« La radio est le plus grand professeur de France » : la causerie radiophonique pour transmettre les savoirs historiques (années 1945 – années 1960)

Céline LORIOU

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Résumé

Les causeries historiques de l’Heure de culture française diffusées sur le Programme National puis sur France Culture, permettent étudier un genre radiophonique dont le mode d’expression s’appuie sur des formes culturelles et intellectuelles déjà existantes, en particulier celle du cours magistral. Dans un premier temps, l’article analyse les conditions de production de ce programme, à partir d’archives écrites, puis, dans un second temps, il les met en regard avec les émissions radiodiffusées pour étudier les modalités de la parole professorale entre les années 1940 et 1960. Enfin, la réception de ces émissions est approchée pour mieux comprendre leur disparition avant de retrouver des traces de ces monologues professoraux à l’heure où la radio se pense en « média global » et se présente sous une forme « enrichie » et « augmentée ».

Mots-clés : radio, histoire, causeries radiophoniques, conférences, parole professorale, web

Abstract

History scholar talks of the Heure de culture française broadcast on the Programme National and later on France Culture are used to analyse a radio genre whose mode of expression is based on already existing cultural and intellectual forms, i.e. the academic lecture. First, this article focuses on the production aspect of the programme by analysing written archives. Second, it puts these archives in perspective with the broadcast programme in order to examine the academic mode of speech between the 1940s and the 1960s. Finally, the article covers the reception of this programme to better understand its extinction before looking for ultimate traces of these professorial monologues in the age of enriched broadcasts and “global media”.

Keywords: radio, history, radio scholar talks, conferences, academic speech, web

Resumen

Las tertulias históricas de la Heure de culture française retransmitidas en el Programme National y más tarde en France Culture, permiten analizar un género radiofónico cuyo modo de expresión es influenciado por formas culturales e intelectuales ya existentes – en particular la clase magistral. Primero, el artículo analiza las condiciones de producción del programa con archivos escritos. Segundo, relaciona estos archivos con los programas retransmitidos para estudiar las modalidades de la manera de hablar académica entre los años 1940 et y los años 1960. Por fin, el artículo estudia la recepción del programa para entender mejor su desaparición y acaba por buscar trazas de estos monólogos profesorales en la edad de la radio aumentada y del “global media”.

Palabras clave: radio, historia, tertulia radiofónica académica, conferencia, manera de hablar académica, web

Lorsque la radio se développe en France pendant l’entre-deux-guerres, certains vulgarisateurs saisissent rapidement l’intérêt de ce nouveau média pour transmettre les savoirs auprès d’un public large : « le rôle que peut jouer la TSF dans l’instruction populaire est véritablement énorme… on conçoit bien des cours généraux sur la physique, la chimie, l’électricité ou toute autre matière » remarque ainsi le vulgarisateur scientifique Louis Baudry de Saunier dès 1923 (Raichvarg et Jacques, 1991 : 229). Bien qu’il n’évoque que les sciences, la radio, et plus particulièrement les postes d’État, ne tardent pas à se saisir de toutes sortes de disciplines – lettres, histoire, agriculture, médecine – à la fois sous la forme de cours, puisque des retransmissions d’enseignements de la Sorbonne sont organisées dès 1927 (Prot, 1998 : 553) mais également par des causeries, dès les années 1930 (Méadel, 1994 : 284-288).

La radio vient offrir un nouveau moyen d’aborder les grandes disciplines en même temps qu’elle se façonne une mission d’éducation auprès des auditeurs, qu’il s’agisse du public scolaire ou des adultes, dans une démarche d’éducation populaire. Dans ce deuxième cas de figure, parmi un large éventail de formats et de dispositifs radiophoniques utilisés après la guerre pour transmettre les connaissances et les savoirs, trois types de programmes s’appuient sur un discours de type monologique en se calquant sur « des formes existantes, parfois dans leur expression la plus canonique » (Waquet, 2003 : 145) : le cours, la conférence et la causerie. Bien qu’ils reposent tous les trois sur la parole d’un professeur ou spécialiste de la question, la causerie se distingue des deux autres formes par sa durée plus brève – une quinzaine de minutes contre une demi-heure ou une heure pour la plupart des cours et conférences – et par le fait qu’elle soit préparée et coordonnée à l’intérieur de l’institution radiophonique[1].

