des autres formes de persuasion et de communication, ce sont les moyens techniques employés, c’est-à-dire l’emploi de vecteurs massifs de diffusion. En effet, la vocation à convaincre est partagée par les autres techniques de communication publique. De même, l’argument du contenu des messages ne permet pas de discriminer la propagande des autres stratégies communicationnelles, que ce soit dans son propos (médical, éducatif, politique, idéologique, électoral, etc.) ou dans les procédés employés : la propagande, y compris en contexte démocratique, peut en effet manier les émotions, la séduction, mobiliser les mythes et stéréotypes, comme elle peut s’appuyer sur la raison, de même qu’elle peut passer par les discours, les signes, ou les images, pour manipuler comme pour éclairer.

Les états-majors de la radiotélévision publique et de la tutelle opposent la notion « d’information », vécue comme facteur de démocratie, à celle de « propagande », considérée comme malhonnête, manipulatrice, aliénante, et antidémocratique. S’ils rejettent et dénient l’idée d’avoir recours à des procédés propagandistes, la volonté d’influencer les journalistes de l’ORTF, et, par leur intermédiaire, l’opinion publique, est réelle. Dans le traitement de l’actualité diplomatique par le JP de France Inter de 1963 à 1969, cela passe notamment par une approche gallocentrée des événements mondiaux, une volonté de redéfinir les équilibres internationaux, d’amplifier le rôle de la France sur la scène mondiale, et d’amoindrir le poids des deux grandes puissances que sont les États-Unis et l’URSS. Dans la couverture de l’actualité intérieure, la politique de sensibilisation à la régionalisation s’inscrit dans une action de communication gouvernementale de longue durée. De même, pour assurer le maintien au pouvoir des gaullistes à l’issue de l’élection présidentielle de 1965, le SLII exerce une action permanente sur les producteurs du JP. Enfin, le conflit qui oppose la rédaction de France Inter à sa direction et au gouvernement lors des événements de 1968 illustre le poids des contraintes que représentent pour les journalistes ces tentatives d’orientation de l’opinion, mais révèle aussi leur capacité de résistance face aux pressions hiérarchiques et leur attachement au principe du droit à l’information.

France Inter se définit à la fois comme un vecteur de masse pour la diffusion de la pensée gaulliste, et comme un moyen de fournir un «service public» informatif et culturel aux Français. Dès lors, se posent deux questions. Quels contenus caractérisent ce service public, et à quel(s) public(s) est-il destiné. S’adressant au grand public, France Inter est conçue comme une station généraliste, dont les programmes et les informations doivent être adaptés à toutes les catégories d’auditeurs. Les états-majors synthétisent dans le concept de « culture populaire » les missions d’informer, éduquer, divertir et cultiver attribuées à la radiotélévision publique. Si ce concept pose un problème de définition aux chercheurs, c’est en tant que culture du plus grand nombre, culture partagée et culture authentique qu’elle est investie par ces acteurs. Le JP de France Inter, responsable de l’information au quotidien, sur la station la plus écoutée, est au cœur de cette logique. Du lancement de France Inter en octobre 1963 à l’élection présidentielle en décembre 1965, le journal parlé prend le visage d’un instrument d’éducation civique à destination du grand public, avec l’objectif d’expliquer le réel et de lui donner du sens, tout en assurant la rapidité et la permanence de l’information face à la concurrence d’Europe n°1. Les pratiques, ancrées dans la tradition journalistique française, mêlent journalisme de collecte, et « new journalism ». De 1966 à l’été 1967, le journal s’oriente vers un style plus populaire, et use, pour tenir tête à la concurrence de la télévision, de procédés de séduction du public. La rédaction applique une séparation stricte des faits et des commentaires. Si la première période est caractérisée par la production d’un « discours » journalistique, la deuxième se distingue nettement par un recul du discours au profit du « récit ». Puis, à partir de l’automne 1967, récit et discours journalistiques se côtoient, de même que se mêlent, au sein d’éditions différentes, journalisme d’information et journalisme de communication.

Le travail de recherche, mené sous la direction du Professeur Christian Delporte, s’inscrit dans une tradition d’histoire culturelle, définie par Pascal Ory comme une « histoire sociale des représentations », et inaugurée par les historiens des Annales. L’approche culturelle consiste notamment à s’intéresser tant au contexte de production qu’au contenu et à la réception des objets culturels étudiés. Celle-ci implique, au point de vue méthodologique et bibliographique, de croiser le champ historique avec d’autres disciplines en sciences humaines et sociales. Cette nécessité est confortée à la fois par la double problématique traitée ici, autour des pratiques de propagande en démocratie et de journalisme de service public, et par le support radiophonique des journaux analysés. La radio, au cœur de cette étude, est depuis les années 1970 l’objet de recherches en histoire, en sociologie, en sciences politiques, et en sciences de l’information-communication. Ces travaux ont constitué pour nous un précieux apport bibliographique et méthodologique. La fabrication du Journal Parlé de France Inter au quotidien est l’objet de notre deuxième partie. L’apport théorique des sociologues des médias nous a été essentiel pour mener notre analyse. Selon Cécile Méadel, « la question qui sous-tend toute sociologie de l’information » est la suivante : « pourquoi, comment et par quels processus les émissions d’information sont-elles fabriquées ? Comment la radio transforme-t-elle une production extérieure en un produit radiophonique qui corresponde à ses exigences?». Nous avons mobilisé la sociologie du journalisme et de l’information, la sociologie des journalistes. La problématique propagandiste a également situé nos interrogations au croisement de l’histoire et des sciences politiques.

Les limites chronologiques et thématiques choisies ont autorisé une exploration approfondie des sources, tant écrites que sonores, permettant de retracer le processus de fabrication de l’information diffusée par le JP de France Inter de 1963 à 1969. D’abord, puisque la problématique porte sur la dimension « service public » ainsi que sur l’insertion de la politique de l’information de France Inter dans les stratégies de communication politique du gouvernement, la question des prescripteurs d’agenda a été traitée essentiellement à partir du dépouillement des archives du ministère de l’Information. Nous avons ainsi pu explorer l’ensemble des procès-verbaux du SLII pour les années 1963-1965, et l’ensemble des courriers reçus et envoyés par le ministère de l’Information en lien avec l’information radiophonique, qu’il s’agisse de courriers d’auditeurs ou de correspondances et de notes échangés avec les responsables de l’ORTF. L’étude de la fabrication du Journal Parlé de France Inter au quotidien s’appuie sur l’écoute d’un corpus sonore couvrant trois semaines par année, de 1963 à 1969 : une au premier semestre de chaque année, une au second, et une dernière correspondant à la période estivale. Pour assurer une représentativité de l’ordinaire du JP, ces semaines n’ont pas été choisies en fonction d’événements particuliers. Elles ont été sélectionnées de manière à pouvoir assurer une traçabilité de la fabrication de l’information, de sa conception à sa diffusion. Plusieurs corpus ont été croisés à cette fin, notamment : les procès-verbaux des réunions du SLII et des briefings ; ceux du conseil d’administration de l’ORTF ; les archives de la direction générale ; les sondages menés auprès des auditeurs. Pour chacune des semaines sélectionnées, l’ensemble des éditions conservées à l’Inathèque ont été écoutées. C’est donc le corpus sonore qui constitue la trame de base de notre analyse des journaux parlés de France Inter entre 1963 et 1969. Une transcription exhaustive et chronométrée de chaque édition constituant ce corpus s’est révélée indispensable à l’étude que nous souhaitions en faire. Ce travail chronophage constitue la première étape préalable à toute analyse portant sur un corpus sonore, sans appui textuel ni visuel. L’écoute de ce corpus raisonné a permis d’établir des statistiques et de repérer la chronologie des rhétoriques journalistiques appliquées dans le JP de France Inter, et évoquées plus haut. La périodisation qui en découlait entrait en totale conformité avec ce qui se dessinait à la lecture des archives écrites. Parallèlement, des compléments d’écoute ont été effectués quand l’analyse le nécessitait.

Pour citer cet article

Référence électronique

Béatrice DONZELLE, «Le journal parlé de France Inter dans les années 1960. Journalisme de service public et propagande en démocratie», thèse de doctorat en Histoire culturelle soutenue sous la direction de Christian Delporte, Université de Versailles-Saint Quentin-en-Yvelines, le 6 décembre 2013. RadioMorphoses, [En ligne], n°2 – 2017, mis en ligne  «22/10/2017», URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2017/02/21/journal-france-inter/

Auteur

Béatrice DONZELLE est Docteure en Histoire culturelle, ATER UHA, Université de Bourgogne-Franche-Comté

Courriel : beadonzelle@yahoo.fr

 

Radiographie de l’interactivité radiophonique, sous la direction du Professeur Jean-Jacques CHEVAL, Université Bordeaux Montaigne, le 15 juillet 2016.

