Présentation

RadioMorphoses est une revue scientifique semestrielle francophone avec comité de lecture, dédiée aux études radiophoniques et sonores. Créée et éditée par le Groupe de recherches et d’études sur la radio (Le GRER), elle souhaite favoriser une réflexion sur la réalité et les mutations du média radio aujourd’hui, ses problématiques et ses enjeux. Elle accueille des textes alliant recherches théorique et pratique sur les contenus, les technologies, l’économie, les usages, les pratiques et la création radiophoniques. La revue est également attentive aux articles portant sur les publics et les modes de réception du média, que ce soit sous forme analogique ou numérique.

Diffusée exclusivement en version électronique, RadioMorphoses propose dans chaque numéro un dossier thématique faisant l’objet au préalable d’un appel à contributions, des articles en rubrique Varia « hors thématique », des Positions de thèses, des comptes rendus de recherche et des Notes de lecture. La revue accueille essentiellement des textes en français, mais offre la possibilité de publier des travaux en anglais et en espagnol. Elle fonctionne selon la procédure académique du « double aveugle » pour l’évaluation des contributions reçues. RadioMorphoses a pour vocation également de développer les échanges entre les chercheurs, les professionnels et acteurs de terrain engagés à long terme ou plus ponctuellement sur l’étude du média radio ou de la communication sonore médiatisée de manière plus générale.

La revue est publiée avec le soutien de la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine (MSHA), du laboratoire de recherche MICA-EA 4426 (Université Bordeaux Montaigne) et de l’équipe de recherche PRIM- (Université de Tours).

Pour suivre les activités du GRER et mieux connaître l’actualité de la radio (recherches, publications, annonces de colloques et séminaires, manifestations) rendez-vous sur notre carnet de recherche RADIOGRAPHY et au quotidien sur notre page Facebook 

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Mots-clés

A

Afrique de l’Ouest, auditeur,

B

C

community media studies, communauté radiophonique

D

diaspora,

E

 

F

fracture numérique, fracture socioculturelle

G

H

histoire,

I

intermédialité, Ile de la Réunion, Internet, identité participative, interactivité, internaute

J

journalisme, journalisme participatif

K

L

libre antenne,

M

N

O

P

participation, Portugal, politique, Président de la République, Postradiomorphoses

Q

R

radio communautaire, radio-école, radio numérique en Afrique, radio de proximité

S

sémiotique de l’altération, sémio-communication

T

technologies numériques,

U

V

W

web, webradios,

X

Y

Z

Auteurs

ALLAIN Sébastien

ANTOINE Frédéric : 1, 2

BEL Carine

BOCEK-VALY Eugénie-Myriam

BONIXE Luis

CHAUVIN VELINO Andrée : 1, 2

CHEVAL Jean-Jacques

CHRISTOFFEL David : 1, 2

DAMOME Étienne : 1, 2

DELEU Christophe : 1, 2, 3

DONZELLE Béatrice : 1, 2

FIÉVET Anne-Caroline

HEQUOY-HUTIN Séverine : 1, 2, 3

JIMENEZ Aude : 1, 2

McDONALD Katy

NGONO Simon

POULAIN Sébastien : 1, 2

RAMOS DEL CANO Fátima

RICAUD Pascal : 1, 2

RUPPEN COUTAZ Raphaëlle

SCHMIDT Blandine

SMATI Nozha : 1, 2

STARKEY Guy

SUZINA Ana Cristina

VOTRON Vinciane

WOLFF Éliane

 

« Ici la Suisse – Do ischt schwyz – Switzerland calling ! » La société suisse de radiodiffusion (SSR) au service du rayonnement culturel helvétique (1932-1949), sous la direction de François Vallotton, Université de Lausanne, 9 mars 2015.

Raphaëlle RUPPEN COUTAZ

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La dialectique entre radiodiffusion et histoire des relations culturelles internationales est un domaine largement inexploré. Et pourtant, la radio, en tant qu’institution, en tant que vecteur et en tant que productrice d’objets culturels, se révèle être un sujet d’étude particulièrement intéressant pour faire l’histoire des relations culturelles internationales. L’objectif de cette thèse de doctorat a été d’analyser le rôle de la Société suisse de radiodiffusion (SSR) dans l’intensification des relations culturelles internationales de la Confédération. La SSR est une société privée fondée en 1931 qui chapeaute encore actuellement les radios et télévisions publiques suisses. Pour étudier la dimension internationale de ses activités, l’un des instruments phares du rayonnement culturel promu par le service public audiovisuel a été au cœur de l’analyse : la radio internationale helvétique, dénommée alors «Service suisse d’ondes courtes » (SOC). À l’instar de plusieurs organismes similaires à l’étranger, le SOC remplit dès ses débuts une double mission : resserrer les liens avec la diaspora et faire rayonner le pays hors des frontières nationales.

Cette thèse met sur le devant de la scène un acteur médiatique aujourd’hui totalement oublié, le Service suisse d’ondes courtes. Par rapport à l’historiographie des radios internationales, elle mêle approche institutionnelle et, dans la mesure des sources disponibles, l’analyse de la programmation. Même si les responsables de la SSR vantent l’indépendance gouvernementale du SOC, ce média est dans la pratique entièrement mobilisé au service des visées du Conseil fédéral, l’organe exécutif du système politique suisse. La radio internationale helvétique est un canal diplomatique informel, dans le sens où elle relaie la politique culturelle du Conseil fédéral, sans être directement pilotée et financée par lui. Inversement, la politique étrangère de la Confédération sert aussi les intérêts du Service suisse d’ondes courtes. Ce dernier obtient un écho plus large en tant que station d’un pays au statut neutre. Les réflexions sur la grille des programmes de la radio internationale helvétique sont menées alors que les protagonistes de l’époque savent très peu de choses sur le public véritablement atteint par leurs émissions. Leurs observations sont essentiellement des spéculations tirées des lettres reçues, du retour de quelques représentants officiels établis à l’étranger et de leur propre expérience hors des frontières. Elles reflètent donc surtout la Weltanschauung de chacun, et, par conséquent, les avis divergent. Néanmoins, tous s’accordent sur une chose : la nécessité d’offrir une programmation qu’aucune autre radio internationale ne peut proposer. Cette vision provoque une sorte de réflexe patriotique qui préside au choix des émissions diffusées. Cependant, cette posture n’exclut pas les nouveautés en matière de programmation, encouragées par la particularité de l’auditoire visé et le fait que ces émissions ne sont guère audibles sur le territoire national. Le Service suisse d’ondes courtes se trouve alors à la source de plusieurs innovations. C’est notamment la première station suisse qui produit des chroniques d’informations maison et qui utilise un indicatif musical.

Cette recherche complète aussi l’histoire de la diplomatie culturelle helvétique dans une perspective transnationale en rappelant la place du service public audiovisuel parmi les institutions chargées de promouvoir le pays à l’étranger. Avant même que le Conseil fédéral ne fasse un premier pas dans l’instauration d’une politique culturelle avec le projet de défense nationale spirituelle qu’il présente au Parlement dans son Message du 9 décembre 1938, la SSR a participé, aux côtés du Secrétariat des Suisses à l’étranger, à la mise en œuvre d’une forme précoce de diplomatie culturelle à travers ses émissions vouées à l’étranger. Unique média spécifiquement destiné et pensé pour un public international, le SOC a servi de tête de pont à l’expansion culturelle helvétique. Sa capacité, théorique du moins, à atteindre de manière simultanée les masses rend l’usage de ce média plus intéressant à mesure que l’importance de l’opinion publique internationale apparaît plus clairement. La SSR devient dès lors un rouage incontournable du rayonnement culturel suisse et consolide son rôle d’interface avec les autres acteurs (Département politique fédéral, Pro Helvetia, Office national suisse du tourisme, Office suisse d’expansion commerciale, etc.).

Cette thèse constitue également un apport à l’histoire des organisations internationales liées à la radiodiffusion telles que l’Union internationale de radiodiffusion et l’Union internationale des télécommunications. L’engagement des responsables de la SSR dans la défense nationale spirituelle, souvent associée uniquement à un repli identitaire, ne les empêche pas de s’investir avec vigueur dans l’intensification des relations culturelles internationales à travers, non seulement le SOC, mais aussi l’échange de programmes et la coopération technique. Les liens qu’ils ont su développer avec les responsables de stations américaines et leurs fonctions au sein de l’Union internationale de radiodiffusion ont certainement favorisé la résonance internationale des émissions de la radio suisse.

En définitive, l’analyse du volet international des activités de la SSR a permis de montrer de quelle façon une culture politique comme la défense nationale spirituelle s’est articulée avec l’action culturelle extérieure et de dépasser la seule notion de « puissance» qui a été jusqu’à ces dernières années au cœur des ouvrages dévolus aux radios internationales. L’objectif poursuivi par la SSR ne réside pas tellement dans la diplomatie d’influence (l’exercice d’un « soft power »), qui tend à imposer ses valeurs et un mode de vie, mais plutôt dans la volonté de faire comprendre et reconnaître la culture politique de la Suisse dans le but de renforcer et pérenniser la place de celle-ci dans le concert des nations. Dans cette perspective, la culture devient un moyen utilisé pour transmettre à l’étranger une représentation valorisante du pays, une image de marque (une forme de « Nation Branding » avant l’heure) également utile au secteur touristique et à l’industrie d’exportation. Le Service suisse d’ondes courtes fait ainsi avant tout des relations publiques, un avant-goût de ce que les Américains appelleront dans les années 1960 la « public diplomacy ».

Pour citer cet article

Référence électronique

Raphaëlle RUPPEN COUTAZ, « Ici la Suisse – Do ischt schwyz – Switzerland calling ! La Société Suisse de Radiodifusion (SSR) au service du rayonnement culturel helvétique (1932-1949) », thèse sous la direction de François Vallotton, Université de Lausanne, soutenue le 9 mars 2015. RadioMorphoses, [En ligne], n°1 – 2016, mis en ligne  «18/11/2016», URL :  http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2016/05/04/ici-la-suisse-do-isch-t-schwyz-switzerland-calling-la-societe-suisse-de-radiodiffusion-ssr-au-service-du-rayonnement-culturel-helvetique-1932-1949/

Auteur

Raphaëlle RUPPEN COUTAZ est Docteure en Histoire contemporaine, à l’Université de Lausanne.

Courriel : Raphaelle.RuppenCoutaz@unil.ch

Du paradigme de « l’interactivité » à celui du « journalisme participatif » ? L’exemple de l’interview du Président de la République à RMC/BFMTV

Sébastien POULAIN

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Résumé

Le 6 mai 2014, le Président de la République François Hollande est invité sur RMC/BFMTV dans une émission présentée par Jean-Jacques Bourdin. Cette émission est inédite dans sa forme car pendant une heure, le président répond en direct tour à tour non seulement aux questions du journaliste, mais aussi à celles des auditeurs/téléspectateurs/internautes. Il s’agit ici d’analyser cette interaction avec ces « citoyens ordinaires » pour voir dans quelle mesure ce format peut-il être qualifié de « journalisme participatif ».

Mots-clés : interactivité, journalisme participatif, politique, Président de la République, auditeur, internaute

Abstract

May 6, 2014, the President of the Republic François Hollande is invited on RMC / BFM TV in a talk show presented by Jean-Jacques Bourdin. In this program directly broadcasted, the president is interviewed by the journalist, but also to those listeners / viewers / surfers. That’s why this program is unique in its form. My purpose is to analyze this interaction with these « ordinary citizens » to see if this unique format can be described as « participatory journalism ».

Keywords : Interactivity, participative journalism, political, President of the Republic, listener, Internet user

Resumen

6 de mayo de 2014, el Presidente de la República, François Hollande, es invitado en radio RMC / BFM TV en un programa de entrevistas presentado por Jean-Jacques Bourdin. En este programa directamente transmitido, el presidente es entrevistado por el periodista y por los oyentes / espectadores / surfistas. Es por eso que este programa es sólo en forma de TIC. Mi propósito es analizar esta interacción con la tesis « ciudadanos comunes » para ver si este formato único que puede describirse como « periodismo participativo ».

Palabras clave : Interactividad, periodismo participativo, política, Presidente de la República, oyente, usuario de Internet

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Comment désormais appeler les interventions multiformes (questions, critiques, réactions, commentaires, demande d’aide, interpellations, dialogues) et multi-supports (radio, télévision, presse écrite, internet, mobile) des « citoyens ordinaires » (auditeurs, téléspectateurs, lecteurs, internautes) sur certains sujets d’actualité, et notamment d’actualité politique, quand celles-ci font l’objet de réactions, parfois immédiates, de la part des personnes directement concernées, c’est-à-dire les hommes politiques en charge de ces questions ? Des réactions d’autant plus importantes qu’il s’agit de celles du Président de la République qui a une responsabilité par rapport aux activités des institutions publiques, voire des citoyens français et des personnes sur le territoire français.