Sur la chaîne culturelle du service public, le Programme National (transformé en France-Culture en 1963 au terme de plusieurs changements de noms), l’Heure de culture française, s’est fait une spécialité de la causerie pédagogique à destination d’adultes. L’émission, diffusée entre 1945 et 1970, prend la suite de l’heure scolaire, émission destinée au public scolaire, initiée par Jean Zay en 1937 puis prolongée pendant l’occupation sur Radio-Vichy par l’Heure de l’éducation nationale (Lefebvre, 2013 : 110). Pendant une heure chaque matin[2], l’Heure de culture française propose une série d’exposés didactiques sur l’histoire, les lettres, les sciences, la philosophie ou les arts par des professeurs[3], souvent en poste à la Sorbonne, à l’Institut ou au Collège de France. S’il existe une grande variété d’émissions pour aborder l’histoire à la radio, de l’entretien à l’évocation scénarisée, du montage d’archives à l’émission de récit, les causeries nous donnent à entendre des professionnels de la transmission des savoirs, professeurs et historiens, parler seuls face à un micro. Tout comme lors d’un cours, c’est par leur voix que s’opère la transmission dans le cadre de la causerie. Cependant, le public visé n’est pas le même et le contexte matériel diffère, l’amphithéâtre étant remplacé par le studio et la chaire par le micro, sans parler de la durée de la causerie qui ne peut excéder quinze minutes, selon le format en vigueur depuis les années 1930 (Méadel, 1994 : 284).

Ce type d’émission nous conduit ainsi à nous demander si l’on peut parler à l’auditeur de radio comme au public d’une conférence ou aux étudiants d’un amphithéâtre ? En se concentrant sur les causeries historiques diffusées dans l’Heure de culture française, cet article tentera de montrer comment se concilient mission éducative et contraintes radiophoniques de l’après-guerre à la seconde moitié des années 1960. Pour cela, l’ensemble du processus médiatique, de la production à la réception de ces causeries, sera pris en compte. Dans un premier temps, les conditions de production de cette émission seront étudiées grâce aux dossiers de préparation laissés par l’un de ses conférenciers réguliers, Charles Samaran, archiviste-paléographe et historien, auteur de plus de deux cents causeries entre 1947 et 1959. Dans un second temps, à partir d’un échantillon de causeries historiques prises sur cinq saisons radiophoniques différentes[4], nous nous pencherons sur les modalités de la parole des historiens, afin de voir comment ils s’adaptent au média radiophonique ou, au contraire, comment ils reproduisent des pratiques langagières propres au cours magistral. Enfin, nous nous intéresserons à la réception de ces causeries historiques avant de terminer sur les résurgences de monologues professoraux à l’heure où la chaîne culturelle se pense comme un média global.

Les conditions de production d’une émission culturelle

À partir de 1945, l’Heure de culture française est coordonnée par Roger Lutigneaux, homme de radio qui s’occupait déjà des émissions de l’Éducation nationale pendant l’occupation ; en 1955, il devient également le directeur des émissions éducatives et culturelles de la radiodiffusion française, jusqu’à son décès en 1957 (Prot, 1998 : 371-372). L’émission est programmée quotidiennement, selon une répartition thématique des jours de la semaine : dans les années 1950, le lundi est consacré aux civilisations anciennes, le mardi aux variétés littéraires, le mercredi aborde les connaissances scientifiques, le jeudi est dédié à la vie intellectuelle et à la littérature et enfin, l’émission du vendredi porte sur les civilisations occidentales (Thill 1955) – un plan général qui a pu évoluer au gré des grilles de programmes, mais est resté structuré autour des lettres, de l’histoire et des sciences.

Chaque heure d’émission quotidienne traite d’un sujet qui se voit décliné en plusieurs causeries. À titre d’exemple, la série du vendredi sur « Les origines de la civilisation occidentale » se propose, entre août et décembre 1947, de faire défiler la chronologie de la civilisation européenne en partant des Romains pour arriver à Louis XI[5]. Le 31 octobre 1947, l’émission sur « La conquête de l’Angleterre par Philippe Auguste » est déclinée en quatre exposés sur les Capétiens et les Plantagenets (Louis Halphen), la bataille de Bouvines (Charles-Edmond Perrin), Philippe Auguste (Charles Samaran), et le croisé Geoffroi de Villehardouin (Mario Roques) – bien qu’ils soient tous liés à la thématique de la matinée, ils restent compréhensibles indépendamment les uns des autres. Quotidiennement, l’émission sollicite donc trois à six conférenciers, dont certains deviennent des collaborateurs réguliers du programme et font part de leurs idées de causeries et de sous-séries thématiques à Roger Lutigneaux, lequel établit la programmation générale de l’émission.