Blandine SCHMIDT

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Phénomène incontournable sur la bande FM, les programmes radiophoniques accordent une place substantielle à l’expression des anonymes. Les émissions interactives ont bousculé les fondements de la relation entre un média et son public conduisant à la définition de nouveaux usages et de nouvelles pratiques. De nos jours, la modernisation des outils de communication tels que le téléphone (téléphone mobile, SMS) et la démocratisation de l’usage d’internet ont engendré des mutations au sein des médias ainsi que la création d’interfaces spécifiques. SMS, e-mails, tchats, forums, blogs, réseaux sociaux sont autant de moyens mis à la disposition des auditeurs pour interagir. Dans le cadre de notre thèse, nous avons abordé ces programmes en prenant en compte la manière dont le média lui-même se positionne par rapport à son public. Nous avons constaté qu’un grand nombre d’entre eux sont tournés vers l’idée de service, annonçant une intention d’accompagnement des auditeurs dans leur vie privée. Le type d’assistance proposée dans le cadre d’une émission service interactive va dépendre de la station, voire de l’émission elle-même.

Ces programmes sont pour nous le révélateur d’une évolution des rapports sociaux dans la France du début du XXIe siècle. Nous souhaitons ainsi mettre au jour et comprendre la place occupée par le média radiophonique dans notre société. Nous postulons que les émissions service actuelles révèlent et reflètent de nouvelles orientations dans la pratique et les usages des médias. Mais dans ce cas les stations de radios sont-elles actrices ou simplement outils de médiation ? Les publics sont-ils instrumentalisés ou se saisissent-ils de ces espaces médiatiques de manière autonome ? En matière d’appropriation des moyens de communication par le public, que permettent et impliquent l’utilisation de ces nouvelles interactions techniques ? Quelles sont les mutations actuelles dans la relation interactive ?

D’un point de vue théorique et conceptuel, nous nous sommes basés sur les recherches de Christophe Deleu concernant les aspects historiques, sociaux et techniques de l’interactivité à la radio. L’approche sociologique d’Hervé Glevarec sur la réception dans le cadre radiophonique a apporté une base significative dans la manière d’aborder notre objet de recherche. La démarche historique de Jean-Jacques Cheval a été déterminante dans l’intégration d’une dimension diachronique dans notre travail. Nous nous sommes aussi intéressés à l’approche monographique de Dominique Cardon dans la collecte et l’analyse des données de nos terrains. La pensée de Dominique Mehl à propos de la redéfinition de l’espace public et l’exposition de soi dans le cadre médiatique nous ont permis d’établir un cadre de référence complété entre autres par les écrits de Patrick Charaudeau et Rodolphe Ghiglione sur l’insertion et l’instrumentalisation de la parole des gens ordinaires dans les médias. Enfin, nous nous sommes appuyés sur les travaux d’Edward T. Hall et son approche des relations interpersonnelles replaçant le corps et nos perceptions sensorielles au centre des réflexions.

Afin de comprendre les évolutions en matière de participation des auditeurs, nous avons d’abord adopté une démarche historique en portant notre attention sur les émissions pionnières et plus particulièrement celle de Menie Grégoire créée en 1967 sur RTL. Objet de recherche particulièrement intéressant et pertinent, il nous est apparu légitime de revenir sur ce programme qui a contribué à rompre la frontière entre la sphère privée et la sphère publique. Nous avons exploité de nombreuses archives sonores disponibles sur le web et à l’Institut National de l’Audiovisuel à Paris. Nous avons aussi réalisé un entretien semi-directif avec Menie Grégoire afin de confronter ses propos avec nos éléments de réflexion. Dans le cadre d’une démarche méthodologique d’exemplification, nous avons procédé à l’analyse d’un échantillon de lettres accompagnées des annotations des membres de son équipe éditoriale issu du fonds d’archives personnelles de l’animatrice aux Archives Départementales d’Indre et Loire à Tours. Concernant les programmes contemporains, notre terrain de recherche principal est constitué de deux émissions exclusivement basées sur la participation des auditeurs : « Ça peut vous arriver » sur RTL et « Lahaie, l’amour et vous » sur RMC. Se positionnant au service des auditeurs, ces deux programmes ont des champs d’intervention différents – la consommation pour le premier, l’amour et la sexualité pour le second. Qu’il s’agisse de Brigitte Lahaie sur RMC ou de Julien Courbet sur RTL, tous deux sont des personnalités connues dans la sphère publique, leur conférant un statut de star.

Afin de refléter la transversalité de notre thématique et l’interdisciplinarité de notre recherche, nous avons déterminé plusieurs composantes dans notre approche méthodologique. En parallèle d’une veille informationnelle, nous avons procédé à de nombreuses écoutes actives pour déterminer, répertorier et analyser les dispositifs interactifs sur les ondes et sur le web. En plus d’un travail d’enquête en ligne sur les sites web des stations, nous avons opéré une immersion en ligne sur le tchat de « Lahaie, l’amour et vous ». Tout en gardant à l’esprit les difficultés méthodologiques que peut entraîner le traitement des données récoltées sur le terrain, nous avons opté pour une observation participante in situ dans les locaux des stations analysées. Inspirés des pratiques des ethnologues, nous avons tenu un journal de terrain afin de recueillir nos différentes observations et réflexions. Pour mieux comprendre les représentations sociales et mentales de ceux qui font la radio interactive, nous avons réalisé des entretiens semi-directifs avec les animateurs et les membres des équipes éditoriales. Nous avons fondé une partie de notre analyse critique sur l’exploitation de ces entretiens sur un mode déclaratif. Venant soutenir notre propos, les nombreuses citations intégrées dans notre texte sont aussi présentes pour « donner à entendre » leurs réponses dans la perspective d’une approche sonore de l’écrit.

Adoptant une démarche empirique, nous proposons une description analytique des divers modes et dispositifs interactifs. Après avoir fourni un apport contextuel conséquent en proposant une présentation détaillée des stations et programmes étudiés, nous retraçons la place, le rôle, les attributions et les choix des personnes qui contribuent à leur élaboration. Nous confrontons leurs discours et leurs pratiques avec nos propres analyses. Nous apportons également un éclairage conséquent sur la manière dont le public s’approprie les outils interactifs, sur leurs motivations ainsi que sur l’utilisation des contenus produits par l’instance médiatique. L’analyse de la sélection et du traitement des auditeurs à l’antenne et hors antenne constitue un axe central de notre réflexion. Ne convoitant plus forcément la représentativité de leur auditoire, les stations s’attachent désormais à produire un spectacle radiophonique. À ce titre, nous avons révélé plusieurs dispositifs favorisant la mise en scène de la parole des auditeurs, des animateurs et l’évolution de leurs statuts. De plus, nous avons observé un élargissement des pratiques interactives dans le cadre radiophonique. Notre travail démontre l’apparition de bifurcations dans l’interactivité radiophonique dévoilant la présence d’un hors-champ et d’un sur-champ radiophonique. Simultanément au direct, divers types d’interactions (entre auditeurs et avec le média) ont lieu en ligne. Elles peuvent constituer dans le premier cas une passerelle vers l’antenne ou dans le second cas une passerelle vers d’autres interfaces sur le web. Enfin, nous proposons sur un plan plus conceptuel un essai de proxémie radiophonique traitant des différentes positions d’écoute et d’interaction adoptées par un auditeur lambda en fonction de l’appropriation de l’espace et de la place de son corps par rapport aux technologies de l’information et de la communication.

Pour citer cet article

Référence électronique

Blandine SCHMIDT, «Radiographie de l’interactivité radiophonique», thèse en Sciences de l’information et de la communication, soutenue sous la direction de Jean-Jacques Cheval, Université Bordeaux Montaigne,  le 15 juillet 2016. RadioMorphoses, [En ligne], n°2 – 2017, mis en ligne  «22/10/2017», URL :  http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2017/02/21/interactivite-radiophonique/

Auteur

Blandine SCHMIDT est Docteure en Sciences de l’information et de la communication, Université Bordeaux Montaigne.

Courriel : schmidt.blandine@gmail.com

Pierre Lhande (1877-1957) et le corpus des Radio-sermons aux origines de la radiophonie, sous la direction de Pierre-Marie BEAUDE, École doctorale Fernand-Braudel, UFR SHS Nancy – Metz, 21 novembre 2015.