Les « nouveaux entrants » de « l’espace public médiatique »

Le questionnement proposé ici doit être placé dans un contexte général de remise en cause des médiateurs qu’ils soient éducatifs (les parents et enseignants), culturels (les éditeurs et industries culturelles), politiques (administrateurs et élus), juridiques (les avocats, les assureurs, les notaires), économiques (la monnaie, les banques, les services avec l’« uberisation ») via internet, le numérique, la block chain… Et il y a un contexte plus spécifique : grâce à l’apparition de l’« espace public médiatique numérique », c’est-à-dire l’espace ouvert par les supports numériques connectés grâce à internet, on observe, de plusieurs points de vue, la diminution du coût d’entrée dans l’« espace public médiatique » pour les « citoyens ordinaires ».  Économique d’abord, car s’il faut un abonnement, la plupart du temps, pour avoir un accès à internet (contrairement à la radio qui ne nécessite qu’une technologie de réception des ondes hertziennes), il est peu coûteux de diffuser des contenus numériques, et il existe des lieux de gratuité comme des institutions publiques (les médiathèques par exemple) ou des entreprises commerciales (gares SNCF, cars, cafés, restaurants…). Intellectuel ensuite, car la création et le développement d’un compte sur un réseau social numérique demande moins de compétences techniques que le fait de lancer une radio hertzienne. Technologique aussi, car il existe un grand nombre et une grande diversité des supports techniques qui permettent d’avoir accès à internet et donc d’y intervenir.  Politique encore, car le temps du monopole public sur l’espace public radiophonique semble éloigné même si la parole publique, surtout médiatique, continue de faire l’objet d’une grande attention politique et juridique (attaque en diffamation par exemple). Social enfin, car par rapport aux « espaces publics médiatiques » traditionnels, il y a bien moins de contrôle a priori et a posteriori par les professionnels des contenus numériques diffusés, notamment dans le « networked public sphere » (Benkler, 2015).

Cette facilité d’entrée fait qu’elle est massive. Et cette masse ou foule, grâce à son indépendance, sa diversité et sa décentralisation, est susceptible de disposer d’une certaine forme de « sagesse » (Surowiecki, 2004), contrairement à ce que disait Gustave Le Bon dans La psychologie des Foules (1895). De façon plus ou moins consciente et volontaire, cette foule peut avoir des effets de « pollinisation » (Moulier-Boutang, 2010) à caractère journalistique à travers la fabrication et le partage de « biens communs » (Le Crosnier, 2015) informationnels. En effet, il y a démultiplication des observateurs, témoins directs, sources d’information (crowd sourcing (Rosen, 1999)) qui ont les moyens de publier, via des documents (vidéos, photos, sons, textes…) « bruts » (c’est-à-dire pas ou peu contextualisés et critiqués), ces informations et de les traiter sous des formes journalistiques ou proches.

Ces « nouveaux entrants » (Boullier, 2016 : 161) « infomédiaires » (Marty, 2012) peuvent intervenir de différentes façons dans l’« espace public médiatique » auparavant particulièrement occupé par les « entrants traditionnels » que sont les journalistes, communicants, politiques, institutionnels, enseignants-chercheurs et autres personnalités publiques (artistiques, culturelles, médiatiques…), c’est-à-dire les élites. Ils peuvent le faire à propos d’événements, souvent extraordinaires, se situant en extérieur et/ou dangereux : catastrophes naturelles (Nip, 2009), attentats, guerres civiles et militaires, vastes manifestations multilocalisées… En effet, les « journalistes professionnels » ne peuvent pas être présents partout et n’ont pas accès à tous les événements ; peu de rédactions ayant les moyens d’avoir des « journalistes professionnels » présents sur les différents « terrains » (surtout à l’étranger), ponctuellement et a fortiori de façon permanente. Les « citoyens ordinaires » peuvent aussi, de façon plus traditionnelle, réfléchir, critiquer, juger (Pasquier, 2014) et témoigner sur des actions parce qu’ils les mettent en place à leur niveau ou les subissent ; sur des phénomènes politiques, sociaux, économiques, médicaux, psychologiques parce qu’ils les vivent ; sur des événements parce qu’ils y participent ; sur des institutions parce qu’ils en sont adhérents, salariés, usagers… Les « citoyens ordinaires » ont aussi pris l’habitude d’avoir la possibilité d’interroger les invités des radios, et en particulier les hommes politiques depuis 1964, pour les auditeurs de l’émission « Salut les copains » sur Europe 1.

Dans une radio associative comme Ici et Maintenant qui souhaite traiter l’actualité avec peu de moyens et sans « journaliste professionnel », la « professionnalisation » des auditeurs est une revendication mais aussi une nécessité économique puisque les appels sont surtaxés depuis les années 2000. Dans les années 1980, est apparu le concept d’« auditeur-professionnel » selon lequel un auditeur devait être « capable de faire lui-même sa connexion téléphonique, d’envoyer ses disques cut et de ne pas bafouiller à l’antenne, sauf si c’est là son but ». Or, ce dernier pouvait se voir confier 4 heures d’antenne dans le cadre du programme « Radio Solo ». La « talk radio » « low cost » et le « digital labor » (Cardon et Casili, 2015) avant l’heure. Si ce concept n’a pas été normalisé, les interventions des auditeurs, elles, l’ont été, y compris pour interviewer des politiques (Poulain, 2008).

Le numérique, à l’ère des postradiomorphoses (Poulain, 2013a), est un outil que les radios ne pouvaient pas ne pas saisir pour davantage se rapprocher de leurs auditeurs, y compris dans le domaine du journalisme radiophonique (Poulain, 2013b). En effet, c’est bien la manière de s’informer qui est en train de changer (Jouët, Rieffel, 2013). Ainsi, Europe 1 a reconverti en 2007 son concept de « Téléphone rouge », mis en place en 1973 (Clarens, 1991), avec une prime de 250 euros chaque semaine pour la meilleure information recueillie, diffusée à l’antenne ou sur le site internet. RMC a aussi repris ce format dans les années 2000 en l’appelant « Hotline » : « Quelque chose vient de se produire sous vos yeux, appeler la Hotline de RMC au 3216, touche 2 ». C’est même devenu le modèle programmatique et économique de cette « talk radio » puisque les auditeurs et internautes sont invités à l’antenne en permanence (Morillas, 2009).

Un changement de paradigme possible : de l’interactivité au journalisme participatif

Ces interventions, qui semblent de plus en plus nombreuses (notamment du fait de leur succès d’audience), sont habituellement qualifiées par des chercheurs, spécialisés dans le domaine des études radiophoniques, d’« interactions », et les émissions, dans lesquelles elles prennent place, d’« interactives » (L’INA les place dans la catégorie des « émissions avec participation du public ») car les « citoyens ordinaires » ont la possibilité, depuis déjà longtemps, d’entrer en interaction avec les journalistes, les animateurs, les producteurs, leurs invités et d’autres auditeurs. Mais les frontières se brouillent depuis l’arrivée du numérique puisqu’ils peuvent intervenir de plus en plus et de différentes manières dans le « champ journalistique » (Bourdieu, 1996) professionnel via « l’espace numérique » ou au contraire s’en autonomiser. Dès lors, on peut se demander si le paradigme du « journalisme amateur » ou « journalisme participatif » est en train de se substituer à celui de l’« interaction » ou de l’« interactivité », ou du moins de s’y ajouter. On peut se demander encore quelles sont les freins et limites à ce changement, de la part des « journalistes » mais aussi des auditeurs.

Il faut donc d’abord définir les termes qui serviront ici. La majorité des travaux sur le « journalisme » (Charon, Mercier, Ruellan, Rebillard, Delporte, Neveu…) a montré toute la difficulté des journalistes à se définir. Nous allons donc donner des définitions qui ne sont pas définitives – car il y a moins une essence du journalisme qu’une construction sociale – mais qui seront utiles d’un point de vue évaluatif dans le cadre de cet article.

Le « journalisme » peut être défini comme une forme d’activité visant à informer dans différents domaines (l’actualité générale, internationale, politique, culturelle…) un public-cible grâce à la recherche, le traitement, la critique, la contextualisation d’informations et à leur publication sur divers supports médiatiques : de la publication d’un ouvrage papier jusqu’au rappel des titres toutes les heures à la radio en passant par les réseaux sociaux numériques.

Le « journalisme professionnel » peut être défini comme une forme de journalisme effectuée avec une déontologie (respect de la vérité et de la vie privée, secret des sources, refus des pressions, obligation de rectification…), en suivant une méthodologie (vérification des faits à la source, recoupement des informations…), par des personnes rémunérées pour le travail fourni, soumis à une fiscalité spécifique (un abattement de leur revenu de 7 650 euros pour frais d’emploi), qui ont la plupart du temps un lien hiérarchique avec les dirigeants et cadres du média (chef de service, rédacteur en chef…) sur lequel ils publient, une formation au métier de journaliste dans une école de journalisme, une carte de presse fournie par la Commission de la carte d’identité de journaliste professionnel…

Le « journalisme amateur » peut, quant à lui, être défini comme une forme de journalisme effectuée par des « citoyens ordinaires » (c’est-à-dire des personnes qui ne sont pas « journalistes professionnels »).

Enfin, le « journalisme participatif » (ou « collaboratif » ou « citoyen ») peut être défini comme une forme de journalisme effectuée par des « citoyens ordinaires » de façon parallèle, complémentaire ou alternative par rapport au « journalisme professionnel ».

Pour mieux comprendre ce que sont le « journalisme amateur » et le « journalisme participatif », il faut préciser ce qu’on entend par « citoyen ordinaire ». Le terme de « citoyens ordinaires », très utilisé en science politique, est notamment employé par Marion Carrel et Catherine Neveu (2014) à propos des activités citoyennes qui ne visent ou n’atteignent pas nécessairement la publicité et la pérennité, mais qui s’incarnent toutes dans des communautés, collectifs et lieux de vie. L’activité médiatique des « citoyens ordinaires » atteint bien une forme de publicité puisque les « citoyens ordinaires » (qui ont des capitaux politiques, économiques, sociaux, institutionnels relativement faibles) se retrouvent de façon plus ou moins régulière dans l’espace public qui est monopolisé habituellement par les élites politiques, économiques, culturelles, et même face à ces élites pour interagir avec elles.  Mais, d’une part ces apparitions sont souvent anonymes (en radio, on observe que seul le prénom est donné et qu’il peut être modifié), ce qui pousse à se demander s’il y a véritablement publicité ou simple utilisation superficielle, décontextualisée et dépersonnalisée d’auditeurs (même si on apprend tout de même souvent la profession, l’âge et le lieu d’habitation – informations rarement communiquées en ce qui concerne les invités des émissions) pour donner une apparence « citoyenne » et « démocratique » aux émissions.  D’autre part, cette apparition est à la fois très limitée dans le temps et encadrée dans l’organisation de la distribution de la parole, et surtout éphémère, du moins au niveau de l’individu puisque les interventions de « citoyens ordinaires » sont très nombreuses et régulières… (Becqueret, 2015)

En plus du terme de « citoyens ordinaires », c’est le mot « auditeur » qui sera le plus utilisé ici. En effet, si le Président de la République est présent pendant une heure dans le studio de BFMTV, les « citoyens ordinaires » sont invisibles – car « seulement » au téléphone – ce qui correspond davantage au dispositif habituel des émissions de radio avec participation du public qu’au dispositif télévisuel où les anonymes sont soit sur le « plateau », soit de plus en plus en conférence virtuelle, même s’il peut arriver aussi qu’ils soient simplement au téléphone.

Quelle place des « citoyens ordinaires » dans le journalisme contemporain ?