Cependant, le contenu de l’émission est en grande partie préparé en dehors des locaux de la station, par les conférenciers eux-mêmes. Pour en retracer les conditions de production, il faut se tourner vers les archives privées laissées par certains d’entre eux, comme Charles Samaran, collaborateur de l’Heure de culture française de 1947 à 1959. Dans le fonds qu’il a déposé aux Archives Nationales en tant qu’ancien directeur général des Archives de France (1941-1948), six cartons sont d’une grande richesse pour comprendre la fabrique d’une émission de causeries radiophoniques : on y trouve en effet la correspondance échangée avec la station, ses idées de causeries ainsi que ses dossiers de préparation comprenant notes de recherche et scripts. Bien que les conférenciers préparent leurs textes en toute autonomie, Lutigneaux les informe par courrier des modalités d’enregistrement et du format attendu d’eux pour le programme : « le texte de chaque exposé ne doit pas dépasser huit minutes, ce qui représente, selon le débit de l’orateur, cent à cent-vingt lignes de dactylographie »[6], la page dactylographiée devenant ici l’unité de mesure du temps radiophonique.

Pour rédiger ses causeries, Charles Samaran s’appuie sur un important travail de recherche documentaire et de lecture : le dossier de préparation d’une causerie sur Henri IV diffusée le 12 mars 1948 contient une quarantaine de petites fiches dans lesquelles il liste les ouvrages à consulter, les numéros de pages qui l’intéressent, puis classe par feuillets thématiques les éléments et citations qui l’aideront à rédiger son texte. De la description physique du roi à la liste de ses maîtresses, en passant par sa saleté légendaire, le conférencier rassemble les éléments qui l’aideront à dépeindre le personnage d’Henri IV aux auditeurs, conformément à sa conception de l’histoire :

« L’utilité de l’histoire ? J’avoue que je la vois surtout dans la vie des grands hommes. Exposer la vie et les œuvres de certains grands hommes, de façon à y intéresser la jeunesse, c’est incontestablement agir utilement sur la jeunesse. »[7]

Répertoriée sur une feuille volante, une liste d’idées de causeries permet également de mieux entrevoir le type d’histoire qui lui semble le plus approprié pour intéresser les auditeurs : « Cyrano, d’Artagnan, L’origine des transp. en commun, Y a-t-il eu des ours à Paris ?, Les oubliettes », des sujets attirants et instructifs qui peuvent se prêter au format court des causeries.

Dans un autre dossier, le texte d’une causerie sur « Hasting et Rollon » nous offre la possibilité de comparer deux versions de la causerie, l’une, manuscrite, en cours d’élaboration, l’autre, dactylographiée, telle qu’elle a été lue au micro. Dans la première version, les nombreuses ratures et les rajouts de morceaux de textes, parfois inscrits sur des morceaux de papiers collés au feuillet principal, nous permettent de constater que l’écriture de la causerie se fait en plusieurs temps et que le format radiophonique dans lequel le texte devra s’insérer conduit à une relecture orale, qui permet d’ajuster une formulation, de préciser une phrase ou de réorganiser certains paragraphes pour tenir le temps imparti (Photos 1 et 2).

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Fig. n° 1 : version manuscrite et version dactylographiée du début de la causerie « Hasting et Rollon » préparée par Charles Samaran et diffusée le 25 janvier 1954 (Archives Nationales 642AP/36).

Une causerie écrite et lue : modalités de la parole professorale à la radio

Jusque dans les années 1950, la direction des émissions culturelles se pose régulièrement la question de remplacer les professeurs-orateurs par des speakers pour la lecture des causeries[8]. En effet, il arrive que ceux-ci n’aient pas conscience du strict respect du temps d’antenne qu’impose la radio ou qu’ils ne parviennent à trouver « l’accent qui frappe, le rythme qui entraîne irrésistiblement l’auditoire » (Lutigneaux, 1944 : 6). En effet, toute situation d’oralité obéit « à des règles précises et particulières qu’il convient de suivre sous peine d’insuccès ou, pour le moins, d’une performance limitée » (Waquet, 2003 : 151). Malgré cela, Lutigneaux préfère l’orateur au speaker, le seul capable d’apporter « une présence, une personnalité, une conviction, bref une authenticité que nous n’aurions pas sans lui » (Lutigneaux, 1956 : 270).