Eugénie-Myriam BOCEK-VALY

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Ce travail de recherche est dans la continuité et dans l’approfondissement d’une étude commencée lors de la rédaction du mémoire de Master à l’Université de Lorraine. Ce mémoire traitait de l’apport original du média « théâtre » dans une démarche pédagogique auprès des élèves dans les collèges jésuites au XVIIesiècle. La représentation des pièces devant le public prolongeait cette action éducative visant ainsi le plus grand nombre. Pierre Lhande est dans la droite ligne de cet esprit d’innovation, en phase avec l’évolution des idées et des progrès scientifiques et technologiques propres à l’époque, tout en sauvegardant l’ancrage dans la tradition de l’Église catholique. Le 2 janvier 1927, le jésuite Pierre Lhande s’adresse pour la première fois aux auditeurs à l’occasion des vœux de Nouvel An. Pionnier de la prédication à la radio, il perçoit immédiatement la portée de l’impact médiatique de ce nouvel outil de communication. Il poursuit ses interventions à la radio de 1927 à 1934 sous la forme de « sermons » qu’il nomme parfois, « causeries » ou encore « conversations », entre autres dénominations. Le succès est total au regard des courriers des auditeurs et des articles de presse élogieux.

Cette étude s’articule autour du corpus des Radio-sermons. Ce corpus est constitué de huit ouvrages ou recueils, écrits par Pierre Lhande, édités respectivement de 1927 à 1934 (Éditions Spes). La recherche se décline en trois parties : une première sur la présentation de l’auteur, la deuxième sur le contenu du corpus et la troisième davantage ciblée sur la perception par Pierre Lhande du rôle et de l’histoire de la radio. Les « sermons » sont retranscrits dans chaque ouvrage, ce qui en fait d’ores et déjà un document rare en soi, mais la singularité de l’ensemble va au-delà de la retranscription fidèle de la prédication. Son caractère inédit se double du témoignage de Pierre Lhande dans les préfaces, les postfaces, les conclusions où il développe plus largement son point de vue sur l’exceptionnel vecteur de culture qu’offre ce média. Il y expose également sa position sur l’épineuse question de l’expression religieuse à la radio soumise aux principes de laïcité qui fait débat en France. Cet aspect politique n’est pas évoqué dans la prédication sauf sur l’antenne de Radio-Luxembourg dans un seul « radio-sermon » où il informe les auditeurs de la raison de son interdiction de prêcher en France depuis le studio de Radio-Paris. Destinés aux lecteurs, ces préfaces, conclusions ou postfaces traitent de cette problématique, recueil après recueil, en une plaidoirie pour la pérennisation des émissions où l’expression religieuse plurielle a sa place, se défendant de tout prosélytisme religieux. Scrupuleusement, il mène ce combat en consignant ses constats et ses propositions.

La problématique principale s’articule autour de la thématique de l’innovation au cœur de la tradition. Une des lignes conductrices de la recherche s’attache à saisir comment Pierre Lhande a réussi à maintenir le juste équilibre du discours adapté au nouveau média, en conservant la liberté de parole qui le caractérise, dans le respect des principes fondamentaux chrétiens liés à la prédication. La définition que Pierre Lhande donne de lui-même : « prêtre, pasteur, écrivain, chroniqueur », a été le pivot de la démarche sur cette question. Ce choix quant à la ligne conductrice de l’ensemble de la thèse a été crucial pour construire ce travail sur l’auteur et son œuvre.

L’approche théorique de cette recherche s’est construite en premier lieu sur la base de la lecture du corpus des Radio-sermons qui fourmille d’informations. À titre d’exemple, celle-ci, donnée par Pierre Lhande au cours d’une prédication suite à la parution d’un disque vinyle 78 tours en 1934, contenant deux de ses sermons prononcés à la radio en 1927. Ce document sonore a permis de faire une étude comparative entre le texte lu et audio des mêmes sermons. D’autre part, de nombreuses références aux textes bibliques, à l’art, à la littérature, à l’histoire, à la culture générale, entre autres, incluses dans ses sermons, fournissent matières à réflexion dans des champs multidisciplinaires, utiles à la recherche. Ainsi, de façon régulière, plusieurs œuvres dignes d’intérêt, quelles soient littéraires, musicales, picturales ou autres, sont présentées et commentées à l’antenne pour étayer utilement son propos. Notons également la pratique habituelle de Pierre Lhande à utiliser les évènements notoires puisés dans l’actualité pour servir d’accroche à la prédication du jour. Ainsi, dans le recueil (La France missionnaire. Radio-sermons 1931), il y sera question de l’Exposition Coloniale avec des commentaires liés au sujet ainsi qu’une description minutieuse du site à Paris. Enfin, parmi les innombrables thèmes abordés par Pierre Lhande signalons le S.O.S. envoyé en direct à la radio en France pour venir en aide aux nécessiteux lors d’un hiver particulièrement glacial. Cet appel a eu lieu le 17 février 1929 au cours du sermon retranscrit dans « Les pauvres dans l’Évangile » (Radio-sermons 1929). Ce fut le premier appel d’urgence prononcé par un religieux en France à l’antenne.

L’intérêt suscité par la lecture a été déterminant pour poursuivre les recherches extérieures. Aussi, le texte scruté, la consultation d’ouvrages d’auteurs sur les sujets en question, ainsi que le concours d’internet ont été indispensables pour élaborer une démarche scientifique. Citons la biographie de Jeanne Moret, (Le Père Lhande Pionnier du Christ dans la banlieue et à la radio, 1964, Paris Beauchesne), qui a été un fil conducteur efficace, avec des repères chronologiques précis. La consultation aux Archives Jésuites de la Province de France à Vanves, aux Archives du Musée de la radio à Paris, la Bibliothèque Universitaire de Metz, la Bibliothèque diocésaine de Metz, entre autres, ont été des étapes capitales pour consulter des pièces rares ou des ouvrages en lien avec le sujet. L’autre démarche a consisté à pratiquer des interviews sur le terrain au Pays Basque, d’où est originaire Pierre Lhande et plus précisément dans la province de la Soule où il a vécu une grande partie de ses jeunes années et où il s’est éteint en 1957. Les quelques personnes, collégiens à l’époque qui l’ont rencontré personnellement ont confirmé les données relevées dans la biographie de Jeanne Moret. D’autres déplacements ont eu pour but d’appréhender au mieux le monde de la radio et plus précisément celui de la période où Pierre Lhande a prêché sur les ondes. De ce point de vue, les visites à l’exposition sur l’histoire de la radiodiffusion en partenariat avec Radio-France et l’INA en septembre 2012 à Paris ont été fructueuses. La visualisation de l’ensemble de la présentation et les rencontres avec les spécialistes ont été essentielles pour comprendre les rudiments théoriques et pratiques spécifiques à la radio.

L’objectif essentiel de ce travail de recherche est d’apporter une contribution à l’étude de l’œuvre de Pierre Lhande et de sortir ses écrits des archives. Victime d’une aphasie brutale en 1934, il perdit l’usage de la parole qu’il ne récupérera que partiellement. Il sera dans l’incapacité de s’exprimer à nouveau sur les ondes. Le jésuite humaniste et orateur hors-pair tombe alors dans l’oubli à la suite de cet accident et probablement en raison de la situation dramatique liée à la seconde guerre mondiale. Présenter la recherche sur Pierre Lhande et les Radio-sermons dans le cadre universitaire fait partie des moyens pour atteindre l’objectif visé ci-dessus ; la finalité étant de susciter l’intérêt d’autre chercheurs pour continuer ce travail dans des champs pluridisciplinaires. La soutenance réussie de la thèse, sa mise en ligne pour être accessible ainsi au plus grand nombre, est une première étape qui offre une voie possible à la réalisation d’autres travaux.

Pour citer cet article

Référence électronique

Eugénie-Myriam BOCEK-VALY, « Pierre Lhande (1877-1957) et le corpus des Radio-sermons aux origines de la radiophonie », sous la direction de Pierre-Marie BEAUDE, École doctorale Fernand-Braudel, UFR SHS Nancy – Metz, 21 novembre 2015. RadioMorphoses, [En ligne], n°2 – 2017, mis en ligne le « 22/10/2017 », URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2017/02/21/radio-sermons/

 

Auteur

Eugénie-Myriam BOCEK-VALY est Docteure en Théologie catholique, Université de Lorraine.

Les postradiomorphoses : enjeux et limites de l’appropriation des nouvelles technologies radiophoniques

Sébastien POULAIN

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Résumé

En étudiant le cas de la radio associative Ici et Maintenant et la situation de la radio numérique terrestre française, cette contribution propose d’analyser la notion de prostradiomorphoses tout en le restituant dans la réalité sociale contemporaine. Il s’agit de mettre en lumière leurs enjeux et de rendre compte de leurs limites et d’émettre des hypothèses sur la façon dont la société va s’approprier les postradiomorphoses, en s’appuyant sur des études portant sur d’autres technologies.