Les interventions médiatiques des « citoyens ordinaires » peuvent remplir des fonctions similaires à celles des « journalistes professionnels », ce qui fait qu’elles sont susceptibles d’entrer en concurrence avec le travail de ces derniers et donc éventuellement diminuer leur utilité sur le marché médiatique. Cette forme de « consécration » de l’amateur (Flichy, 2010) pose de nouvelles questions identitaires dans une profession qui a l’habitude, plus que dans d’autres (les médecins, les avocats, les notaires…), de s’en poser. En effet, il n’est pas obligatoire d’avoir fait une école de journalisme pour devenir journaliste, il y a une grande diversité des situations professionnelles des journalistes, il n’y a pas forcément de lien hiérarchique entre certains journalistes et un média (les journalistes indépendants), il n’est pas nécessaire de vivre économiquement du journalisme pour être considéré comme un « journaliste professionnel », il y a des professionnels des médias qui ont des rôles en partie similaires à celui des « journalistes professionnels » (animateurs, producteurs, présentateurs, chroniqueurs, dessinateurs, humoristes)…

Les questions identitaires existent aussi du côté des « citoyens ordinaires » car les acteurs habituels du « journalisme participatif » ont des profils socio-économiques semblables à ceux du « journalisme professionnel » (Rebillard, 2007) : ils peuvent avoir fait la même formation (un institut d’étude politique), avoir les mêmes salaires, habiter et travailler dans les mêmes lieux (Paris)… Néanmoins, les « citoyens ordinaires », qui interviennent dans l’espace public médiatique, n’ont pas forcément la volonté et la conscience de faire du «journalisme participatif», c’est-à-dire d’avoir une activité complémentaire ou concurrente par rapport au « journalisme professionnel ». Même s’ils pensent que leurs idées sont suffisamment intéressantes et importantes pour les porter publiquement.

Dans cette recherche, nous allons nous focaliser sur les « citoyens ordinaires » en nous demandant s’ils ont conscience d’avoir des activités de type journalistique et s’ils le revendiquent. Quelles stratégies mettent-ils en place pour se faire entendre ? Le passage par le numérique est-il un bon choix ? Qui sont ceux qui parviennent à l’antenne ? Quel espace médiatique parviennent-ils à occuper ? Que disent-ils, et quel degré de ressemblance existe-t-il avec l’expression journalistique professionnelle habituelle ? Mais nous verrons aussi quelles réactions suscitent leurs interventions : quel degré de légitimité obtiennent-ils ? Ne sont ils pas tout simplement mis à l’antenne parce que leur présence a des effets de clics, d’audience et de communication politique ? Leur parole a-t-elle des effets individuels et collectifs, journalistiques et politiques, économiques et administratifs ?

Nous posons l’hypothèse que les nouveaux types d’intervention radiophonique et numérique des « citoyens ordinaires » peuvent être qualifiés de « journalisme amateur » et plus précisément de « journalisme participatif », et peuvent jouer un rôle complémentaire et « auxiliaire » (Ricaud, Smati, 2015) par rapport au « journalisme professionnel », mais à certaines conditions et dans certaines limites que nous allons essayer de mettre en lumière dans ce texte.

Pour réfléchir à ces questions, nous nous appuierons sur les interventions des auditeurs-téléspectateurs-internautes dans l’émission de Jean-Jacques Bourdin à l’antenne de la radio RMC et de la télévision BFMTV. La date choisie est le 6 mai 2014 car les « citoyens ordinaires » ont eu, ce jour-ci, de 09h00 à 09h30, l’occasion d’interroger le Président de la République française François Hollande. Nous regarderons aussi les réactions numériques en nous focalisant sur les comptes Twitter de radio et sur les journaux nationaux dans leur version numérique. D’un point de vue temporel, nous nous focaliserons sur la journée où a été réalisée l’émission.

Nous verrons d’abord quelles ont été les interventions des « citoyens ordinaires » dans l’émission, et les réactions que provoquent ces interventions, c’est-à-dire leur réception, pour voir ensuite à quel point elles ressemblent aux interventions des « journalistiques professionnels ».

Les faits : interroger le Président autrement à RMC entre promotion et méfiance

François Hollande est d’abord interviewé par Jean-Jacques Bourdin de 08h30 à 09h00. Puis, il répond aux questions des auditeurs-téléspectateurs-internautes en direct de 09h00 à 09h30 depuis le même studio.

Jean-Jacques Bourdin n’a pas modifié considérablement le format de son émission habituelle, si ce n’est que les auditeurs interviennent alors que le Président est toujours sur le plateau de BFMTV (où Jean-Jacques Bourdin reçoit un invité chaque jour) à la place du studio de RMC (où Jean-Jacques Bourdin reçoit ses invités et prend ses auditeurs traditionnellement), et que François Hollande a, par ailleurs, demandé à avoir un drapeau français et un drapeau européen sur le plateau.

bourdin

Impression d’écran de l’émission sur BFM TV.

L’émission : un programme ouvert aux interventions des « citoyens ordinaires »

Les « citoyens ordinaires » ont trois supports techniques pour poser des questions de quatre façons différentes : le téléphone (3216), le commentaire au bas d’un article sur le site internet de BFMTV (2647 commentaires en tout), un tweet grâce au mot-clé #BourdinPR, le mail. Mais la quasi-totalité des interventions ont été faites par téléphone. Voici des extraits de la retranscription et présentation des trois premières interventions des « citoyens ordinaires » :

– Nicole, jeune retraitée qui dispose d’un revenu de 662 € par mois, interroge François Hollande sur ce sujet « Je suis retraitée depuis septembre 2013. Avant j’ai élevé cinq enfants, j’ai travaillé par des périodes [sic], on a divorcé après 33 ans de mariage et je me retrouve avec une retraite de 662 euros par mois. Pensez-vous que vous pourriez vivre avec cette retraite-là ? ».

– Gaëlle, « qui a 36 ans, qui est de Bolbec en Seine-Maritime », a été licenciée économique d’une usine. Elle arrive en fin de droits et n’a pas obtenu de formation. Elle demande ce qu’il peut faire : « J’ai été licenciée économique suite à la fermeture de mon usine il y a un peu plus de deux ans. Actuellement, j’arrive en fin de droits chômage faute de travail sur le territoire français. Je vais donc vivre avec 490 euros d’ASS et je voudrais savoir ce que vous comptez faire pour moi, Monsieur le Président. ».

– Christine, « qui a 44 ans, qui est à Nanterre dans les Hauts-de-Seine et qui est fonctionnaire territoriale », se plaint de la fiscalité des « plus-values » qui lui ferait perdre 1 500 euros d’impôt par rapport à la fiscalité sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

En attendant de faire passer les prochains auditeurs à l’antenne, Jean-Jacques Bourdin lit un mail à l’antenne :

« Il y a beaucoup de mails aussi, il y a beaucoup de tweets qui arrivent. Des mails, j’en ai un par exemple sur les retraites. Michel qui perçoit un peu plus de 1 200 euros nets, il a cotisé pendant 42 ans, il aimerait que l’on fasse la différence entre les retraités les plus aisés et ceux qui touchent moins. ».

Puis, Jean-Jacques Bourdin redonne la parole aux auditeurs :

– Loïc, « qui a 22 ans, qui est artisan-boulanger à Toulouse », interroge le président sur l’apprentissage : « Voilà. Moi, je vous appelle parce que je suis artisan-boulanger depuis un an. Je suis jeune, j’ai 22 ans, et j’ai fait cinq ans d’apprentissage auparavant avant de m’installer directement, sans passer par la case salarié. Je voulais vous poser cette question : comment voulez-vous qu’un boulanger prenne un apprenti de moins de 16 ans alors qu’ils ne peuvent pas travailler avant 06 heures du matin ? »

– Sophie (47 ans) est « chef d’entreprise dans la communication et […] habite à Boulogne-Billancourt ». Elle a augmenté le salaire de 100 € pour ses 8 salariés sans que cela change la fiche de paie : « Et nous on se bat, on n’a pas le temps d’aller manifester, on bosse, moi je bosse plus de 12 heures par jour, et on fait comment pour s’en sortir, on fait comment Monsieur Hollande ? ».

– Laurence, qui habite dans le Var et qui représente le mouvement des « gilets jaunes », demande d’abroger le décret Peillon sur le rythme scolaire.

– Rachida, 57 ans, est employée de bureau. Elle interroge le président sur l’extrémisme musulman. Elle semble lire un texte : « Les extrémistes s’activent à radicaliser nos quartiers sensibles et à envoyer les jeunes au djihad. Que comptez-vous faire pour lutter contre ce fléau, sachant que les petites filles sont voilées et que la polygamie est de rigueur dans un pays qui est quand même les droits de l’Homme ? ».

Après cette dernière question, Jean-Jacques Bourdin dit avoir encore « deux, trois questions » sur la PMA, sur ses regrets concernant son mandat après avoir posé celle de Georges sur « le droit de vote des étrangers non communautaires aux élections locales, avant la fin de [son] quinquennat ? ». François Hollande promet de répondre aux auditeurs et téléspectateurs qui n’ont pas pu s’exprimer.

De cette séquence comprenant les interventions d’auditeurs et téléspectateurs, nous pouvons, retenir diverses choses. Tout d’abord, soulignons que Jean-Jacques Bourdin a pris soin de préciser, au moment de faire intervenir les auditeurs, qu’il ne les connaissait pas pour faire valoir son éthique journalistique (« Vous savez ce qu’on va faire ? On va écouter notre premier invité. Je ne le connais pas. »). Mais, il est difficile d’imaginer qu’il ne dispose pas de certaines informations sur eux (prénom, sexe, âge, localisation, emploi, niveau d’expression orale…) puisque ce sont des informations dont il dispose habituellement, et qu’un soin particulier a sans doute été pris pour choisir ceux qui seraient susceptibles de poser des questions. On peut émettre l’hypothèse que certaines questions concernent particulièrement les auditeurs de RMC du moins les cibles de la radio : les chefs de petites entreprises, les artisans, les auditeurs de banlieue… Si le numérique et en particulier les réseaux sociaux numériques sont très valorisés sur les antennes de RMC, BFMTV, sur leurs sites internet et dans les médias en général, et si les interventions numériques de « citoyens ordinaires » ont été très nombreuses sur internet (comme le dit d’ailleurs Jean-Jacques Bourdin), ces interventions ont été très peu reprises à l’antenne par Jean-Jacques Bourdin puisqu’un seul mail (celui de Michel) a été lu à l’antenne contre 7 interventions téléphoniques.

Les 7 « citoyens ordinaires » sont intervenus à l’antenne 33 fois (et souvent de façon très courte), c’est-à-dire en moyenne 3 et 4 fois chacun, quand François Hollande l’a fait 178 fois (dont 64 dans la 2ème partie de 30 minutes où les « citoyens ordinaires » pouvaient intervenir) et Jean-Jacques Bourdin 172 fois (dont 58 dans la 2ème partie). Cela fait 1022 mots pour les 7 auditeurs (soit 146 mots par personne) contre 3 556 pour François Hollande et 732 pour Jean-Jacques Bourdin. Ils étaient surtout là pour poser des questions, mais ils ont eu le temps de s’exprimer, de façon variable, pour expliquer leur situation et donc les raisons de leur question. Ils n’étaient pas coupés immédiatement après leur intervention principale, contrairement à ce qui peut se passer dans d’autres émissions « interactives » comme « Le téléphone sonne » sur France Inter. Des micro-dialogues (ou micro-interviews) ont pu s’installer entre les auditeurs et le Président puisque Nicole a pu s’exprimer 3 fois, Gaëlle 7, Christine 7, Loïc 2, Sophie 5, Laurence 6 et Rachida 4.

Les personnes qui ont pu s’exprimer le plus ne sont pas forcément les plus diplômées (Gaëlle s’est exprimé 7 fois alors qu’elle est une employée qui a été licenciée d’une usine) ou les plus militantes (Laurence représentante des « gilets jaunes » a pris la parole 6 fois, mais Rachida s’est exprimée 3 fois alors qu’elle est conseillère municipale UMP (aujourd’hui « Les Républicains ») et militante de l’association « Ni putes ni soumises »). Il s’agissait très majoritairement de femmes alors que la parole masculine est souvent dominante dans la talk radio politique (A fortiori dans la talk radio sportive, or la devise de RMC est « info talk sport » et cette radio diffuse de nombreuses heures de discussions sportives) et dans les prises de parole politique en général (Fillieule, 2009).