Convaincu de l’existence d’un style radiophonique, le directeur des émissions culturelles recommande toutefois à ses collaborateurs de rédiger leurs causeries, car l’écriture préalable permet d’apporter « densité » et « pureté » à un texte sur lequel les orateurs pourront improviser au moment de l’enregistrement tout en disposant d’un cadrage clair (Lutigneaux, 1956 : 266-267). Cependant, la plupart des causeries de l’échantillon donnent à entendre une parole formalisée par un texte préparé à l’avance, finement minuté, figé par la forme dactylographiée et qui laisse peu de place à la spontanéité ou à l’improvisation. Car les orateurs sollicités pour les causeries historiques de l’Heure de culture française sont pour la plupart des historiens qui se pensent plus volontiers comme des représentants de la civilisation du livre et du monde de l’écrit et tendent à oublier la place cruciale occupée par l’oralité à la fois dans leur carrière et dans la transmission des connaissances scientifiques (Waquet, 2003 : 21-69). Par ailleurs, privés de leurs repères habituels (amphithéâtre, présence d’un auditoire), ils n’ont pas d’autre choix que de lire leur texte – ce que confirme, dans les enregistrements, le bruit des pages tournées au fur et à mesure de la lecture – dans un ton qui reste professoral, voire magistral.

La plupart des causeries de l’échantillon sont fortement imprégnées des pratiques académiques de ceux qui les prononcent : pluriel de modestie[9], rythmique des phrases qui permettrait la prise de notes, ou encore annonce d’une problématique lorsqu’André Piganiol parle de « Rome et les invasions barbares » – ces procédés, indispensables face à un public d’étudiants, semblent s’être ancrés dans les pratiques orales de ces professeurs, à tout le moins dans le cadre de monologues. C’est ainsi qu’en ce mitan du XXe siècle, la radio prend volontiers les traits de « plus grand professeur de France » (Thill, 1955) et que certains professeurs semblent ne voir en elle qu’un amplificateur d’une parole magistrale ou l’extension d’un amphithéâtre (Chotkowski Lafollette, 2008 : 11), négligeant le fait que ces causeries ne peuvent être un cours abrégé en une quinzaine de minutes. Roger Lutigneaux en est lui-même intimement convaincu : « il s’agit de faire court, mais non de résumer : il s’agit de choisir ce que l’on a à dire » (Lutigneaux, 1956 : 267). Parmi les vingt orateurs de l’échantillon, quelques-uns, comme Lucien Febvre, Fernand Braudel ou Charles Samaran, semblent avoir structuré leur causerie pour s’adresser à un public invisible et diversifié en évitant de verser dans l’érudition ou de tomber dans l’écueil de la monotonie du monologue.

Avec un ton oral assez conventionnel, Samaran se démarque du canevas du cours magistral en soignant l’introduction de ses causeries, pour inciter l’auditeur à prolonger l’écoute. Dans sa causerie sur Henri IV, il commence par mettre en avant des éléments bien connus de la vie du roi, sans le nommer, pour mieux piquer la curiosité des auditeurs :

« Un méridional avant tout, un Béarnais ou un Gascon, c’est tout comme. Né en 1553 à Pau, dans ce château des Vicomtes de Béarn, où se montre encore l’énorme écaille de tortue qui lui servit peut-être de berceau, baptisé à la gousse d’ail et au vin de Jurançon […] ».

Dans une causerie du 16 janvier 1948 sur la cour de François Ier, Lucien Febvre s’adresse directement aux auditeurs pour les faire entrer avec lui « dans le grand livre de l’Histoire » qu’il a su agrémenter de nombreuses descriptions visuelles en employant toutes les ressources dramatiques de la voix parlée : « Mais la cour ? La cour ?! Elle suit… Elle est sur les grands routes, dans les bois, à travers les labourés. Ce n’est pas une cour – c’est une caravane ! […] ». Il donne à voir la cour en déplacement (« Voilà le campement ») et la quantité de métiers qui se déplacent avec le roi (« le peuple des cuisiniers, des sauciers, rôtisseurs, pâtissiers, tout ce monde-là – à cheval ! – se hâte vers le gîte d’étape »). Pour illustrer, dans un article, l’adéquation entre style radiophonique et culture, c’est justement le début d’une causerie de Febvre sur Luther que Roger Lutigneaux cite :