Mots-clés : NTIC, postradiomorphoses, utopies technologiques, réalité sociale

Abstract

By studying the case of the radio association Ici et Maintenant and the situation of French terrestrial digital radio, this contribution proposes to analyze the notion of prostradiomorphoses while restoring it in contemporary social reality. The challenge is to highlight their issues and report on their limitations and to make assumptions about how postradiomorphoses will be appropriate by society based on studies of other technologies.

Keywords : NICT, postradiomorphoses, technological utopias, social reality

Resumen

Estudiando el caso de la radio comunitaria aquí y ahora y la situación de la radio digital terrestre francesa, esta contribución tiene como objetivo analizar el concepto de prostradiomorphosis mientras se restaura en la realidad social contemporánea. Se trata de poner de relieve sus problemas y darse cuenta de sus límites y para especular sobre cómo postradiomorphoses ser apropiados por la empresa sobre la base de estudios de otras tecnologías.

Palabras clave : NICT, postradiomorphosis, utopías tecnológicas, realidad social

Entendues comme les radios usant des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) en période de « transition médiatique » (mutation générale des médias en termes de production, distribution et réception), les « postradiomorphoses » (Poulain, 2013 (b)) semblent disposer de quelques avantages et enrichir la radiophonie. En effet, le journaliste et critique Pascal Mouneyres (2010) explique que cette radio « de rattrapage », « augmentée », « customisée » offre de nouveaux « possibles » radiophoniques : les « artistes sonores qui la délocalisent hors des champs traditionnels et la réinitialisent sous d’autres formes : performances, festivals, radios éphémères et autres hackings passant, ou non, par le web »…

Mais certains thuriféraires de la « société de communication », qu’Erik Neveu (2006 [1994] : 104) qualifie de « montreurs de communication » (journalistes, industriels, lobbys, publicitaires, technophiles, voire universitaires), vont plus loin. Pour eux, les postradiomorphoses permettraient plus de liberté, d’informations, de proximité, de flexibilité, de choix, d’interactivité, de mobilité, de dynamisme, donc de communication. Les « postradiomorphoses » seraient des avancées parmi bien d’autres vers une transhumanité, voire une posthumanité cyborg et immortelle. Dans cette utopie en marche, la « transition médiatique » vers l’unification de l’ensemble des médias serait considérée comme l’une des étapes de la convergence des technologies, techniques, des sciences à l’image des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives).

Ces avatars de la cyberculture (Sussan, 2005), trouveraient donc leur accomplissement depuis un demi-siècle dans l’explosion des TIC qui offrent plus de possibilités existentielles à leurs usagers « posthumains » pour remodeler leurs identités, reconfigurer leurs sociabilités et développer leurs pratiques culturelles et artistiques. C’est du moins ce que laisse présager l’offre marketing, publicitaire et médiatique qui incite à l’usage (achat et abonnement) du satellite, du câble, de l’ADSL, de la fibre optique, du mobile, d’internet… Cette nouvelle forme de radio parviendrait, avec les autres types de médias, à générer une fusion généralisée de toutes les TIC dans un média global universel à guichet unique. Cette radio perdrait son unicité pour se transformer en une sorte de radio télévisuelle interactive passant par des applications mobiles, Internet ou les ondes hertziennes numérisées.

Du fait de cette « transition médiatique », les médias traditionnels seraient en sursis selon Jean-Louis Missika dans l’ouvrage La fin de la télévision en 2006, et Elihu Katz et Paddy Scannell dans le volume 625 de la revue The Annals of the American Academy of Political and Social Science intitulé « The End of Television ? Its Impact on the World (So Far) » en 2009. D’où l’idée de Julia Cagé en 2015 de chercher un nouveau modèle économique pour Sauver les médias. Dès lors, que pouvons-nous penser de l’avenir de la radio, ce média qui semble avoir un rôle socio-économique et politique moins important que la télévision ou internet mais qui continue de bénéficier de très nombreux auditeurs[1] et d’un fort attachement (Glévarec, 2017) ? Jusqu’à quel point un média peut-il changer sans perdre son identité à l’heure de l’« intermédialité » (Equoy-Hutin, 2015) ? Soit les postradiomorphoses resteront en fin de compte de la radio car  elles sont en grande partie du marketing avec des améliorations techniques à la marge, soit les postradiomorphoses ne sont plus de la radio car la radio des origines a été trop « dénaturée » pour pouvoir être encore considérée comme de la radio.

Il n’y a pas de définition ontologique de la radio, donc il est difficile de « dénaturer » un média qui est comme les autres médias à la fois artificiel (car construit techniquement à partir d’inventions diverses), mobile (car intrinsèquement évolutif et donc perpétuellement en « transition médiatique ») et lié aux représentations et pratiques sociales de ses usagers (celles des dirigeants, producteurs, animateurs, journalistes, techniciens, auditeurs). Néanmoins, la radiophonie a été définie historiquement comme de la diffusion de différents types de sons via les ondes hertziennes entre un studio de radio de production et d’émission de sons et des postes de radio de réception et d’écoute. C’est à cette définition originelle de la radio – qui est encore largement partagée – que les postradiomorphoses lancent un défi.

Il est difficile de répondre aujourd’hui et définitivement à l’ensemble des questions posées par les postradiomorphoses. Mais nous pourrons avancer des hypothèses en nous appuyant premièrement sur un exemple historique et local (celui de la radio associative parisienne Radio Ici et Maintenant qui incarne depuis l’origine l’esprit des postradiomorphoses mais qui n’a pas connu le succès espéré) ; deuxièmement en analysant un exemple contemporain et national (et même international) de postradiomorphose (celui des errements de la Radio Numérique Terrestre) ; troisièmement en nous appuyant sur des recherches portant sur l’appropriation des technologies et des médias en sociologie, en histoire et en sciences de l’information et de la communication. Avant de se lancer dans des hypothèses sur les mutations radiophoniques à l’heure des « révolutions numériques » (objet de la quatrième partie de ce texte), il est particulièrement pertinent d’examiner avec attention le passé et le présent.

Les freins aux postradiomorphoses d’Ici et Maintenant

Depuis sa création en juin 1980, elle a toujours été à la pointe de l’innovation technologique. Dès le début de son aventure radiophonique dans la « bataille des radios libres », elle a cherché à se situer du côté des postradiomorphoses. Radio Ici et Maintenant (RIM) a, par exemple, été pionnière dans la création de programmes interactifs. Elle a, par exemple, créé le programme appelé « Radio ping-pong » qui utilisait un système de répondeur téléphonique pour mettre en présence deux personnes en désaccord sur un thème choisi, tandis que les autres auditeurs et animateurs « comptaient les points » en fonction des arguments avancés. De son côté, le programme « Radio Solo » avait pour principe de donner, sur simple demande, l’antenne à un auditeur entre 5 minutes à 4 heures et de le laisser libre dans la conduite de l’antenne. Le principe était que les émissions devaient être en direct, spontanées, artistiques, ouvertes, créatives, expérimentales[2].

RIM a été parmi les premiers médias à utiliser les technologies informatiques, télématiques, internet et le numérique (Poulain, 2014). Dès 1982, elle possède deux ordinateurs pour la gestion de la station. Ils facilitent la programmation, et permettent de classer par clés thématiques les 3000 disques vinyle. L’émission informatique (« HOT-LINE informatique ») collabore avec TF1 et diffuse des logiciels à l’antenne de différentes marques d’ordinateurs (Sinclair ZX80, Thomson MO5, Oric, Sanyo, Sharp 1350…) à la place des programmes radiophoniques habituels et d’une manière plutôt innovante par rapport à l’usage des disquettes à l’époque. Le logiciel Eliza issu des laboratoires du MIT répond aux auditeurs en s’adaptant à leurs propos.

La station s’est rapidement mise en réseau via le minitel puis internet. Son 1er site internet date de 1996, et l’ouvrage de Ram Dass Remember Be Here Now (déjà sur disque 3  » ½ et Minitel) y est mis en ligne en version bilingue (le cofondateur de la radio Didier de Plaige l’ayant traduit en 1976). Le 1er portail professionnel www.nseo.com est financé par l’animateur Fabien Ouaki (héritier de Tati) pour 70 000 F en 1997.