En ce qui concerne le contenu des propos tenus, les questions traitaient avant tout d’aspects socio-économiques – la retraite pour Nicole et Michel, la formation et l’emploi pour Gaëlle et Loïc, la taxation des revenus pour Sophie et Christine – même si des questions socio-culturelles (l’islamisme pour Rachida) et socio-éducatives (le rythme scolaire pour Laurence) ont été posées. Si les auditeurs et téléspectateurs appelaient surtout pour que le président s’occupe de leurs cas personnels (« je voudrais savoir ce que vous comptez faire pour moi, Monsieur le Président » dit Gaëlle), pour effectuer une demande d’action pour leur propre compte, ce qui serait inimaginable pour un journaliste, les choses sont plus compliquées que cela. En effet, une auditrice – Rachida – est allée au-delà de son cas personnel en questionnant le président sur son action politique pour lutter contre l’extrémisme dans la religion musulmane. Une autre auditrice – Nicole – parle du montant de sa retraite mais demande si ce montant est en soi justifiable (« Pensez-vous que vous pourriez vivre avec cette retraite-là ? »). Christine a des références catégorielles (aux cadres, à « la classe moyenne ») et à la politique fiscale du gouvernement même si son problème concerne son problème de taxation d’une plus-value. De plus, les questions des auditeurs sont susceptibles de concerner de nombreuses autres personnes. Or, le plus haut représentant de l’État a le devoir d’expliquer et de justifier sa politique économique et ses incidences sur le pouvoir d’achat, le chômage, l’emploi…

Notons enfin que certains auditeurs se sont permis de dévaloriser, délégitimer ou désacraliser la parole et donc le statut du Président de la République en remettant en question sa parole (Sophie : « Alors vos discours, vos histoires, moi j’aime beaucoup, c’est de la com., c’est très bien, mais concrètement je vous assure que nos boîtes, elles vont très très mal. Et si je gérais moi ma boîte comme le pays est géré, je crois que je dépose le bilan, clairement. », ou Laurence : « Vous ne me ferez pas croire, Monsieur le Président… »), – en exprimant leur désaccord et leur sentiment d’incompréhension (toujours Laurence : « Mais nous ne sommes ni écoutés, ni entendus, Monsieur le Président. »), en ironisant sur son action (encore Laurence : « Ne me faites pas croire que votre ambition, pour votre pays, est de faire de la France le premier pays exportateur de macramé, ou le pays champion du monde de zumba, ce n’est pas une ambition pour l’école et pour les enfants. »). C’est un comportement que seuls les « citoyens ordinaires » se permettent parfois en situation de relation directe avec la plus haute autorité de l’Etat : la fameuse « interpellation du Président » qui arrive habituellement lors des « bains de foule » (Mariot, 2006). Les « journalistes professionnels » ont une attitude habituellement plus déférente compte-tenu du statut social du Président et du fait qu’il est particulièrement valorisant, pour un journaliste, de l’interviewer. Ce privilège n’est donné qu’à quelques journalistes lors d’une présidence. Et depuis la première interview TV d’un président – celui de Charles de Gaulle par le journaliste résistant Michel Droit en 1965 -, les présidents ont toujours voulu imposer les conditions d’interview les plus favorables. Sélectionner les journalistes en fait partie. De leur côté, les journalistes peuvent rentabiliser cet avantage symbolique pour maintenir ou améliorer leur position professionnelle. Mais trop de déférence risque aussi de leur faire perdre leur crédibilité journalistique et de leur faire perdre leur place lors d’une alternance (Leroux, 2013).

Les effets de l’émission : entre suivi et méfiance envers l’émission et les intervenants

La réception de l’émission a été importante, que ce soit au sein même de l’émission RMC de Jean-Jacques Bourdin (puisque les auditeurs avaient la possibilité d’intervenir peu après le départ de François Hollande) ou dans différents médias (y compris des radios ; des hommes politiques comme le député UMP des Yvelines et ancien conseiller de Nicolas Sarkozy Henri Guaino sont invités à commenter) ou encore sur les réseaux sociaux numériques. Ces réactions concernaient ce qui a été dit par François Hollande mais aussi par rapport au format de l’émission (souvent jugé populiste) et l’audience de l’émission (qui est bien au rendez-vous puisque BFM TV a indiqué avoir touché 1.7 million de téléspectateurs avec l’entretien de François Hollande, en cumulé sur une heure d’antenne matinale.).

Le Figaro, qui a particulièrement suivi l’interview, est le seul quotidien national à faire référence aux interventions des auditeurs. Ainsi, Le Figaro va jusqu’à créer et diffuser par mail une « Alerte Info » (avec un lien hypertexte vers le site internet du Figaro) dans laquelle une auditrice est citée comme pourrait être cité un journaliste (ce qui n’est pas commun non plus) ou un politique, et avant même que l’émission soit terminée :

« Interrogé par une auditrice de RMC et de BMTV, le président François Hollande a expliqué qu’à son arrivée au pouvoir, il a trouvé un pays fortement endetté. Alors que Sophie, patronne d’une TPE, estimait que si elle gérait son entreprise comme François Hollande le pays, elle « déposerait le bilan », le chef de l’Etat lui a rappelé : « La France a failli déposer le bilan ». »

En ce qui concerne les réseaux sociaux, parmi les comptes Twitter de Jean-Jacques Bourdin, RMC, BFMTV et de L’Elysée, Laurence est la seule auditrice tweetée. Et c’est via le compte Twitter de BFMTV :

« BFMTV @BFMTV  ·  6 h  VIDEO – Une auditrice à Hollande: « Voulez-vous faire de la France le pays champion du monde de zumba? » http://bit.ly/1iSDGUy  #BourdinPR »

Il faut dire que le propos en question correspond plutôt bien à l’esprit et aux contraintes de Twitter : il est court, humoristique, critique, provocateur et donc bien adapté pour un tweet. On pourrait spéculer sur le fait qu’il a peut-être aussi une connotation de droite, populiste, voire xénophobe.

Certains éditorialistes et chroniqueurs politiques sont critiques par rapport au format de l’émission, à ce type d’intervention et d’interaction, au contenu des questions des auditeurs… Il faut dire que ces formats sont régulièrement jugés comme inintéressants, démagogiques, poujadistes… En revanche, Bruno Roger-Petit, qui publie une chronique à 12h42, et qui s’est intéressé à la deuxième partie de l’émission, reconnait en Jean-Jacques Bourdin « un intervieweur un peu plus punchy » (que Claire Chazal ou David Pujadas) et que François Hollande est « courageux de se confronter à la France RMC des aigreurs et des rancœurs ». Mais il est globalement méprisant vis-à-vis de « la France RMC » (qu’il définit comme « la France des beaufs et des réacs ») et de ses questions « au ras des pâquerettes, révélatrices de tous les égoïsmes et nombrilismes franco-français » :

« Et ce petit patron qui trouve que les apprentis sont des fainéants parce qu’on n’autorise pas le travail des mineurs la nuit. Et cette femme qui se plaint parce qu’elle n’a que 662 euros pour vivre. Et cette militante UMP qui pense que la polygamie est le problème numéro 1 du pays. Et cette dame qui veut que le chef de l’État lui trouve une petite formation au Havre. »

Des journalistes enquêtent un peu sur les « citoyens ordinaires » qui sont intervenus à l’antenne. Ils révèlent, sans doute grâce à l’aide de l’équipe présidentielle, que l’une des auditrices – Rachida – est en fait Rachida Benhamed, une conseillère municipale UMP (parti devenu depuis « Les Républicains ») et une militante de l’association « Ni putes ni soumises » à Meaux où Jean-François Copé, président de l’UMP à l’époque, est député-maire.

Comme promis par Jean-Jacques Bourdin, BFMTV s’intéresse le jour même de l’émission au devenir de deux personnes qui ont interrogé le Président. Ainsi, Gaëlle et Sophie font l’objet d’un reportage de la part des équipes de BFMTV. Gaëlle parvient à obtenir un rendez-vous à Pôle Emploi le jour même et obtient deux formations. Sophie continue d’être déçue et répète aux journalistes que ses impôts ont bien augmenté de 1000 euros entre la présidence Sarkozy et la présidence Hollande.

Une réaction politico-médiatique est suscitée par les interventions des « citoyens ordinaires » puisque le préfet de Seine Maritime publie rapidement un communiqué de presse (repris par l’AFP et RTL.fr) où il remet en cause factuellement le témoignage de Gaëlle Voisin. Cela oblige celle-ci à revenir sur ces propos. Pôle Emploi réagit à son tour. Jean-Jacques Bourdin réinvite à l’antenne cette personne le lendemain de l’émission pour qu’elle puisse s’expliquer. Le think tank Ifrap.org rédige un article critiquant les politiques publiques dans ce domaine. Enfin, la webtv Arrêt sur image retrace toute la séquence qui se finit par l’acceptation par Gaëlle Voisin d’une formation pour devenir chef de rayon.

L’analyse : un journalisme des « citoyens ordinaires » mais limité

Nous allons voir qu’il y a bien une forme de journalisme de la part des « citoyens ordinaires » mais que celui-ci est limité, notamment du fait de l’existence du « champ journalistique ».

Des interventions de type journalistique des « citoyens ordinaires »

Au final, les interventions des « citoyens ordinaires » nous permettent de répondre à une partie de notre questionnement de départ. En effet, celles-ci ressemblent en partie au « journalisme professionnel » et peuvent donc être qualifiées de « journalisme participatif » par certains aspects. Ainsi, la parole des « citoyens ordinaires » exprimée dans une émission a intéressé des « journalistes professionnels » au point qu’ils souhaitent la remédiatiser : la parole de quelques « citoyens ordinaires » a été relayée sur le compte Twitter d’un média (celui de BFMTV), dans un article du quotidien national Le Figaro, dans une « Alerte Info » de ce même journal… Or, souvenons-nous que du point de vue d’une émission politique, le nombre de reprises, dans d’autres médias, de propos tenus par les intervenants est l’un des critères de réussite.

Du point de vue du contexte médiatique, la parole des « citoyens ordinaires », telle qu’elle a été médiatisée à RMC/BFMTV, ressemble en partie à celle d’un « journaliste professionnel » quelconque puisqu’ils interrogent un acteur social dans une émission à caractère informatif dans un média télévisuel spécialisé dans l’information générale et en continue (BFMTV) et dans un média radiophonique dont la moitié de la journée est consacrée à l’information et l’actualité (RMC). Les « citoyens ordinaires » ont d’ailleurs posé des questions qui ressemblent en partie, au moins sur le fond, à celles de « journalistes professionnels » car même les questions directement liées à leur intérêt personnel peuvent intéresser d’autres personnes (ce qui compense en partie le problème de représentativité). Elles sont d’ailleurs sans doute sélectionnées pour cela. Les « citoyens ordinaires » ont aussi été choisis un peu comme les « journalistes professionnels » sont recrutés, notamment du point de vue de leur capacité d’expression orale, leur pertinence… Dans la continuité des travaux de Boltanski (1984), qui a tenté de définir les règles requises (la « grammaire publique ») pour qu’une prise de parole soit jugée possible et légitime, Cardon (1995) observe que parmi les qualités valorisées pour espérer passer à l’antenne figurent les compétences à critiquer (la capacité à établir de façon probante la réalité d’une injustice) et à opiner (trouver des points de vue stabilisés et organisés préservant le cadre de la discussion). Les interventions des « citoyens ordinaires » proviennent de faits socio-économiques qu’ils considèrent comme des « injustices sociales » (discrimination, inégalité…) ce qui justifie une politisation de leurs cas personnels et leur volonté de devenir des « acteurs médiatiques », mais ils doivent être capables de formuler leur questionnement, leur critique, leur revendication radiophoniquement.

En plus de leur capital communicationnel, les « citoyens ordinaires » ont sans doute été sélectionnés en fonction du contenu de leurs questions, mais pourquoi pas aussi de leur profession, de leur lieu d’habitation, de leur sexe, de leur âge… et donc sans doute en fonction de l’audience de l’émission qui est elle-même dépendante de son format (Cardon, 1995, Morillas, 2009, Goulet, 2010). Or, quand un rédacteur en chef envoie un journaliste faire un reportage ou une interview, il réfléchit à l’angle du sujet, à la problématique et au journaliste le plus adapté pour le sujet. Et c’est un peu ce que fait Jean-Jacques Bourdin lorsqu’il sélectionne les auditeurs pour les faire passer à l’antenne. En l’occurrence, on s’aperçoit que Loïc pose une question sur l’apprentissage alors que François Hollande doit se déplacer dans un centre d’apprentissage quelques minutes après l’émission.