« Martin Luther ! Qu’il est donc difficile de bien parler de cet homme ! Oh, il n’est pas malaisé, sans doute, quand on a la conscience et la religion de son métier, il n’est pas difficile de préserver son sens critique des brutales affirmations des ennemis de Luther, ou des pieux mensonges de ses amis ! Mais il est difficile, et pour un Français surtout, de comprendre Luther, de le saisir et de lui rendre justice, parce que Luther est foncièrement Allemand […] » (Lutigneaux 1956 : 268)

Il faut toutefois préciser que, même devant le public du Collège de France, l’historien était connu pour ses « improvisations verbales » (Waquet, 2003 : 65). Par ailleurs, cette référence de Lutigneaux à l’un de ses plus brillants orateurs ne doit pas donner l’illusion que toutes les causeries de l’Heure de culture française étaient structurées avec un tel souci des auditeurs. C’est même par contraste avec le style des causeries de Febvre que la tournure magistrale de la plupart des autres exposés paraît inappropriée dans une émission qui n’est pas destinée à un public scolaire. Car, l’ensemble de normes qui entourent les différents genres d’oralité « demeure souvent invisible jusqu’à ce qu’un incident amène à en prendre acte » (Waquet, 2003 : 156).

Réception, disparition et résurgence de la causerie historique

Au terme de l’écoute de l’échantillon de causeries, on peut dire que la dimension de la réception semble avoir été négligée par un grand nombre de professeurs-conférenciers au moment de l’enregistrement. Peu habitués à l’utilisation du micro et encore moins familiers de ce nouvel exercice médiatique en l’absence d’un public, ils semblent oublier que la causerie se destine à être écoutée par des auditeurs, qui recherchent dans les programmes de radio une dimension d’« écoute située » (Glevarec, 2014 : 124), c’est-à-dire ancrée dans un direct, dans une simultanéité avec la voix qui s’exprime au micro, et se retrouvent à lire un texte qu’ils n’adressent à personne.

Les critiques formulées dans la presse spécialisée – que l’on retrouve dès les années 1930[10] – vont dans ce sens :

« Ce qui semble manquer le plus à ces textes, c’est le style […]. Les auteurs oublient trop souvent qu’il existe un style radiophonique qui n’est ni le stylé parlé proprement dit, ni le style écrit. Pour captiver leur auditoire, les auteurs […] auraient intérêt à simplifier, clarifier, imager leur exposé. […] Bien qu’il nous manque suffisamment de recul pour juger, disons franchement à ces messieurs de l’Institut ou du Collège de France : « Écrivez vos causeries – soit – mais, de grâce, épargnez-nous-en la lecture ! » À chacun son métier. » (Berger, 1947)

Malgré cela, des rapports internes à la RDF puis à la RTF indiquent que l’Heure de Culture française a su « remporter les suffrages du public et de la presse » comme en témoignent les demandes régulières de rediffusion de certaines causeries[11] et les synthèses des courriers d’auditeurs :

« Comme toujours également la Culture Française ne nous vaut que des compliments. On regrette l’horaire de cette émission que l’on voudrait voir passer à une heure de plus grande écoute. “Ceux qui veulent s’instruire, nous écrit un auditeur dont la lettre me paraît significative, ont autant de droits que les autres”. »[12]

La direction de la radiodiffusion est en tout cas consciente que l’émission touche « un public assidu mais relativement restreint par rapport à la grande masse des auditoires assez indifférente à l’Histoire de la Chine ou des mathématiques »[13]. En dépit des critiques formulées par la presse, les causeries de l’Heure de culture française perdurent sans véritable changement dans le ton des conférenciers, en dehors de différences liées au rajeunissement progressif des professeurs conviés, à l’évolution des pratiques langagières ou à la « radiogénie » de certains individus. En somme, de l’après-guerre au milieu des années 1960, la plupart des historiens structurent leurs causeries radiophoniques sur le modèle des cours et conférences qu’ils sont habitués à donner, du point de vue du vocabulaire, du ton employé ou de l’organisation générale du propos.

Il est toutefois intéressant de remarquer que le progressif abandon des causeries radiophoniques, à tout le moins dans le domaine historique, que l’on remarque à partir de 1965 dans l’Heure de culture française, est concomitant de la critique grandissante du cours magistral par les étudiants (Héry, 2007 : 129). La crise de mai 1968, qui amplifie cette contestation, est aussi celle qui écorne l’autorité professorale en invitant à repenser les pratiques et la relation pédagogique entre professeurs et étudiants (Héry, 2007 : 164) – ce qui peut impliquer une évolution de la manière de parler et d’écouter, dans l’amphithéâtre ou à la radio.