Dans les années 2000, plusieurs webcaméras ont été installées dans le studio pour diffuser les images sur le site internet de la radio http://icietmaintenant.fr/[3] grâce à des logiciels comme VLC, Sopcast, Dedibox ou Flashplayer. Ainsi, est créée « TIME ! » (« Télévision Ici et Maintenant Expérimentale ! ») qui avait été envisagée et expérimentée sans succès en 1982 puis en 1984 (grâce à environ 100 000 F versés par Nouvelles Frontières). « TIME ! » est donc sur Iphone et Ipad grâce à l’application gratuite Ustream ou sur un poste de télévision (mais sans l’image) grâce au fournisseur d’accès à Internet Free. Rimcast.fr permet de télécharger des émissions tandis que rimlive.com permet de regarder des émissions filmées de RIM en streaming.

RIM dispose aussi de blogs thématiques : veille ufologique (http://ovnis-usa.com/), l’ouvrage de Didier de Plaige Protocole oracle publié en 2012 (http://protocole-oracle.com/), le projet de création de radios pour les Communautés Shipibos au Pérou (http://radio-shipibo.com). RIM est l’une des rares radios à disposer d’un forum actif traitant aussi bien d’informatique, de politique, de santé que d’ufologie : http://icietmaintenant.fr/SMF/. RIM est enfin présente très tôt sur les réseaux sociaux numériques Twitter[4] et Facebook[5].

Depuis l’origine, il s’agit pour les animateurs de cette radio de construire le plus vaste espace publique multimédiatique possible dans le but de faire la promotion de la liberté d’expression et des valeurs et pratiques New Age grâce à l’utilisation de toutes les technologies à disposition.

Mais cela n’est pas suffisant pour obtenir une consécration en termes d’audience. Si RIM est bien la plus ancienne des radios privées parisiennes (en dehors des radios dites « périphériques ») puisqu’elle débute ses émissions le 21 juin 1980 (soit un an avant NRJ), elle n’a pas obtenu le succès escompté. La volonté de ses fondateurs et animateurs de révolutionner la manière de parler, de penser et d’agir radiophoniquement des citoyens grâce à un média autonome, alternatif et contreculturel s’est confrontée à une réalité socio-économique complexe. Il n’est pas aisé de remplir une grille des programmes innovante, et de rémunérer des animateurs tout en refusant par principe certains financements comme la publicité commerciale habituelle (RIM a bien mis en place diverses formes de partenariats, sponsoring… mais issus d’acteurs économiques idéologiquement proches.). Les ambitions radiophoniques, artistiques, culturelles, technologiques ont donc été revues à la baisse. Elle est écoutée par environ 5 000 personnes par jour[6]. La majorité est issue des classes populaires : employés, ouvriers, chefs de petites entreprises avec une instruction plutôt technique.

Le cas de cette radio, qui est restée confidentielle, ne peut être généralisé à toutes les radios compte-tenu de sa spécificité. Néanmoins, elle nous incite à la prudence vis-à-vis des promesses des postradiomorphoses. Il ne suffit pas d’innover techniquement pour rencontrer une grande audience. Il ne suffit d’ailleurs pas non plus d’innover à propos des contenus diffusés et les radios qui dominaient la scène radiophonique avant l’arrivée des « radios libres » continuent de le faire quarante ans après à quelques exceptions près. Un deuxième cas interroge les promesses des postradiomorphoses. Il concerne bien plus de radios et est porteur de nombreux enjeux économiques mais reste peu connu du grand public (par rapport à la Télévision Numérique Terrestre) : celui de la Radio Numérique Terrestre.

Les aléas des postradiomorphoses numériques terrestres

En ce qui concerne la Radio Numérique Terrestre (RNT), bon nombre d’acteurs de la radiophonie (à l’image des holdings du «°Bureau de la Radio°» : RTL, NextradioTV, Lagardère et NRJ) restent prudents, voire sceptiques quant à sa progression compte-tenu du risque d’éparpillement des audiences et du manque de profitabilité pour certaines radios ou réseaux commerciaux. Le ministère de la Communication a annoncé le 6 septembre 2012 que le gouvernement ne préempterait pas de fréquences de RNT pour Radio France et Radio France Internationale. Les radios sont obligées de passer par un nouveau prestataire technique appelé « multiplexeur », qui coordonne la diffusion de neuf programmes sur une même fréquence ce qui met fin à l’autodiffusion et limite l’indépendance des radios. Comme pour la radio analogique et contrairement à la radio IP, il est nécessaire de répondre à des appels à candidatures dans un calendrier et une étendue géographique prédéfinis, avant de pouvoir commencer à émettre. La RNT engendre un risque d’absence de signal (décrochage) dans les zones à réception difficile. Les expériences étrangères (Belgique, Danemark, Espagne, Grande-Bretagne, Allemagne, Suisse, Suède…) n’obtiennent pas forcément les résultats escomptés (Grierson, 2017). Cette technologie engendre des coûts économiques pour les stations (Il y a multiplication des interfaces et des canaux de diffusion ce qui engendre des coûts fixes importants liés à l’installation et à la maintenance des émetteurs), fabricants, diffuseurs et auditeurs (en moyenne dix récepteurs par foyer à renouveler). Et ces coûts vont durer compte-tenu de la double diffusion FM/RNT (simulcast), en attendant que chacun renouvelle ses récepteurs. Il a fallu sept ans pour la TNT alors qu’il y avait moins de deux écrans par foyer et que ce mode de diffusion permet de multiplier le nombre de chaines par rapport à la télévision analogique (A la radio, il y a déjà de la diversité depuis l’arrivée des « radios libres »). Le bouquet payant (de cinq à dix euros par mois) de 63 radios et programmes musicaux (dont plus de 50 programmes inédits, exclusifs et sans publicité) de SAS Onde numérique avait obtenu du CSA la décision d’autorisation n° 2013-6 du 15 janvier 2013 (face à la l’association « La radio numérique en bande L ») sur la bande L avec la norme européenne ETSI SDR qui permet une diffusion hybride hertzienne et satellitaire, mais ce projet a été abandonné en juillet 2016.

Ces inconvénients continuent de freiner le développement de la RNT malgré des soutiens institutionnels à travers des rapports officiels (Hamelin en faveur, mais les rapports Tessier et Kessler étaient en défaveur…), l’appui d’un Premier ministre (Jean-Marc Ayrault), une loi du 5 mars 2007 qui prévoit son déploiement (mais sans date fixée), du CSA… La RNT bénéficie aussi de soutiens d’acteurs privés : organismes, stations, syndicats, lobbys (SIRTI, Les Indés, CNRA, DR France, Pure, VDL…). Ceux-ci ont lancés des appels multi-acteurs (à l’image de «°La Radio Numérique pour Tous°» lancée par le SNRL en mai 2010) et créé un organisme de coordination doté d’une charte (« l’Alliance pour la RNT » constituée en octobre 2014 entre le SIRTI, le SNRL et le WorldDMB). Au final, le lancement effectif a eu lieu le 20 juin 2014 à Paris, Marseille et Nice en bande III (entre 174 à 223 MHz qui sont les anciennes fréquences de Canal + et TMC) en parallèle à la diffusion en FM en attendant les autres grandes agglomérations : Strasbourg, Lyon, Nantes, Toulouse, Lille, Bordeaux, Rennes… Le CSA a publié le 10 décembre 2015 son calendrier d’appels à candidatures qui prévoit une extension progressive de la couverture de la RNT d’ici 2023 (Un premier calendrier avait déjà été annoncé le 10 mai 2012 pour des appels entre juin 2012 et avril 2013.).

La RNT dispose aussi d’avantages techniques. Les industriels ont installé le numérique sur certains récepteurs radiophoniques dès septembre 2010. La RNT augmente le nombre de stations de radio : 102 [7] stations RNT autorisées en décembre 2014 à Paris (6 multiplex), Marseille (4 multiplex) et Nice (4 multiplex). La RNT permet l’anonymat de l’auditeur à la différence de la radio IP ou mobile où le profilage et la géolocalisation sont possibles. Le son des radios RNT est de la même qualité que celui d’un CD. Dans la diffusion, il y a un meilleur rapport signal/bruit et pas d’interférences entre stations. En plus du son, l’auditeur reçoit des données associées : titre et auteur du morceau de musique, photos, images, jeux… Il a aussi la possibilité de réécouter une émission (podcast)… En plus des atouts techniques, la RNT bénéficie de la gratuité pour l’auditeur puisqu’il suffit d’un poste de radio et d’électricité pour l’écouter (Il faut en plus un abonnement internet pour la radio IP.). La RNT dispose aussi de plus de liberté éditoriale par rapport à la possible hégémonie des « télécoms ». Enfin, la RNT est plus viable économiquement à ce jour par rapport aux radios diffusées uniquement sur internet où un modèle économique est surtout envisageable pour des grands groupes et pour les radios payantes «°de niche°» (par exemple ciblées CSP+).