De plus, le caractère de « journalisme participatif » peut être observé aussi dans les réponses apportées par François Hollande. Celles-ci concernent bien la situation précise du « citoyen ordinaire », mais le Président fait part des actions entreprises par le gouvernement dans le domaine en question comme il le ferait s’il était interviewé par des « journalistes professionnels ». Chose peu commune, la parole médiatisée des « citoyens ordinaires » a même eu des effets sociopolitiques, notamment en mettant en mouvement des administrations (les services de l’Elysée, la préfecture de Seine Maritime, Pôle Emploi…). Elle constitue une pression politico-médiatique à la fois différente et similaire à celle que peuvent exercer les « journalistes professionnels », les conseillers en communication politique, des manifestations, une grève, les résultats de sondage…

L’hypothèse de la proximité des interventions des « citoyens ordinaires » avec le journalisme est d’autant plus crédible qu’ils peuvent parfois se transformer en invités d’émission (On l’a vu avec Gaëlle Voisin.), et même en « journalistes professionnels ». En effet, une « citoyenne ordinaire » – Karine Charbonnier-Beck – avait interrogé le même Président de la République dans une émission d’un format similaire : En direct avec les Français sur TF1 le 5 novembre 2014. Le lendemain de cette émission, le journaliste Yves Calvi, animateur de la matinale de RTL et co-présentateur de cette émission avec Gilles Bouleau (présentateur du journal de 20h de TF1 et Thierry Demaiziere (journaliste de l’émission de TF1 « Sept à huit »), l’avait invitée à l’antenne de RTL pour s’exprimer sur son expérience médiatique. De son côté, Marc-Olivier Fogiel (RTL) avait même proposé d’embaucher cette diplômée de HEC et codirigeante de l’entreprise Beck-Crespel comme chroniqueuse dans l’émission On refait le monde.

Le « champ journalistique » comme limite au journalisme des « citoyens ordinaires »

Néanmoins, le « journalisme participatif » des « citoyens ordinaires » comporte des limites qui le différencient des « journalistes professionnels ». En effet, les 7 « citoyens ordinaires » ont eu bien moins de temps d’intervention que François Hollande et Jean-Jacques Bourdin. Or, s’il est logique que l’interviewé – surtout le Président de la République – s’exprime bien davantage que ses intervieweurs, on voit que le présentateur est aussi très présent, et joue le rôle de médiateur et d’encadrant pour eux. Le « journaliste professionnel » Jean-Jacques Bourdin maitrise entièrement l’entrée et la sortie des « citoyens ordinaires » dans l’espace public médiatique, et il a une grande influence sur ce qu’ils disent du fait du processus de sélection sur lequel il a le dernier mot. Néanmoins, c’est aussi en grande partie le cas avec les journalistes/chroniqueurs/éditorialistes professionnels qui interviennent dans son émission (via le recrutement, la ligne éditoriale, l’autocensure, l’autorité de Jean-Jacques Bourdin…).

Le fait que les « citoyens ordinaires » soient anonymes et qu’ils ne soient pas soumis à des obligations professionnelles éthiques rend leurs témoignages plus authentiques en apparence, mais aussi plus difficilement vérifiables et donc manipulables malgré le travail de sélection et de vérification des équipes de RMC/BFMTV. On l’a vu avec l’auditrice Rachida Benhamed. Même si de nombreux acteurs (lobbys, hommes politiques…) sont susceptibles de manipuler les journalistes, et eux-mêmes sont susceptibles de manipuler leur audience. Si ces « citoyens ordinaires » ne sont pas soumis à des obligations professionnelles (liées notamment à l’éthique et à un supérieur hiérarchique), ils n’ont pas non plus les avantages du journalisme : ils n’ont pas de formation, de carte de presse, de rémunération, de connaissances précises sur les dessous de l’événement et les mondes journalistiques et politiques. Ils peuvent difficilement obtenir la même crédibilité et la même reconnaissance de la part des « journalistes professionnels » et des personnes qu’ils interrogent. Par conséquent, ils ne peuvent pas accéder à certains lieux (où il faut se faire accréditer, c’est-à-dire se rendre crédible auprès de cette institution), à certaines personnes (qui n’acceptent des interviews que de la part de certains médias) donc à certaines informations et a fortiori à certains supports de publication.

Par ailleurs, il faudrait interroger ces « citoyens ordinaires » pour le savoir, mais il est loin d’être évident que les auditeurs/téléspectateurs, qui sont passés à l’antenne, se pensent comme exerçant une activité de type journalistique quand ils passent à l’antenne dans la mesure où les problèmes qu’ils exposent et pour lesquels ils souhaitent obtenir des solutions les concernent très directement et personnellement. L’importance de la parole des « citoyens ordinaires » est tout simplement amplifiée par l’aspect inédit de cet événement communicationnel, ainsi que par la légitimité du support médiatique utilisé (RMC et BFMTV avec une grande notoriété et une forte audience) et des interlocuteurs (un journaliste-présentateur avec une grande notoriété et un Président de la République). Cela accentue leur légitimité symbolique et l’apparence journalistique. Mais il faudrait aussi demander ce qu’en pensent les « journalistes professionnels » eux-mêmes car la parole des « citoyens ordinaires » n’est aucunement reconnue à aucun moment comme du journalisme, ni par François Hollande, ni par Jean-Jacques Bourdin, ni par les journalistes qui reprennent celle-ci. Cette parole semble toujours être considérée comme une interaction entre des « citoyens ordinaires » qui ont des demandes, attentes, incompréhensions, déceptions, et un Président de la République qui tente de répondre à des doléances avec ses moyens. Les journalistes n’ont d’ailleurs pas d’intérêt à laisser trop les « citoyens ordinaires » entrer dans le « champ journalistique » (Bourdieu, 1996) s’ils veulent conserver la spécificité de leur profession.

Enfin, il faudrait faire la distinction entre les interventions radiophoniques et interventions numériques des « citoyens ordinaires ». En effet, lors de l’émission avec François Hollande, la place donnée à des « citoyens ordinaires » « téléphoniquement » est largement supérieure à celle donnée « numériquement » : très peu de réactions d’internautes ont été diffusées à l’antenne alors qu’elles étaient nombreuses avant, pendant et après l’émission. Faut-il en déduire que ce type d’intervention « numérique » a moins de légitimité que l’intervention orale ? Est-ce en partie un choix économique car les appels d’auditeurs sont surtaxés tandis que les activités sur internet sont plutôt couteuses (en temps, en technologies, en personnel) pour les radios ? Les interventions d’internautes à la radio sont-elles moins vivantes que les interventions d’internautes lors d’émissions télévisuelles où il est possible d’afficher des messages d’internautes directement sur l’écran ? Une écoute régulière de ce type d’émission confirme que les radios utilisent peu les interventions d’internautes à l’antenne dans les émissions radiophoniques avec intervention du public et a fortiori dans les magazines ou journaux d’information. C’est donc une limite à la numérisation (ou à la « socialisation numérique ») des radios et par conséquent au développement du « journalisme participatif ».

Conclusion

Cette étude comporte plusieurs limites. En effet, il aurait fallu être présent dans les locaux de RMC/BFMTV, notamment au standard et en présence de Jean-Jacques Bourdin pour voir comment ont été sélectionnés les « citoyens ordinaires », mais aussi pour interviewer les différents intervenants à l’antenne ainsi que ceux qui ont rendu cet événement politico-médiatique possible pour comprendre sa construction… Interroger le personnel des médias (journalistes, chefs de service, rédacteurs en chef, responsables de la communication…) permettrait d’en apprendre davantage sur ce que pensent les « journalistes professionnels » de ces évolutions, comment réagissent-ils (enthousiasme, résistance, encouragements, indifférence, mépris) et s’ils entrent en conflit avec leurs responsables hiérarchiques, le service marketing, le service des audiences, la direction. Au contraire, peut-être considèrent-ils que le « journalisme participatif » peut les aider dans leur travail en dynamisant leurs émissions, en posant des questions auxquelles ils n’ont pas pensé.

Il faudrait aussi comparer cette émission avec des émissions plus ordinaires et avec des émissions similaires pour mieux cerner sa spécificité. Au-delà de l’aspect purement radiophonique, il faudrait analyser les 2647 commentaires au bas d’un article sur le site internet de BFMTV (Jean-Jacques Bourdin n’en a pas cité lors de l’interview.) et les 20 800 tweets envoyés à l’occasion de cette interview présidentielle grâce à l’utilisation du mot-clé #BourdinPR pour mieux comprendre la perception et les effets de l’événement. Jean-Jacques Bourdin n’en a pas cité lors de l’interview même s’il a fait référence à leur existence (voir plus haut dans le texte).

Au-delà de l’espace public télévisuel, radiophonique et numérique, il aurait fallu étudier l’ensemble des médias (TV, radio, site internet, presse papier) de façon synchronique et diachronique pour pouvoir analyser les différentes réactions des « journalistes professionnels » aux interventions du Président et de ses interlocuteurs : Quelles résistances aux nouvelles pratiques journalistiques (participatives) ? ; Ces pratiques font-elles davantage leur apparition ? Gagnent-elles en légitimité ? Ce type de recherche permettrait d’expliquer pourquoi certains médias se sont particulièrement intéressés à l’événement à l’image du Figaro.fr (Un accord exclusif a-t-il été signé ?).

Enfin, il faudrait contextualiser l’intervention présidentielle pour comprendre la place de cette émission dans la communication politique de François Hollande : Y a-t-il réenchantement politique grâce à cette stratégie de communication qualifiée de « relationnelle » par Denis Pingaud à l’époque ? Peut-on mesurer une augmentation de la popularité du Président (celle-ci ayant augmenté fin 2014-début 2015) du fait de cette stratégie ? De fait, François Hollande a renouvelé l’expérience dans « En direct avec les Français » sur TF1 et RTL du 5 novembre 2014 et dans l’émission « 7/9 » de Patrick Cohen du 5 janvier 2015 à 8h35 sur France Inter (première fois qu’un chef de l’Etat français est ainsi sur une matinale en début d’année). Mais il a aussi essayé de façon inédite d’autres formats – interviewé et rédacteur en chef de Mon Quotidien le 22 janvier 2015, invité dans « La Fabrique de l’Histoire » d’Emmanuel Laurentin sur France Culture le 24 mai 2016… – sans toutefois parvenir à faire remonter sa popularité (la plus basse sous la Vème République pour un Président avec 12% en juin 2016 selon TNS Sofres), la communication ayant ses limites en politique comme ailleurs.

Post-scriptum : Merci à Cécile Laronce, Pascal Ricaud et Nozha Smati pour leurs relectures précises et leurs conseils précieux.

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Pour citer cet article

Référence électronique

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Auteur

Sébastien POULAIN est Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication, au Laboratoire MICA, Université Bordeaux Montaigne,

Courriel : Sebastien.Poulain@gmail.com

Vers le tout numérique dans les radios de proximité en Afrique de l’Ouest ? Synthèse d’étape et questions.

Étienne DAMOME

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Résumé

Le processus de numérisation des médias africains n’est pas uniforme et encore moins un mouvement d’ensemble. Il révèle et reflète une vraie fracture au sein du paysage médiatique mais également entre différents pays d’une même région. Surtout, il risque de créer une autre fracture entre les médias et leurs publics de référence et donc à la clé une dilution de leur identité première. Cet article propose un bilan d’étape concernant les radios associatives et communautaires nommées ici radios de proximité. Il propose dans un premier temps un état des lieux du processus d’un point de vue descriptif et dans un second temps ses conséquences socioculturelles à partir d’une perspective analytique.

Mots-clés : radio numérique en Afrique, radio de proximité, communauté radiophonique, fracture numérique, fracture socioculturelle, technologies numériques.

Abstract

The digitalization of African media is not unified and even less an overall movement. It reveals and reflects a real gap in the media but as well the difference between countries of the same region. Most of all, it risks to create a real divide between media and their main audience. This article provides a progress report on associative and community radios mentioned here as local radio stations. First, it presents a description of the digitalization process. Secondly, it analyses the sociocultural consequences from an analytical perspective.

Keywords: digital radio in Africa, local radio, radio society, digital divide, sociocultural divide, digital technologies.

Resumen

El proceso de digitalización de los medios africanos no es uniforme y, mucho menos, un movimiento general. Revela y refleja una verdadera fractura en el seno del paisaje mediático e, igualmente, entre diferentes países de una misma región. Sobre todo, este proceso amenaza con crear otra fractura entre los medios y sus públicos de referencia y, de esta manera, al final, la desaparición de la identidad primigenia de los medios. Este artículo ofrece un balance de etapa de las radios asociativas y comunitarias llamadas aquí radios de proximidad. En primer lugar, propone un inventario del proceso desde un punto de vista descriptivo y, en segundo lugar, sus consecuencias socioculturales a partir de una perspectiva analítica.