Cependant, en raison du progressif abandon des causeries historiques au cours de la seconde moitié des années 1960, il ne nous est pas possible de conclure à la disparition ou à la pérennité d’une approche magistrale des causeries, dans leur ton, leur rythme ou leur structure après 1968. On peut toutefois remarquer la volonté de France-Culture de restructurer ses programmes culturels à partir de 1966-1967 dans des journées thématiques réparties par disciplines, avec des émissions qui ne reposent plus sur des causeries : le lundi, attribué à l’histoire, privilégie désormais les entretiens (Les Lundis de l’Histoire, 1966-2014) ou les émissions mêlant commentaire, lectures et archives (Les Dossiers de l’Histoire, 1966-1968). Télérama (1966) parle d’ailleurs d’un « France-Culture rajeuni » qui n’est « pas un programme guindé » mais « une voix amie, personnalisée ». En effet, dans un contexte où les radios périphériques (RTL, Europe n°1) abreuvent leurs auditeurs de contenus divertissants dans un ton toujours plus décontracté, alors également que certains programmes se mettent à donner la parole aux auditeurs (comme Allo Ménie sur RTL à partir de 1967), le style monologique et professoral des causeries peut paraître démodé, d’autant plus que sur France Inter, les évocations scénarisées font le succès de La Tribune de l’Histoire depuis les années 1950. Les émissions de récit historique, qui se multiplient sur France Inter à partir du milieu des années 1970 et qui reposent elles aussi sur un monologue, se démarquent fortement des causeries en accordant une grande part à la narration – Alain Decaux, Eve Ruggieri, Henry Amouroux ou encore l’universitaire Pierre Miquel se prêtent à l’exercice en endossant le rôle de conteurs plutôt que celui de professeurs (Robert, 1984). Pour ce qui est des historiens universitaires, c’est ensuite surtout dans des émissions d’entretiens qu’ils sont conviés à transmettre les savoirs historiques[14].

Plus récemment, l’émergence de la radio « enrichie » ou « augmentée » (Equoy Hutin et Chauvin Vileno, 2016) et l’introduction de la vidéo sur le site internet de France Culture ont permis une nouvelle valorisation de la parole professorale : des conférences filmées, organisées en public par diverses institutions comme la Bibliothèque nationale de France, l’Institut du monde arabe ou des universités sont diffusées par la chaîne culturelle sur un espace « Conférences ». Bien qu’il ne s’agisse pas de contenus spécialement produits pour la radio, on retrouve sur cette plateforme la diversité qui présidait déjà à l’Heure de culture française ou aux Grandes conférences que la station retransmettait à la même période : sciences humaines et sociales, sciences exactes, philosophie, lettres, art, toutes les disciplines sont susceptibles de faire l’objet d’une retransmission de conférence et la chaîne culturelle se constitue ainsi une prestigieuse « bibliothèque numérique » alimentée par des contenus exigeants d’un point de vue académique, mais sans les coûts de production qui incombent normalement à la réalisation d’une émission. La plateforme permet également de valoriser et relayer des émissions de la chaîne en lien avec la thématique de chaque conférence. « France Culture Conférences » est également présente sur Facebook et Twitter pour faciliter le partage des contenus, ce qui donne une meilleure visibilité aux différentes institutions partenaires, y compris auprès d’un public qui n’irait pas forcément voir ces conférences en vrai ni chercher leurs vidéos sur des sites institutionnels.

Ainsi, pour les causeries de l’Heure de culture française comme pour les conférences relayées sur France Culture, il s’agit d’utiliser un nouvel outil, un nouveau medium pour appliquer à une audience plus large une forme de transmission des savoirs déjà existante (le cours magistral, la conférence). Car ne peut-on pas comparer la tentative de faire parler les historiens de l’Institut et du Collège de France à la radio à celle, plus actuelle, qui cherche à diffuser des conférences sous forme de vidéos rassemblées sur une plateforme et partagées sur les réseaux sociaux ? Cela témoigne, en tout cas, du rôle de France Culture comme prescriptrice de contenus culturels et académiques pour un public plus large et peut-être plus diversifié que celui des différentes institutions. Actrice centrale de la transmission des savoirs historiques, la station de radio redéfinit au fil des décennies ses choix éditoriaux pour répondre à cette mission : se présentant depuis la fin des années 2010 comme « le média global des idées, des savoirs et de la création », c’est tout naturellement qu’elle cherche à ne négliger aucun support. Mais il faut tout de même souligner le paradoxe qui réside dans le fait de proposer sur le site d’une radio la version vidéo de conférences dont les images sont en réalité peu nécessaires à la compréhension du propos des orateurs. Tout comme le possible risque que court la chaîne en se transformant en bibliothèque numérique, en une « radiothèque » (Glevarec, 2014 : 130) qui n’existerait plus qu’à la carte et remettrait ainsi en question ce qu’est le « propre de la radio » (Glevarec, 2014).