Face à la RNT, il y a un succès non négligeable de la radio via IP ou mobile (podcast ou streaming)[8] qui freine aussi son lancement. Mais celles-ci comportent aussi des limites politiques étant donné l’absence d’anonymat. Economiquement, il faut un abonnement télécom côté auditeurs et payer la bande passante en fonction du nombre d’audionautes côté éditeurs. Il n’est pas certain que les auditeurs/audionautes acceptent de s’abonner à des podcasts audios (natifs ou non) comme ils ont pu le faire avec Médiapart pour l’information ou Netflix pour le divertissement. Il existe aussi des problèmes techniques car il faut parfois avoir des connaissances et des compétences informatiques (un ordinateur étant bien plus complexe que les postes de radio traditionnels). Il faut aussi être connecté avec un bon débit ce qui n’est pas évident dans certaines zones géographiques et en voiture (Le « drive time » de 17h00-18h15 rassemble 8,7 millions d’auditeurs, ce qui fait de la voiture le premier lieu d’écoute de la radio.). Enfin, les fournisseurs d’accès à internet (FAI) sont obligés de mettre en place des services après-vente puisque les consommateurs ont régulièrement des problèmes.

Ainsi, les postradiomorphoses laissent entrevoir certaines limites qui peuvent interroger sur leur degré d’appropriation réelle et leur capacité d’engendrement de changements sociaux et techniques comme le montre la recherche sur l’appropriation sociale des technologies.

Les recherches sur l’appropriation sociale des postradiomorphoses

Dans le domaine de l’appropriation sociale des technologies en général, les débats sont parfois stéréotypés entre ceux qui sur-valorisent et ceux qui sur-dévalorisent le poids et les « effets » des technologies, des médias et de la communication, du symbolique et de l’imaginaire sur les pratiques sociales réelles. Il est vrai qu’au-delà du marketing et de la communication politique, il n’est pas facile de vérifier empiriquement les applications de ces programmes généraux ambitieux et les effets concrets dans les usages quotidiens des citoyens en termes d’audience traditionnelle – nombre d’auditeurs, durée d’écoute, taux de satisfaction – mais aussi d’audience numérique – nombre de « likes », de « retweets », de « conversions » (Poulain, 2016).

Dans la mesure où les analyses et prévisions en matière d’innovation, d’audience, de marketing sont loin d’être des sciences exactes et reproductibles, les études empiriques et critiques, compréhensives et pragmatiques, quantitatives et qualitatives, microsociologiques (pratiques et représentations) et macrosociologiques (matrices culturelles et contextes socio-éco-politiques) sont plus que jamais nécessaires (avant, pendant et après la mise sur le marché). Et ces études ont tout intérêt à être à la fois synchroniques et diachroniques, internationales et interdisciplinaires et se situer sur le temps long de l’observation, de l’analyse, de la théorie et pas seulement le temps court de l’opérationnel (industriel, commercial, politique, journalistique).

En effet, Daniel Gaxie nous met en garde contre les excès d’enthousiasme à propos des effets des technologies et des médias :

Contrairement à une idée fort répandue, la radio, la télévision ou les journaux ne peuvent […] à eux seuls, éduquer les citoyens. Lorsqu’ils exercent un effet dans ce domaine, ils n’éduquent que ceux qui sont déjà éduqués. (Gaxie, 1978 : 70)

Le « technique » et le « social » sont indissociables l’un de l’autre, comme le souligne Jack Goody à propos des modes de communication d’une société où l’apparition de l’écriture génère une « raison graphique » (1979 [1977]). C’est pourquoi les postradiomorphoses sont dépendantes des évolutions économiques, sociales et politiques profondes auxquelles elles sont soumises. Elles risquent d’entraîner des phénomènes similaires à ceux des technologies précédentes. L’avènement de nouvelles possibilités techniques dans le monde de la radiophonie n’a d’intérêt et de sens que si elles font l’objet d’une appropriation par les contemporains.

Or, il n’y a pas de continuum linéaire, c’est-à-dire de déterminisme technologique entre la conception, l’expérimentation, l’adoption et la banalisation de l’innovation, comme l’attestent des études en marketing (focus groups, évaluations expertes, tests d’utilisateurs), statistiques (taux d’équipement, durée et fréquence d’utilisation de produits similaires, construction de typologies d’utilisateurs par classes d’âge, CSP et styles de vie) ou sociologie qualitative (de l’innovation, des usages, de la réception, du public). Celles-ci nous apprennent que cette appropriation fait l’objet d’ajustements et d’hybridations, de « bricolages » et de « braconnages » sur un temps long et est toujours complexe, différenciée, imprévisible et « ouvert[e] » (Boullier, 1997 : 179) en fonction de plusieurs facteurs comme les spécificités sémiologiques du média, les caractéristiques sociodémographiques (sexe, âge, génération, niveau d’étude, profession, statut matrimonial…), l’appréhension de l’objet radiophonique et de sa difficulté d’utilisation, la place et le rôle de l’utilisateur dans sa famille, la compétence technique estimée par celui-ci ou par ses proches qui engendrent une « dynamique de reconnaissance » (Le Douarin, 2004 : 170).

Cette appropriation dépend aussi de l’intérêt que ces nouvelles technologies peuvent susciter auprès du public. Dès lors, la stratégie des promoteurs des postradiomorphoses consiste à construire la demande par une offre attrayante testée auparavant par des précurseurs, prescripteurs et leaders d’opinion. Cette offre doit s’harmoniser avec les évolutions globales de la société contemporaine, notamment avec l’inégale démocratisation des loisirs et des pratiques culturelles, et les nouvelles formes prises par l’individualisme.

Les recherches sur le sujet montrent que l’appropriation des technologies est susceptible de varier dans le temps et l’espace en fonction de la manière dont elles sont présentées par les médias, la publicité, les institutions, les associations qui contribuent à « construire un nouveau modèle culturel » (Spigel, 1996 : 55).

A partir de ces recherches, il est possible de réfléchir à l’avenir de la radio et à ses postradiomorphoses.

Les hypothèses sur l’industrialisation des postradiomorphoses

Dans la « transition médiatique », de nombreux changements dans l’offre, la distribution et la réception peuvent être observés en ce qui concerne la radiophonie. Grâce à ces observations, nous pouvons faire des hypothèses prudentes sur l’industrialisation des postradiomorphoses, la science ne pouvant aller au-delà des hypothèses concernant l’avenir des affaires humaines en général et la « radio du futur » en particulier (Poulain, 2017 (b)).

Aujourd’hui, il est possible de créer des webradios chez soi et de diffuser le son (mais aussi les textes et les images) dans son quartier et le monde entier via les ondes hertziennes numériques, le satellite, la fibre optique ou l’ADSL. La radio devient toujours plus « visible » puisque certaines émissions sont filmées (« radiovision » ou « radio visuelle ») et que les visages des animateurs sont rendus visibles et connus via des campagnes d’affichage, les sites internet, blogs et réseaux sociaux. De leur côté, les auditeurs peuvent écouter en différé et de façon illimitée via des téléviseurs, tablettes, téléphones, ordinateurs, et obtenir des métadonnées grâce à ces supports numériques. Ils peuvent aussi commenter, critiquer, rediffuser via des réseaux sociaux numériques, des portails internet d’information, des forums, des blogs d’émission ou d’animateur où les liens avec les radios deviennent parfois ténus.

La radio doit encore trouver sa place au sein des TIC en gérant l’arrivée des technologies avec leurs nouvelles possibilités : flux et stock, linéaire et délinéaire, multiplexage et interopérabilité, pause et retour en arrière, enregistrement et programmation, qualité du son numérique – « son 3D » en multicanal ou binaural – et métadonnées – DLS, BIFS, EPG… – textuelles et visuelles, passives et interactives. Elle doit s’adapter à l’arrivée des nouveaux concurrents (webradios et hertziennes en ligne, sites de téléchargement et de streaming), des nouveaux distributeurs (opérateur téléphonique, FAI, RNT, satellite), des nouvelles normes (la France choisit DAB+ en 2013 après avoir commencé à lancer T-DMB – qui permet de diffuser plus de données associées, mais qui est plus couteuse et permet moins de radios – en 2008) et des nouveaux terminaux (récepteur numérique, PC, tablette, mobile[9], TV, montres et autres objets connectés).

Ces changements impliquent des investissements lourds ralentissant la mise en œuvre, comme cela a été le cas pour la TMP, la TNT, la fibre optique ou la 4G (bientôt la 5G). Les stations de radio doivent se lancer dans des adaptations économiques (palliant la diminution des audiences et recettes publicitaires avec des modèles concentrés, hybrides, intégrés, synergiques, des convergences broadcast/broadband et des économies d’échelle) et des approches marketing diversifiées (certaines radios devenant des marques multisupports ciblant des publics segmentés et communautarisés avec des contenus formatés et thématisés mais aussi pluriels et innovants). Les autorités doivent quant à elles procéder à des harmonisations juridiques (coordination des politiques publiques de régulation à l’échelle internationale sans trop brider le fonctionnement du marché) et prévoir des aides publiques (incitations fiscales, subventions, « primes à la casse » pour les récepteurs, campagnes d’information gouvernementales…).