Palabras clave: radio digital en África, radio de proximidad, comunidad radiofónica, brecha digital, fractura sociocultural, tecnologías digitales.

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Les radiodiffuseurs africains ont pris la mesure des nouvelles possibilités qu’offre le numérique. Plusieurs centaines parmi eux proposent des contenus via des canaux satellitaires alors qu’on note également un intérêt croissant pour Internet, la téléphonie mobile et l’équipement en matériel numérique de production. Ce processus n’épargne aucun secteur et aucun pays d’autant que, au-delà de la mode, il semble y avoir une sorte de marche forcée imposée vers la radio tout numérique[1] que Pierre Martinot résume en ces termes : « Il faut intégrer les nouvelles technologies à son projet média ou mourir ! » (2015 :169). Mais il est loin d’être uniforme dans la mesure où certains pays sont très en retard et que l’immense majorité de radios de proximité, autrement dit celles qui émettent dans de petites communautés et surtout parmi elles celles qui émanent d’une communauté spécifique et s’adressent à elle[2], ne sont pas concernées. Deux aspects sont donc au centre de l’analyse.

D’une part, elle essaie de montrer que si l’on jette un regard optimiste sur la situation actuelle des radios de proximité, le processus de numérisation est assez avancé. Trois facteurs ont fonctionné comme des catalyseurs, notamment à leur bénéfice. Premièrement, l’aide d’organismes non gouvernementaux, travaillant pour le développement des médias locaux en Afrique, mais également de certaines radios du Nord. Elle a permis à plusieurs stations locales de bénéficier de matériels numériques. Deuxièmement, l’indisponibilité de l’émetteur analogique. Les stations qui ont été créées à partir des années 2000 n’ont pas eu d’autres choix que les différentes marques d’émetteurs numériques existant sur le marché. Troisièmement, l’intégration de l’ordinateur dans les studios de production et programmation ainsi que la banalisation de logiciels gratuits, ou peu coûteux, de traitement de son. Elles ont permis de faire un pas décisif. Des radios s’équipent donc en matériel numérique qu’elles utilisent pour la production et la diffusion. Grâce à cela, certaines recourent à des canaux numériques (satellite, Internet et maintenant téléphone portable) pour proposer leurs programmes à leurs publics. Le contexte institutionnel est également favorable. Les institutions de régulation des médias ayant choisi de défendre la radio numérique terrestre pour contourner le problème d’épuisement du stock de la modulation des fréquences, les radios de proximité pourraient être embarquées dans les transformations afférentes.

Partant du constat que la fracture numérique est non seulement, très largement, une réalité mais qu’elle est beaucoup moins uniforme qu’on l’imagine, l’article se pose la question fondamentale de savoir si les difficultés ne sont pas insurmontables pour ces médias. Car l’adoption des technologies numériques révèle et reflète une fracture au sein du paysage médiatique. Les difficultés économiques et le manque d’infrastructures de base obligent beaucoup à se situer à la marge de ce mouvement. Mais parfois aussi, c’est la résistance des promoteurs de radios communautaires, craignant que ces innovations technologiques ne diluent voire ne dénaturent leur identité propre de média de proximité, qui explique le retard. Aussi les technologies numériques créent-elles une autre fracture, sociale et culturelle. Les conséquences socioculturelles ainsi mises en évidence permettront d’équilibrer les élans vers un objet qui n’a pas que des avantages. C’est en cela que notre regard sur ce processus évite le piège d’une approche techniciste. Il tient également à distance la vision enchantée et quelque peu propagandiste en faveur du numérique qu’on serait tenté de défendre en prolongeant à la fois le discours commercial qui vente ses bienfaits, et les avatars de l’économie techno-capitaliste voire techno-idolâtre qui ne retiennent que le rapport qualité-prix et les avantages techniques.

L’analyse se limite à l’Afrique de l’Ouest et repose sur des données issues de deux genres de source. La première est documentaire. Elle est constituée d’une part d’une compilation des rapports annuels de l’Union internationale des télécommunications (UIT). Elle s’appuie d’autre part sur des informations glanées sur le web en identifiant et en exploitant des listes d’utilisateurs établies et organisées par continent, pays et station, par des fournisseurs ou des plateformes spécialisées. Cette étape a permis non seulement de se rendre compte concrètement de ce qui existe mais également de tester l’effectivité du fonctionnement des dispositifs. Somme toute, les données issues de ces deux sources documentaires réunies entre 2009 et 2013 et sans cesse actualisées et complétées entre 2014 et 2015, a donné lieu à une analyse à la fois quantitative et comparative. La deuxième source est discursive. Elle est issue d’entretiens qualitatifs que nous avons eus avec des promoteurs de radios dans cinq pays (Bénin, Burkina Faso, Ghana, Mali et Togo) entre juin 2013 et juillet 2015. Cette enquête visait à recueillir les pratiques, les usages, les représentations et les discours des acteurs.

Après un état des lieux de l’exploitation du numérique – volontairement restreinte aux canaux de diffusion – et de l’équipement en matériel afférent, nous analysons les enjeux d’une triple fracture se profilant dans le sillage de la numérisation complète des radios de proximité.

Banalisation de l’équipement et de l’usage de matériels numériques

L’utilisation de matériels numériques pour la production, la programmation et la diffusion se banalise. La formation pour le bon usage de ce matériel se fait sentir alors que les radios bénéficient par ailleurs d’un contexte favorable marqué par l’implication des États dans ce développement du numérique. Ce phénomène concerne toutes les catégories de médias et n’est pas uniquement urbain.

Les radios s’équipent en matériel numérique

Les nouvelles technologies font progressivement leur entrée dans les entreprises médiatiques. « Nous n’avons pas le choix. De plus, elles nous facilitent la tâche » se justifie Koné en juillet 2015. Créée en 1992, sa radio fait partie des stations qui ont débuté avec le tout analogique. « N’eût été des aides reçues de Panos, Amarc, Unesco et de plusieurs radios partenaires d’Europe, nous aurions encore comme beaucoup d’autres radios libres du Mali, un matériel vétuste et peu performant », poursuit-il.

Ce n’est pas le cas de la plupart des radios de la décennie suivante qui ont été directement installées en numérique. En effet, avec la disparition progressive du matériel analogique sur le marché, le numérique reste le dernier recours. De plus, les coûts des émetteurs numériques étant plus attractifs que ceux des émetteurs analogiques, le choix est vite fait. Plusieurs se sont ensuite équipées d’appareils numériques pour le montage et la programmation des émissions. Celles qui continuent à utiliser le matériel analogique équipent néanmoins un ou deux de leurs différents services d’un ordinateur et n’hésitent plus à l’utiliser pour la programmation. De même, plusieurs éprouvent la nécessité d’une connexion Internet et même d’un site web. Les échanges de programmes exigent parfois ces moyens. Car même si les cassettes et les CD circulent abondamment encore entre radios en Afrique de l’Ouest, la plupart des banques d’émission sont numérisées et leur accès se fait via Internet.

L’installation de certaines radios dans des centres de communication multimédia leur facilite la tâche. Elles sont ainsi entièrement informatisées. Pour les autres, des bonnes volontés émergent pour les assister. La Francophonie a remis, par exemple, en avril 2010, du matériel numérique à une dizaine de radios communautaires du Burkina Faso. L’Unesco finance également des centres multimédias au sein des structures communautaires qui les portent, de façon à leur permettre un accès plus aisé au téléphone et à Internet, ce qui est un pas important vers l’usage de matériels numériques pour la production et la diffusion.

Le partenariat avec des ONG et des institutions internationales constitue en outre l’une des voies de contournement des difficultés en ce domaine. On enregistre régulièrement des informations faisant état de don de matériels numériques à une radio ou à plusieurs médias du continent. Des enregistreurs numériques et des ordinateurs ont par exemple été offerts à 18 radios de proximité de Côte d’Ivoire par l’ONG britannique Electoral reform international services (ERIS), avec l’appui financier de l’Union Européenne, dans le cadre de son Projet d’information et d’éducation électorale. Cet important don de matériel de production était doublé d’un stage de formation à l’intention d’une cinquantaine de membres de ces radios partenaires d’ERIS en vue de leur permettre d’en faire une utilisation optimale.

La coopération avec des radios européennes constitue enfin une autre voie d’acquisition de matériels numériques, car par le don de leurs anciens matériels elles contribuent à la numérisation des radios africaines. Beaucoup de radios communautaires et associatives ont ainsi été équipées et parfois mieux que leurs consœurs commerciales qui doivent compter sur leur pouvoir économique qui, dans beaucoup de cas, est inexistant ou nul. Tout cela contribue, on s’en doute, à augmenter le nombre de productions radiophoniques numériques. C’est en particulier ce que révèle une enquête de l’IPAO (Radio and ICT in West Africa: Connectivity and Use, IPAO, 1er octobre 2008). Selon cette étude, la production audio de 23 % des radios enquêtées est entièrement numérique et elle est mixte dans 40 % des radios. Cela montre, à n’en pas douter, que la diffusion du numérique est en passe de devenir la norme.

Le besoin de la formation au numérique se fait sentir

C’est sans doute cette norme qui impose la nécessité d’une formation au numérique. Le virage au numérique passe par la formation des journalistes à l’utilisation adéquate des équipements numériques et des logiciels de programmation assistée par ordinateur, de montage de son, de développement et de maintenance de sites web. « Le numérique s’impose à tout le monde et davantage encore au journaliste dans la pratique de son métier. Il se doit donc de savoir y faire face », estime Stev de Radio Afram Plains du Ghana en juin 2010. Si la formation à l’usage de l’ordinateur incombe à chaque journaliste, l’initiation au maniement des logiciels et matériels spécialisés se fait plus collectivement sous la responsabilité des institutions contribuant au développement des médias locaux. La Direction du développement des médias (DDM) du Burkina Faso a ainsi organisé, en août 2010 à Ouagadougou, une session de formation au profit des techniciens et animateurs de médias. Les participants ont pu ainsi se familiariser avec le « Win-media : 8 », logiciel global servant non seulement à la production mais aussi à la diffusion, et apprendre à maîtriser toutes les facettes de la programmation-système de ce nouveau logiciel et surtout de la gestion des processus et threads, « gestion fine » du système de fichiers et de mémoire. En mai 2010 les professionnels des médias communautaires ont été invités à une session de formation sur l’enregistrement audio numérique et l’édition avec le logiciel Audacity et sur le logiciel de radiodiffusion Campware, premier logiciel libre et ouvert de gestion de la radio. Par ailleurs, la revue Agro Radio Hebdo révélait dans son n° 109 du 3 mai 2010 que The Free software and Open source foundation for Africa (FOSSFA), en collaboration avec l’Open Society Initiative for West Africa (OSIWA), a  offert des bourses à cinq journalistes d’Afrique de l’Ouest pour se former afin de devenir, à leur tour, formateurs de leurs confrères dans leurs pays respectifs. Dans le même ordre d’idées, l’Unesco propose depuis 2010 aux radios communautaires, via son site Internet, un manuel autodidactique visant à assister les gestionnaires en matière d’archivage digital du contenu audio utilisant les logiciels winisis, Genisis et Greenstone[3]. Ce manuel dirige les utilisateurs vers des url leur permettant de télécharger gratuitement ces logiciels et les assiste dans leur usage pour créer des archives. Tout ceci va dans le sens de l’acquisition des aptitudes nécessaires pour faire face à la nouvelle donne.

Élargissement des moyens techniques

La radio numérique terrestre (RNT), aboutissement de tout le processus qui est en cours, n’utilisera en fin de compte que les ondes numériques qui, plus que jamais auparavant, inscrivent les médias dans la dépendance totale vis-à-vis des télécommunications. Est-il besoin de rappeler qu’une puissante bande passante est nécessaire pour une bonne diffusion numérique ? Les instances de régulation des médias des pays africains sont encore plus convaincues que les promoteurs des médias du bien-fondé du tout numérique. « C’est l’unique moyen pour résoudre le problème de pénurie de la modulation de fréquences. Il n’y en a presque plus, or nous enregistrons constamment des demandes de fréquences pour de nouvelles stations », nous affirme en 2012 un des responsables de l’Autorité de réglementation du secteur des postes et télécommunications (ART&P) du Togo . On peut donc se demander ce qui se fait pour créer les conditions d’exploitation effective des ondes numériques. Le fait est qu’une conférence régionale de l’UIT s’était tenue en 2006 afin de planifier la radiodiffusion numérique dans les bandes 174-230 MHZ et 476-862 mhz (Bande IIIet V) sur le continent africain.