Conclusion

Cette étude sur les causeries historiques de l’Heure de Culture française a permis de mettre en évidence le lien fort existant entre écrit et oral dans un medium comme la radio, lequel ne repose pourtant que sur l’ouïe et la voix au moment de la diffusion. On remarque cependant que l’accent mis sur la préparation écrite du texte de l’exposé conduit les conférenciers à négliger la dimension orale de la causerie : en se contentant de lire un texte préalablement rédigé pour ne pas déborder le temps d’antenne qui leur est accordé, ils donnent généralement à entendre une voix monotone ou, au contraire, magistrale, mais qui, dans la plupart des cas, tient peu compte des auditeurs et des conditions dans lesquelles ils reçoivent ces causeries. C’est d’autant plus flagrant que certains orateurs parviennent à se plier aux contraintes de ce format pour proposer des exposés qui ne sont pas de simples cours magistraux abrégés, mais de véritables récits destinés à des auditeurs invisibles. Il est ainsi possible de mettre en évidence que la transmission radiophonique des savoirs ne peut s’appuyer sur les mêmes procédés, aussi bien vocaux que langagiers, que ceux utilisés dans le milieu scolaire ou universitaire. Après les années 1970, c’est surtout dans le cadre d’émissions d’entretiens que les professeurs-historiens auront l’occasion de s’exprimer pour diffuser les savoirs historiques auprès des auditeurs. Depuis les années 2000, les conférences retransmises en vidéo sur le site de France Culture apparaissent comme une nouvelle forme de « monologue professoral », dans un contexte où la station cherche à ne négliger aucun canal de diffusion pour toucher le public le plus large. Mais l’on pourrait reprocher à cette nouvelle pratique, qui s’inscrit dans un ensemble d’autres mesures visant à proposer une radio augmentée ou enrichie, de brouiller les frontières entre les médias.

Liste des émissions de l’échantillon de l’Heure de culture française

André Piganiol, « Rome et les invasions barbares », 22/08/1947

Emile Coornaert, « Les manufactures au XVIIe siècle », enregistrée en 1948

Lucien Febvre, « [sans titre, sur la cour de François Ier] », 16/01/1948

Fernand Braudel, « La politique extérieure de Philippe II d’Espagne », enregistrée le 01/02/1948

Charles Samaran, « Henri IV », 12/03/1948

Maxime Leroy, « Les précurseurs sociaux du XIXe siècle : Henri de Saint-Simon », 16/09/1952

William Seston, « Les Étrusques : origines et expansion : l’organisation politique et sociale », 03/11/1952

Charles-Edmond Perrin, « XVe siècle : les conciles de Bâle et de Florence », 05/12/1952

Charles Picard, « La Grèce et Rome », 28/12/1952

Pascale Saisset, « Archéo civilisation et costume : 6 », 20/09/1957

Georges Tessier, « Le Moyen Âge : le haut Moyen Âge : Charlemagne », 04/11/1957

Yvan Christ, « La vie universitaire du Moyen Âge jusqu’à la révolution », 28/01/1958

Henri Brunschwig, « Le XVIIe siècle : Compagnie des Indes orientales : Hollandais au cap de Bonne Espérance », 17/02/1958

François-Xavier Conquin, « Les Stroganov et la conquête de la Sibérie », 27/08/1962

Michel Roblin, « Cinquante siècles, cinquante pays, cinquante milliers de noms : 1 », 18/09/1962

Hubert Deschamps, « Civilisation traditionnelle et civilisation occidentale : l’Afrique noire », 02/03/1963

Pierre Pascal, « L’empire modernisé », 04/03/1963

Charles Morazé, « L’esprit occidental et la France », 26/06/1967

Pierre Miquel, « La presse et l’opinion », 11/09/1967

Jean Duché, « Concordances et alternances dans l’histoire du monde : la vie en Mésopotamie et dans l’Ancienne Égypte », 16/10/1967

Bibliographie

« La rentrée à la radio », Télérama, n°869, du 11 au 17 septembre 1966, p. 53.