Les concepteurs et les vendeurs de technologies postradiophoniques (ou autres technologies médiatiques), qui engendrent une nouvelle demande en créant cette nouvelle offre, ont tout intérêt à comprendre le fonctionnement et l’évolution de cette société et la manière dont elle est vécue, pensée ou représentée. Dans leur intérêt, il faudrait que ces « montreurs de postradiomorphoses » aient eux-mêmes besoin de ces technologies dans leur vie professionnelle ou privée, comme cela a été le cas pour les concepteurs d’Internet. C’est, en effet, ce qui permet de s’ajuster au mieux au pragmatisme des consommateurs, d’intégrer les technologies à leurs réseaux sociaux, limiter les aléas de la socialisation de la technique et contrecarrer les disparités financières, culturelles, géographiques ou temporelles dans l’accès à l’objet technique.

Les industriels, les stations de radio, les publicitaires et autres thuriféraires des bienfaits des postradiomorphoses risquent de continuer à utiliser le marketing et l’imaginaire technologique comme ressource symbolique, argumentative et réflexive pour fabriquer du rêve et de la demande radiophonique. D’autres l’ont fait pour d’autres nouvelles technologies et ont connu des réussites (internet, mobile) mais aussi des échecs ou réussites partielles (le « Plan Câble » et le métro automatique Aramis en France ; le minitel et le Concorde à l’étranger).

Conclusion

Au final, il est difficile de nier l’impact important des nouvelles technologies sur le monde contemporain et sur la radio en particulier grâce aux dialogues mondiaux instantanés numérisés, aux nouveaux services mêlant on line et off line, aux nouvelles façons de chercher, échanger, conserver, utiliser les données-informations, aux nouvelles formes d’accès à la culture, à l’art, à l’actualité… Mais cet impact reste limité et insuffisant pour modifier la société avec ses inégalités, injustices, hiérarchies, conflits… contrairement à ce que disent les très enthousiastes technophiles.

Avec les postradiomorphoses, on peut se demander si nous avons affaire à des innovations médiatiques et techniques « secondaires » par rapport à l’invention de l’art, de l’écriture, de l’imprimerie, de la radio, de la télévision ou d’internet. Créeront-elles de nouvelles formes de liens, groupes ou espaces sociaux ? Permettront-elles à ses auditeurs une plus grande identification à la radio, à ses animateurs et aux autres auditeurs ? Ouvriront-elles de nouveaux espaces publics de débats démocratiques pour des citoyens plus autonomes et plus actifs ? Pourront-elles fonder de nouvelles communautés d’interprétation et d’action capables de transformer le réel ? Seront-elles des sources d’innovations sociales, politiques, sonores, narratives (Lopez, 2017), informationnelles (Poulain, 2013 (a)), artistiques ? Quel est le degré d’obligation des médias envers la société dans ce domaine ?

Les postradiomorphoses interrogent les frontières de la radiophonie tout autant au niveau de la production (Qu’est-ce que faire de la radio ?[10]) que de la réception (Qu’est-ce qu’écouter de la radio ?). Mais la réalité et la radicalité des impacts des changements technologiques en cours sont à évaluer, critiquer, contextualiser, relativiser, comparer.

L’innovation technologique fonctionne davantage par accumulation que par remplacement, et davantage par évolution incrémentale que par disruption révolutionnaire. De la même façon que la presse n’a pas été remplacée par la radio, la radio par la télévision et la télévision par internet, nous pouvons parier que les postradiomorphoses resteront en grande partie de la radio telle que nous l’avons connue depuis un siècle et la connaissons aujourd’hui[11].

En effet, la radio dispose de qualités fondamentales et ses diverses dimensions qui la distingue des autres médias : ses spécificités auditives (son, musique, parole), ses contenus riches (information, culture, divertissement, débats, reportages), ses qualités chaleureuses et pratiques (souplesse, direct, interactivité, instantanéité, mobilité, simplicité, diversité, crédibilité (Poulain, 2017 (a)), proximité, accessibilité, immédiateté, gratuité, anonymat…), ses services pluriels (complémentarité entre les radios publiques, radios commerciales et les 600 associatives). Ainsi, elle bénéficie de capacités polymorphiques et polyfonctionnelles de résistance et de résilience, ou encore d’une grande force de symbolisation et d’imagination, d’identification et de socialisation qui lui permettent d’effectuer sa « transition médiatique » et de coexister avec les autres technologies médiatiques.

Contrairement à certaines espérances et incantations, seules quelques nouvelles possibilités techniques sont massivement utilisées grâce à leur simplicité : écoute en direct ou en différé sur de nouveaux supports en ce qui concerne les modes d’écoute d’une part ; commentaires et partages via certains réseaux sociaux en ce qui concerne les modes d’interaction d’autre part. Les phénomènes de communication et de socialisation ne peuvent être réduits à des phénomènes de médiatisation et ces derniers à des phénomènes de numérisation et de technologisation. C’est ainsi que les postradiomorphoses suivront leur chemin, sans doute sinueux, au sein de la société entre utopie technologique et réalité sociale.

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POULAIN Sebastien. Postradiomorphoses : petit bilan des mutations radiophoniques à l’ère du numérique, Radiography, 15 octobre 2013 (b). http://radiography.hypotheses.org/906

POULAIN Sebastien. Radio Ici et Maintenant, pionnière en expérimentations ?, Cahiers d’histoire de la radiodiffusion, n°121, juillet-septembre 2014, https://www.academia.edu/27929461/Radio_Ici_et_Maintenant_pionni%C3%A8re_en_exp%C3%A9rimentations

POULAIN Sebastien. La 55 000 ou l’avènement de la radiométrie moderne, in Thierry Lefebvre (sous la direction de), « L’année radiophonique 1986 », Cahiers d’histoire de la radiodiffusion, n°129, juillet-septembre 2016, https://www.slideshare.net/SebastienPoulain/la-55-000-ou-lavnement-de-la-radiomtrie-moderne

POULAIN Sebastien. Pourquoi a-t-on autant confiance en la radio ?, INAGlobal.fr, 28 février 2017 (a), http://www.inaglobal.fr/radio/article/pourquoi-fait-autant-confiance-la-radio-9572

POULAIN Sebastien (dir.). Introduction, « La radio du futur », Cahiers d’histoire de la radiodiffusion, n°132, avril-juin, 2017 (b), https://radiodufutur.wordpress.com/

SPIGEL Lynn. La télévision dans le cercle de la famille, Actes de la recherche en sciences sociales, n°113, juin 1996

SUSSAN Rémi. Les utopies posthumaines : Contre-culture, cyberculture, culture du chaos, Omniscience, Montreuil, 2005.

Notes

[1] En France, il y a 43,3 millions d’auditeurs quotidiens en moyenne fin 2013, record historique de 43,6 millions fin 2014, 42,3 début 2015, 43,2 début 2016, 43,3 début 2017 selon les 126 000 Radio Médiamétrie.

[2] Exemples : lecture pendant 3 jours et 3 nuits du bottin de Paris jusqu’à la lettre b, décrochage de combinés dans des cabines téléphoniques pour écouter la rue, création d’échos ou de boucles musicales grâce à une rayure de pièce de monnaie sur un vinyle (3 platines), multiplexage de studios, jukebox électromagnétique branché à un ordinateur Apple 2 avec une carte d’émulation automatique connecté à un serveur minitel, tentative de transmission d’images par le branchement de la radio sur le minitel, quadriphonie avec 2 émetteurs stéréo et 2 bandes synchro écoutés par 4 hauts parleurs, émission en se lavant les dents ou sous LSD (et autres substances)…

[3] RIM dispose aussi de http://icietmaintenant.com/, http://icietmaintenant.info/ et www.icietmaintenant.org/ tandis que la plateforme http://radioicietmaintenant.radio.fr/ ne fait que diffuser la radio.

[4] https://twitter.com/RIM952 a 1 117 abonnés pour 225 tweets le 30 mars 2015 ; 1 127 abonnés pour 13 tweets le 12 avril 2016, 1 009 abonnés le 24 avril 2017, le dernier datant du 24 juin 2015.

[5] https://www.facebook.com/RadioIciMaintenant a 2 360 « likes » le 30 mars 2015 ; le compte n’existe plus en 2016, sans doute à cause du départ de plusieurs animateurs en 2015 et des réactions des auditeurs.