Indépendamment de la volonté des institutions africaines, plusieurs opérateurs sont à pied d’œuvre pour connecter l’Afrique au réseau mondial. Un câble sous-marin de fibre optique appelé Sat3-WASC (WestAfricaSubmarineCable), installé en 2002, relie l’Europe et l’Afrique du Sud via la façade atlantique en passant par neuf ports de connexion (Sénégal, Côte d’Ivoire, Ghana, Bénin, Nigeria, Cameroun, Gabon, Angola et Afrique du Sud). Son renforcement a été effectué en 2011 avec un doublement de la capacité de sa bande passante. En 2012, un deuxième câble (ACE) a été installé sur cette même côte. Si les 36 opérateurs de Sat3-WASC ciblent en priorité les pays côtiers, le consortium de 25 opérateurs qui pilotera ACE se donne pour mission de permettre la connexion directe des pays enclavés. On parle même désormais de surcapacité dans la mesure où le manque de concertation entre fournisseurs a conduit à une pléthore de fibres[4].

L’arrivée de la fibre optique dans un pays permet d’accroître considérablement la bande passante et de décupler les possibilités de la connectivité au téléphone et à Internet, donc de faire baisser les prix des communications. Selon un exemple donné par Annie Chéneau-Loquay (2009), les prix constatés en 2006, sur le marché de la connexion Internet internationale au Ghana et au Sénégal, variaient entre 3 000 et 15 000 $ US pour une bande passante de 2Mbit/s sur SAT 3, un câble sous-marin de fibre optique. Au même moment, les prix constatés pour une bande passante de 2 Mbit/s avec le satellite variaient entre 7 000 et 24 000 $ US[5]. La connexion par satellite coûte donc jusqu’à trois fois plus cher que celui de la connexion sur SAT 3.

Plusieurs canaux de diffusion numérique sont investis

Les canaux satellitaires sont apparus comme une première opportunité, en ce qu’ils donnaient la possibilité, par le biais d’une chaîne de télévision câblée, de porter un bouquet de radios qui rempliraient les mêmes fonctions que les ondes courtes, sans leurs inconvénients. La diffusion sur le web (en podcast puis en streaming), fut une seconde possibilité permettant, avec beaucoup moins de frais encore, de relier la planète toute entière, à travers la magie de l’ubiquité du cyberespace. Depuis le développement fulgurant de la téléphonie mobile en Afrique, un nouveau canal de diffusion est venu élargir un peu plus les possibilités de la radio. Même si ce moyen est tributaire du rayon de couverture et de la stabilité du réseau téléphonique, il permet aux stations de retrouver un ancrage local qu’Internet a tendance à diluer. En attendant la mise en œuvre de la radio numérique terrestre utilisant les ondes métriques et décimétriques et perçue comme étant l’avenir, la radio africaine emprunte donc ces différents moyens de diffusion, en plus de la modulation de fréquences qu’elle ne consent pas à abandonner pour l’instant.

La radio par satellite

Avant de constituer une étape dans le processus de passage au tout numérique, l’investissement des canaux satellitaires avait pour objectif de franchir les limites imposées par la modulation de fréquences. C’est le développement de la télévision numérique câblée qui en a été le facilitateur. Les radios publiques bénéficient déjà d’une ouverture au monde grâce aux dispositifs numériques des chaînes de télévisions avec lesquelles elles sont associées en offices nationaux de radiotélévision. Plusieurs chaînes privées numériques se couplent désormais aussi de chaînes de radio.

LyngSat répertorie les fréquences satellitaires utilisées par les chaînes de télévision et de radio à l’échelle mondiale en proposant différents classements : par satellite, langue et bouquet ; il affiche une liste de 355 radios africaines librement accessibles via satellite[6], et une liste d’une cinquantaine de fournisseurs qui exploitent 21 satellites différents. Sachant que les radios utilisant un seul canal sont très peu représentées, si l’on devait prendre en compte le nombre de canaux par radio, on atteindrait facilement un total avoisinant 1000. Si l’on devait y ajouter les stations accessibles gratuitement, les stations reçues par abonnement, le nombre de stations africaines diffusant via le satellite pourrait augmenter notablement. Les données concernant l’Afrique de l’Ouest sont répertoriées dans le tableau n°1 :

Tableau n°1 : Répartition des stations diffusant via satellites par pays

Pays Nombre de radios Nombre de satellites Satellites utilisés
Bénin 5 8 Eutelsat 5 West A, Eutelsat 16A
Côte d’Ivoire  2 3 Amos 5
Ghana 19 21 Astra 2F, Eutelsat 28A, Eutelsat 7B, Astra 4A
Guinée 1 1 Intelsat 907
Mali 1 1 Intelsat 25
Mauritanie 6 9 Arabsat 5C, Badr4 et Badr5
Niger 3 3 Eutelsat 5 West A, Arabsat 5A, Amos 5
Nigeria 3 6 Intelsat 904, Intelsat 23, SES10
Sénégal 4 8 Eutelsat 7A, Intelsat 905, Eutelsat 16A, Amos 5, SES 5
Sierra Leone 1 1 Eutelsat 5 West A
Togo  2 5 Eutelsat 16A, Eutelsat 9A, Amos 5

Source : compilation des données de LyngSat, [en ligne], page consultée le 22 avril 2015  www.lyngsat.com

La radio par Internet

On note également un intérêt grandissant pour la diffusion sur Internet. « Qui refuserait de recourir à ce moyen magique s’il en disposait les moyens ? », se demande Adodo, de Radio Bonne Nouvelle du Togo en juin 2012. Les deux formes de présence sur le web sont représentées – streaming ou podcast – c’est-à-dire flux continu aussi bien que stockage. Les stations disposant de haut débit diffusent en streaming et celles qui ont un faible débit proposent un stock plus ou moins grand de programmes téléchargeables. Par ce biais, plusieurs radios africaines se sentent affranchies de contraintes de toutes sortes qui vont des limites imposées par l’utilisation de la modulation de fréquences aux décisions politiques, en passant par les problèmes financiers. Outre cela, les diffuseurs africains évoquent deux autres raisons fondamentales. Internet garantit une audience internationale : « Plus que les ondes courtes et même les satellites, c’est le moyen le plus sûr d’être reçu partout et sans limite », affirme Alex de Freedom FM du Ghana lors du même entretien. Internet permet également de toucher les expatriés : « Nous sommes heureux chaque fois que nous recevons des coups de fil de nos compatriotes vivant à l’étranger pour nous féliciter ou pour participer à nos émissions », témoignait Modeste de Radio Illéma du Bénin en avril 2014. « Grâce à cela, ils se sentent proches de leur communauté d’origine », renchérit son confrère Marius. Mais Internet ne vise pas uniquement les expatriés. Le directeur de Radio Peace du Ghana estime en 2013 que « diffuser sur Internet permet de toucher les 30 % d’utilisateurs quotidiens d’Internet en Afrique ».

De fait, la diffusion en ligne se répand. En 2015, le recoupement des données disponibles à travers les listes proposées par DeliCast[7] et Tunein.com[8] permet d’affirmer qu’au bas mot, environ 640 radios africaines peuvent être effectivement écoutées sur Internet en plus ou moins bonne qualité. Le tableau n°2 donne une idée du nombre des radios FM concernées en Afrique de l’Ouest en avril 2015 :

Tableau n° 2 : Répartition des radios FM diffusants sur le web

Pays Nombre de radios sur Internet
Bénin 9
Burkina Faso 10
Cap-Vert 3
Côte d’Ivoire 13
Gambie 11
Ghana 100
Guinée Conakry 3
Guinée Bissau 1
Liberia 3
Mali 23
Mauritanie 3
Niger pas d’information
Nigeria 51
Sénégal 32
Sierra Leone 4
Togo  9

 Source : DeliCast et Tunein.com. Dernière mise à jour le 23 avril 2015

Au regard de ces données, on se rend compte que, s’il existe quelques webradios (non comptabilisées ici) la radio africaine sur Internet est surtout une radio FM exploitant les possibilités offertes par les technologies numériques pour diffuser en ligne.

La radio sur le téléphone portable

On peut lire sur plusieurs sites de radios la mention : « Recevez radio X sur téléphone portable ». Cela veut dire que le téléphone mobile compte désormais aussi parmi les nouveaux atouts, parce qu’il est un support de diffusion de contenus multimédias. Même si les radios ne conçoivent pas de contenus spécifiques pour le téléphone mobile, il reste que la mise à disponibilité de canaux de diffusion sonore sur les plateformes de téléphonie mobile par leurs opérateurs ouvre une nouvelle ère pour la radio africaine. Les fabricants de téléphones portables n’ont d’ailleurs pas attendu la conception de formats spécifiques pour intégrer la possibilité technique d’écouter la radio. Et le moins que l’on puisse dire est qu’une telle innovation a entraîné une plus grande pénétration de la radio puisque sa réception via le téléphone portable se banalise de plus en plus. Aux avantages qu’on évoquait pour le transistor (moindre coût, portabilité, facilité d’usage) s’ajoutent la miniaturisation et l’individualisation de l’écoute. Alors que les postes récepteurs numériques restent chers et pour la plupart non adaptés à l’Africain rurale, on a probablement trouvé le moyen de contourner la difficulté qu’on craignait, il y a quelques années, à savoir, l’impossibilité pour le citoyen moyen d’accéder à la radio numérique.

Le tout numérique : un leurre et un problème ?

Si l’on regarde le processus de numérisation de la radio africaine à partir des institutions qui la promeuvent ou du développement global des technologies en Afrique, on est forcé de constater que la mentalité numérique s’installe peu à peu. Mais si l’on observe ce processus du point de vue des médias eux-mêmes, c’est-à-dire à partir de leur contexte et des conditions de leur fonctionnement quotidien, on se rendra compte que ce qui a été évoqué jusqu’ici est loin d’être un mouvement d’ensemble. La fracture numérique est une réalité. Plus encore, elle est créatrice d’une autre, sociale et culturelle.

Un chemin encore long

Vraisemblablement, le tout numérique n’est pas pour demain, pour plusieurs raisons.

L’analogique survit

Beaucoup de stations de proximité et de pays au développement du numérique moyen utilisent encore le signal analogique à supports magnétiques. Le matériel reste rudimentaire et limité. Peu parmi elles disposent de plusieurs studios et de moyens techniques performants. Elles sont souvent en proie à des pannes chroniques. Certains studios ne sont pas insonorisés et le matériel n’est pas protégé de la poussière. C’est notamment le sort des radios communautaires qui n’ont pas la chance de bénéficier des avantages d’un partenariat avec des institutions occidentales. C’est également la mauvaise fortune des radios privées des villes secondaires. Dans un certain nombre de pays, ces stations sont surtout préoccupées par la possibilité de fonctionner une journée entière sans coupure d’électricité. On sait que les radios installées dans les zones rurales restent très largement sous équipées en électricité et en lignes fixes de téléphone pourtant nécessaires pour l’accès à Internet et à l’usage d’un matériel numérique. Dans ces conditions, comment vouloir que le passage au numérique soit unanime et uniforme ? Par quel miracle ces disparités entre radios d’un même pays, mais aussi entre différents pays vont-elles se combler ? De plus, à supposer qu’elles réussissent à se mettre au pas, l’on sait que pendant un temps les stations devront continuer à diffuser en analogique. Cette transition devrait entraîner donc un surcoût temporaire. Toutes les radios seront-elles en mesure d’en supporter le coût financier ? Comment le feront-elles ? L’adoption de la radio numérique terrestre ne risque-t-elle pas de mettre plus encore en péril ces radios ?

Disparité dans l’accès aux satellites

Seules 277 radios de l’Afrique de l’ouest figurent sur la liste de celles qui diffusent via des canaux satellitaires (Cf. tableau n°1). Cela signifie que l’accessibilité n’est pas égale pour tous. Si les satellites élargissent les possibilités d’accès aux médias, leurs gestionnaires ne les rendent pas forcément démocratiques. Seuls les médias publics et quelques médias privés commerciaux bénéficient de ces avantages. Les radios communautaires sont les laissés-pour-compte. Les prix pratiqués mettent quasiment l’usage de ces nouvelles technologies hors de leur portée.