« « L’Heure de Culture française » et « Radio-Sorbonne » », Cahiers d’Histoire de la Radiodiffusion, n°54, septembre-novembre 1997, pp. 151-153.

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Notes

[1] En effet, cours et conférences sont retransmis par la radio mais celle-ci ne décide généralement pas de leur contenu. Dans le cas de Radio-Sorbonne, créée en 1947 par une convention entre l’Université de Paris et la radiodiffusion française, certains cours prononcés dans les principaux amphithéâtres de la Sorbonne sont retransmis sur les ondes pour les étudiants ne pouvant y assister (Legoux, 1957). Dans les archives écrites, il arrive toutefois que les termes causeries, cours et conférences soient utilisés l’un pour l’autre.

[2] Les horaires de diffusion ont changé au cours de la période : en 1946, l’émission commence à 9h15 ; en 1949, elle est diffusée une heure plus tôt, à partir de 8h15 ; sa diffusion se stabilise à 8h00 après 1951.

[3] Il faut signaler d’emblée qu’il s’agit majoritairement d’hommes, les quelques femmes conviées pour ces causeries s’exprimant plus généralement sur des sujets jugés « légers » (biographies de femmes, histoire du costume, etc.).

[4] L’échantillon comprend des causeries historiques diffusées en 1947-1948, 1952-1953, 1957-1958, 1962-1963 et 1967-1968, à raison de quatre par an (voir la liste des causeries en annexes). Soulignons toutefois que les causeries historiques se font bien plus rares dans les bases de données de l’Inathèque après 1965 et que celles qui sont référencées ne sont pas toujours consultables.

[5] Les émissions de cette série sont successivement consacrées aux Celtes, aux Gaulois, aux Barbares, aux Chrétiens, aux Byzantins, aux Francs, aux Arabes, à Charlemagne, aux Carolingiens, Vikings, à la Première Croisade, à l’Empire Germanique, à la conquête de l’Angleterre, à l’Église et ses hérésies, à Saint-Louis, à Philippe Le Bel, à la Guerre de Cent ans et enfin à Louis XI.

[6] Lettre de R. Lutigneaux à C. Samaran, 11 juillet 1947, Archives Nationales, 642AP/32.

[7] « L’utilité de l’histoire ? », s.d., AN 642AP/32.

[8] « Note pour Monsieur Gilson. Objet : enregistrement des émissions culturelles », 21 février 1952, AN 19950218/26 ; « Procès-verbal de la séance tenue le mardi 18 novembre 1958 », Comité des Lettres, AN 19900214/15

[9] On le remarque notamment dans les causeries d’Émile Coornaert, Maxime Leroy, William Seston, Yvan Christ, ou encore celle de Jean Duché.

[10] Voir par exemple les critiques formulées par Pierre Descaves au sujet de causeries présentées par des « bafouilleurs héroïques » et « écrites pour être lues… et non pour être écoutées » in Christopher Todd, « La parole », Pierre Descaves, témoin et pionnier de la radio », Studies in French Civilization, vol. 18a, 2000, vol.1, pp. 208-209.

[11] « Rapport sur l’évolution des émissions artistiques de 1946 à 1952 », 1er avril 1952, AN 19950218/24.

[12] « Courrier du 27 novembre au 4 décembre 1947 », service des Relations avec les auditeurs, AN 19950218/24.

[13] « Note pour Monsieur Védrine, chargé de mission » par Wladimir Porché, 28 juin 1949, AN 19950218/26.

[14] Sur France Culture, en plus des Lundis de l’histoire (1966-2014), citons, à titre d’exemple, Les Inconnus de l’histoire (1981-1984), et depuis 1999, La Fabrique de l’Histoire et Concordance des temps. Sur France Inter, 2000 ans d’histoire (1999-2011) et La Marche de l’histoire (depuis 2011) reposent également sur l’entretien d’un historien ou d’une historienne.

Pour citer cet article

Référence électronique

Céline LORIOU, « « La radio est le plus grand professeur de France » : la causerie radiophonique pour transmettre les savoirs historiques (années 1945 – années 1960) », RadioMorphoses, [En ligne], n°4 – 2019, mis en ligne le «15/03/2019», URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2019/01/04/radio-plus-grand-professeur-de-france/

Auteure

Céline LORIOU est Doctorante contractuelle rattachée à la composante ISOR (Images, Sociétés, Représentations) du Centre d’histoire du XIXe siècle, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Courriel : celine.loriou@gmail.com

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