[6]  Ces informations sur l’audience ont été fournies par Médiamétrie. Globalement, les radios libres/associatives avaient/ont rarement beaucoup d’audience. En effet, l’audience ne faisait/fait pas partie de leurs objectifs puisqu’elles avaient/ont une vocation locale, d’offre, de pluralisme et d’animation plutôt qu’un objectif de réussite économique (Poulain, 2008).

[7]  L’assemblée plénière du CSA du 15 janvier 2013 avait décidé de délivrer 106 autorisations.

[8] En France, 6,1 millions de personnes écoutent chaque jour la radio sur les supports multimédia pour la période septembre-octobre 2016 (2h09 en moyenne), soit 11,4% des Français de 13 ans et plus (23% des 13-19 ans) : 3 millions via le téléphone mobile (dont 73% des auditeur écoute la radio via une appli mobile ou un site Internet et 27% via un tuner FM intégré au téléphone), 1,4 million l’ordinateur (2h43 en moyenne), 1,2 million via la télévision, 549 000 via une tablette et 280 000 via le baladeur (1h47 en moyenne) (126 000 Radio-Global Radio Médiamétrie). Pour expliquer ce succès, il faut dire que NRJ en France annonce par exemple mettre à disposition 154 webradios pour faire face aux algorithmes de recommandation des plateformes comme Deezer, Spotify ou Pandora qui personnalisent l’écoute. Il y a aussi le succès des podcasts. En novembre 2016, le nombre de podcasts de Radio France téléchargés a atteint pour la première fois 45,6 millions (contre 10 millions en 2010), dont 26,5 millions pour France Inter (25,5 millions de vidéos vues) et 15,3 millions pour France Culture (48 millions de visites en 2016 pour franceculture.fr) selon un communiqué de presse de Radio France du 19 janvier 2017 (http://www.radiofrance.fr/sites/default/files/cp_files/cp_rf_mediametrie_novembre-decembre_2016.pdf).

[9]  Signalons que certaines marques comme Apple ne mettent pas de tuner radio sur leurs mobiles. De même, il y a incompatibilité avec la RNT des terminaux connectés (smartphones et tablettes).

[10]  Donnons l’exemple d’Arté radio qui est issue de la télévision Arté, qui se présente comme une radio mais qui prend la forme de capsules sonores. Les plus récents Boxsons, Binge Audio en reprennent le principe.

[11]  Rappelons les 2h49 d’écoute de la radio par jour en moyenne et 43 355 millions d’auditeurs (audience cumulée) soit 80,2% d’audience cumulée (Médiamétrie, 126 000 RADIO, Janvier – Mars 2017).

Pour citer cet article

Référence électronique

Sébastien POULAIN, «Les postradiomorphoses : enjeux et limites de l’appropriation des nouvelles technologies radiophoniques». RadioMorphoses, [En ligne], n°2 – 2017, mis en ligne  «22/10/2017», URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2017/02/21/postradiomorphoses/

Auteur

Sébastien POULAIN est Docteur en sciences de l’information et de la communication, laboratoire MICA, Université Bordeaux Michel de Montaigne

Courriel: Sebastien.Poulain@gmail.com

Annie Lenoble-Bart et Jean-Jacques Cheval (S.dir)., Actualité d’André-Jean Tudesq, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, MSHA, 2016. 284 pages.

Frédéric ANTOINE

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André-Jean Tudesq, un chercheur d’aujourd’hui

Parmi les pères de la recherche universitaire sur la radio en France, il y en est un qui occupe une place particulière tant par son parcours que par les domaines de recherche et d’enseignement qui ont retenu son intérêt : c’est André-Jean Tudesq.

Bordelais, professeur d’université dans cette cité, historien de formation, il en était venu à porter de l’attention au monde des médias via l’étude de l’histoire de la presse. Celle-ci connut en effet une recrudescence d’intérêt en France à partir des années 1970 avec la parution d’une Histoire générale de la presse en France, œuvre en cinq tomes à laquelle il prit part, et qui lui donna l’occasion de travailler avec Pierre Albert, alors directeur de l’IFP (Institut français de presse).

Leur bonne entente les conduisit ensuite à rédiger ensemble en 1981 un de ces petits ouvrages devenus emblématiques pour tout qui étudia un jour les médias audiovisuels : Histoire de la radio-télévision. Publié dans la collection Que sais-je ?, ce petit livre incontournable fut maintes fois réédité et traduit dans de nombreuses langues.

De la presse à la radio, André-Jean Tudesq n’avait fait qu’un pas, tant en recherches qu’en enseignement. Lorsque l’étude des médias se répandit à l’université de Bordeaux, il choisit pour sa part de les orienter vers la recherche sur la radio et, parallèlement, sur les médias en Afrique. Et il se tint alors sans faillir à ce cap tout au long de sa longue carrière académique, terminée en 1997.

Décédé douze ans plus tard, en ayant toujours poursuivi son oeuvre, Andé-Jean Tudesq est à l’origine d’une lignée de chercheurs bordelais passionnés de médias, et essentiellement par la radio. Jean-Jacques Cheval, fondateur du GRER et initiateur de la présente revue, en est dans le domaine radiophonique l’héritier le plus direct, lui à qui revint la lourde charge de poursuivre, à l’université de Bordeaux, l’œuvre de promotion des études sur la radio initiée par son mentor. Quant à Annie Lenoble-Bart, elle assura à Bordeaux la poursuite de l’œuvre de Tudesq dans le domaine des études médiatiques africaines.

L’université de Bordeaux avait rendu hommage au professeur Tudesq lors de son admission à l’éméritat, en 1997, en organisant alors une journée sur le thème « Histoire et médias ». Deux ans après son décès, en 2011, ses deux « héritiers » académiques furent à l’origine de la tenue de deux demi-journées de colloque mises sur pied à l’université Bordeaux-Montaigne pour célébrer sa mémoire. Mais Jean-Jacques Cheval et Annie Lenoble-Bart souhaitaient ne pas en rester là. Aussi viennent-ils de diriger la rédaction de l’ouvrage Actualité d’André-Jean Tudesq, dédié à remettre en perspective l’œuvre de l’homme qui introduisit l’étude de la radio et des questions africaines dans leur université.

Une part importante des textes figurant dans le livre est issue des communications réalisées lors des journées d’hommage de 2011. Ils abordent les différentes facettes du personnage qui débuta sa carrière par une thèse sur les notables en France sous la monarchie de juillet. Une partie du livre est donc consacrée au Tudesq historien, et à ses apports à l’étude de l’histoire. Très vite, le livre bifurque toutefois, telle une biographie de l’intéressé, vers les études médiatiques, de la presse à la radio, avant de se focaliser sur les recherches africaines de Tudesq et ses apports à l’enseignement des Sciences de l’information et de la communication sur ce continent.

L’ouvrage se conclut par des hommages et des témoignages, parfois émouvants, qui témoignent de la trace que « le professeur » a laissé dans la vie de ses collègues, de ses étudiants et de ses proches. On notera aussi, dans les conclusions, le commentaire de Derek W Vaillant, professeur à l’université du Michigan, autour de l’expression « faire tout le chemin à pied », qu’il considère être une belle métaphore de l’itinéraire, de la vie et de la démarche scientifique de son maître André-Jean Tudesq.

Le livre comprend encore une bibliographie complète de l’intéressé, la liste de l’ensemble des travaux académiques dont il a assuré la supervision, et un étonnant CD où se mêlent de nombreux textes, des documents divers et une imposante collection de documents (évidemment) audio, dont les contributions du professeur aux émissions de télé-enseignement produites par son université de 1988 à 1999.

Au-delà des apports scientifiques et des témoignages, il ressort de ce livre, comme son titre le laisse penser, l’incroyable contemporanéité de l’œuvre d’André-Jean Tudesq, et le caractère exemplaire des pistes de recherche ainsi que des méthodes de travail qu’il a laissés à ses « descendants », à charge de ceux-ci de poursuivre la tradition, tout en l’adaptant à l’évolution des disciplines et de leur contexte.

Pour citer cet article

Référence électronique

Frédéric ANTOINE, « Annie Lenoble-Bart et Jean-Jacques Cheval (S.dir), Actualité d’André-Jean Tudesq, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, MSHA, 2016. 284 pages. », RadioMorphoses, [En ligne], n°2 – 2017, mis en ligne le « 22/10/2017 », URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2017/02/21/tudesq-radio/

Auteur

Frédéric ANTOINE est Professeur en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université Catholique de Louvain COMU, U. Namur et IAD. Il est Président du GRER.

Courriel : frederic.antoine@uclouvain.be