Le cas des médias confessionnels est à mettre cependant à part. Certains parmi eux disposent de leur propre bouquet numérique. C’est le cas de Radio Immaculée Conception d’Allada au Bénin, mise en orbite sur le satellite SatRadiodiffusion le 9 novembre 2000. Les récepteurs satellitaires ont pu permettre ainsi la multiplication d’autres stations relais dans le pays mais surtout d’être reçues partout en Afrique subsaharienne (Damome, 2014a). Une partie du secteur confessionnel bénéficiant d’une connexion à des réseaux internationaux s’en sort plutôt bien aussi. Ces médias bénéficient de structures religieuses gratuites ou peu chères. Sur les 355 radios africaines disponibles sur satellite et répertoriées dans la liste de Lyngsat, on identifie plus de 70 radios confessionnelles. Faith Satellite et AgapeTV Faith sont les principaux fournisseurs satellitaires religieux. Ils font bénéficier à des radios partenaires des canaux qu’ils louent respectivement à AfriStar et à Intelsat. Mais ce n’est certainement pas le cas de l’immense majorité d’autres radios.

Des radios inégalement connectées à Internet et aux usages différenciés

L’étude de l’IPAO évoquée plus haut sur la connectivité de la radio aux TIC en Afrique de l’Ouest révèle que le taux moyen d’accès à Internet est de 51,8 % dans les sept pays concernés par l’enquête (Burkina Faso, Bénin, Mali, Sénégal, Ghana, Sierra Leone, Niger). Elle rappelle qu’il existe une grande disparité selon les pays et le type de radio. D’une part, à l’échelle nationale, le taux de connectivité est de 72,2 % pour la radio commerciale privée, alors qu’elle est limitée à 31,5 % pour la radio communautaire ou à but non lucratif. D’autre part, à l’échelle sous régionale, le Ghana et le Sénégal ont respectivement un taux de connectivité de 93,5 % et de 89,7 % parce que presque toutes les stations de radio commerciales sont connectées. Le taux est en revanche plus bas concernant les stations de radio communautaires. Celles du Sénégal sont 72,7 % à avoir un accès à Internet ; les trois quarts d’entre elles ont tout de même une ligne ADSL. Le taux de connectivité de toutes les stations du Mali et de Sierra Leone, est en revanche respectivement de 34 % et de 20 % ; seulement 8,3 % des stations communautaires sont connectées. Par ailleurs, le streaming nécessite le haut débit. Or, selon le Rapport de UIT pour l’année 2014, il fait défaut dans plusieurs pays. La pénétration du haut débit à l’échelle de tout le continent reste autour de 2 % en 2014.

Cette première fracture qui concerne les inégalités d’accès se double d’une seconde liée aux inégalités d’usage (Le Guel, Pénard, Suire, 2004 ; Le Guel 2004/5). Des études montrent que plusieurs médias préfèrent utiliser Internet comme une vitrine et un moyen de communication avec leurs publics. Etienne Damome (2010) et Cyriaque Paré (2011) confirmaient cette tendance persistante. Le fait est que les radios doivent être techniquement et financièrement capables d’émettre en doublon avec le coût supplémentaire que cela suppose. Ensuite, se pose la question du système de diffusion. La majorité des communautaires et privées locales n’en possèdent pas.

Des conséquences négatives

L’adoption du tout numérique semble comporter des risques pour la survie et le sens des médias de proximité.

Risque de dilution du sentiment identitaire local et de perte de liberté

La radio communautaire est souvent l’émanation d’une communauté linguistique, professionnelle, religieuse, etc. L’une se reconnaît en l’autre et s’identifie à elle. Même quand elle n’est pas promue par une association formellement constituée au départ, une radio locale à vocation communautaire crée de la communauté, une communauté radiophonique (Damome, 2011), avec ses programmes, son auditoire, ses artisans et son fonctionnement organisationnel. La marche forcée vers le tout numérique pose donc trois questions fondamentales par rapport à l’être, au fonctionnement et aux publics des radios communautaires.

La première peut être formulée autour de la langue de diffusion. L’une des dimensions locales de la radio communautaire est l’usage privilégié voire exclusif de la langue du cru. Les radios aux dénominations évocatrices des communautés particulières sont en effet des lieux d’appropriation des langues parlées par ces communautés. Pourquoi, par exemple, ces médias devraient-ils diffuser en ligne alors qu’ils s’adressent en priorité à des populations en majorité non usagères d’Internet et des langues d’Internet ? On sait que les médias établissent clairement une corrélation entre leur zone d’influence et leur usage des langues (Damome, 2014b). La diffusion sur satellite et Internet ne comporte-t-elle pas le risque de diminuer la production dans les langues locales et de diluer ce ciment qui fait la communauté radiophonique ? Les radios communautaires sans communautés garderont-elles leur identité et leur singularité ?

La deuxième question porte sur le respect des cahiers des charges. Si la diffusion sur Internet ne modifie pas le statut des médias, elle est susceptible de changer les modalités de respect de leurs obligations. On sait, par expérience, que lorsqu’ils choisissent de diffuser sur Internet une partie de leurs programmes par manque de moyen pour mettre à disposition l’intégralité de leur production, les médias choisissent des émissions qui transcendent les préoccupations purement locales (Damome, 2014b). La santé, la protection de l’environnement, la gestion de la collectivité, les vols de bétail, le développement à la base, les activités des jeunes et des femmes, l’élevage, l’agriculture, etc. sont résolument mis sous couvercle. La diffusion totale via des plateformes numériques ne va-t-elle pas censurer ces aspects communautaires ? Par ailleurs, est-il possible de respecter les quotas fixés par certains pays en matière de pourcentage de programmes destinés à promouvoir le développement de la culture locale si la programmation doit viser un public virtuel non localisé et peu demandeur ?

La troisième question porte sur l’autre caractéristique fondamentale de la radio communautaire : la liberté. Au Mali, les radios communautaires ont choisi de s’appeler « Radios libres » par rapport à celles qui sont sous le contrôle des pouvoirs politique et économique. C’est donc à juste titre que le tout numérique fait craindre pour leur liberté aux promoteurs de ces radios. « Si nous résistons, c’est parce que nous avons des raisons de craindre que les États ne régentent les outils de diffusion. Il va y avoir des enjeux de pouvoir. Avec la radio numérique quelqu’un peut appuyer dans son bureau sur un bouton et silence radio, alors qu’avec la FM il faut une descente de la police », se justifie Koné de Radio Tabalé de Bamako en juillet 2015. Les craintes vis-à-vis du pouvoir économique existent aussi. « Le numérique va imposer les formats et des standards. La publicité va donc être imposée à tous », explique-t-il encore.

Une fracture sociale et culturelle à la clé

Plusieurs auteurs ont pointé la double fracture numérique que l’on observe dans l’adoption des nouvelles technologies. À propos de l’accès à Internet, Fabrice Le Guel, Thierry Pénard, Raphaël Suire (2005) parlent d’une première fracture observable au niveau des freins géographiques et socioéconomiques et d’une seconde portant sur les usages, qu’ils appellent fracture numérique de second niveau. Émilie Renahy, Emmanuelle Cadot, Christelle Roustit, Isabelle Parizot, Pierre Chauvin (2009) soulignent également cette double fracture liée aux caractéristiques socioéconomiques des internautes puis à leur capacité cognitive à utiliser Internet (conséquence d’une combinaison complexe du capital humain et du capital social). Mon analyse s’inspire de cette lecture mais identifie trois fractures à l’œuvre dans l’adoption de la radio tout numérique. La première concerne les radios, victimes de l’inégal accès des médias aux nouvelles technologies du fait du défaut de conditions socioéconomiques et infrastructurelles requises. La seconde fracture se réfère aux usages différenciés que les médias font des technologies, certains ayant plus de latitude que d’autres. Ces deux formes viennent d’être évoquées. Cependant une troisième se trouve au niveau de la capacité sociale et culturelle des populations à accéder aux médias si l’utilisation des nouvelles technologies se fait au mépris des caractéristiques de leur contexte social et culturel. L’adoption uniforme du tout numérique ne manquera pas, on le sait, de modifier le fonctionnement des radios et de perturber la représentation de leur identité. L’accès à leurs programmes par leurs auditeurs s’en trouvera également impacté, les auditeurs ruraux et non instruits se trouvant par le fait même censurés. Comment ?

Les   moyens de réception numérique disponibles à ce jour sont inaccessibles pour plus de trois-quarts de la population africaine. Le recours à la télévision comme récepteur peut faire relativiser le coût du récepteur numérique. Pourquoi pas ? Sauf que selon le Rapport de UIT pour l’année 2014 révèle qu’en 2013, 28 % seulement de foyers disposent d’un poste téléviseur. De plus, pour qu’il soit en mesure de capter une radio satellitaire, il faut qu’il soit muni d’un décodeur et donc que son propriétaire ait un abonnement auprès d’un bouquet numérique. Le podcasting et le webcasting se sont banalisés mais nécessite une connexion Internet. Or on sait, d’après les données fournies par l’UIT en 2014, qu’on compte moins de 30 % d’usagers d’Internet en Afrique et que la plupart de ces usagers sont urbains. Si on était condamné à n’utiliser que ce moyen d’écoute on sacrifierait les 70% restants. De plus, cet accès est quasiment collectif puisqu’à peine 5 % de personnes ont Internet à domicile. Faudra-t-il aller écouter la radio dans les cybercafés ou s’en contenter au bureau ? Le téléphone portable peut y pallier, comme évoqué plus haut, mais le problème de réseau est chronique et l’absence de l’électricité empêche d’accéder aisément à un point de recharge de la batterie que l’écoute de la radio vide assez rapidement. De plus, même si la pénétration du téléphone portable est extraordinaire, penser que tous les auditeurs potentiels de la radio ont un téléphone portable est tout de même loin de la réalité.

Une nouvelle fracture numérique est donc en marche entre les zones urbaines et les campagnes mais également entre les plus aisés et les plus pauvres. La révolution technologique actuelle fondée sur les réseaux numériques secrète ou reproduit donc des inégalités socio-économiques ou sociogéographiques (Rallet et Rochelandet, 2004). La radio ne sera-t-elle pas coupée de ses publics les plus pauvres ? Ne sera-elle pas coupée également de ses publics non instruits, c’est-à-dire de ceux qui ne peuvent choisir une station sur une longue liste de fréquences proposée par le récepteur ? Les TIC provoquent des inégalités à ce niveau-là aussi et l’évolution technologique comme le développement des infrastructures ne permettent pas de combler ces écarts (Ben Youssef, 2004).

Conclusion

Au terme de ce petit bilan sur la radio numérique en Afrique occidentale, il faut reconnaître que cette avancée technologique donne des raisons d’espérer qu’une révolution positive se passe au sein du secteur radiophonique, pris dans sa globalité. Cela dit, on est obligé de reconnaître qu’il existe des risques que ce processus creuse un peu plus l’écart déjà trop grand entre les radios nanties et celles qui sont démunies et à terme à créer une nouvelle concentration. La peur est par ailleurs légitime que le rôle social des radios ne soit pas renforcé par ces nouvelles techniques tant on a le sentiment qu’elles accentuent les inégalités d’accès à ce moyen de communication qui est le plus populaire en Afrique du fait de son appropriation par des populations analphabètes et pauvres. L’adoption de cette évolution technique risque donc d’avoir des conséquences socioculturelles certaines si l’on ne privilégie que la logique techno-économique au détriment de la dimension sociale. Avec le numérique, les radios de proximité seront placées devant le paradoxe fondamental de devoir adopter une technologie qui les coupe des publics qu’elles visent à servir. Même si le discours (identitaire, social et politique) relayé par les moyens de communication communautaire n’est pas destiné exclusivement aux cadres organisationnels du groupe ou destiné à être reçu uniquement par ses membres, il est certain que le recours aux nouvelles technologies risque de diluer le lien identitaire, spatial et territorial local de la communauté (Elhajji, 2013).

Bibliographie

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Notes

[1] Lancée aux États-Unis, la radio tout-numérique, Digital Audio Broadcasting (DAB), est plus économe en fréquences et de meilleure qualité sonore que la radio analogique. L’UIT a adopté la Digitale Radio Mondiale (DRM), moins coûteuse, utilisant des fréquences AM nationales ou des ondes courtes internationales, en complément du DAB.

[2] Il s’agit ici de celles qui, selon l’AMARC, appartiennent à la communauté et sont gérées par la communauté ; dont les programmes sont produits par la communauté et traitent de problèmes et d’enjeux propres à la communauté et pertinents pour celle-ci.

[3]Document  en ligne : http://portal.unesco.org/ci/en/ev.php-URL_ID=28434&URL_DO=DO_TOPIC URL_SECTION=201.html (page consultée le 04 avril 2015).

[4] Câbles sous-marins en Afrique en 2015, [en ligne], https://www.flickr.com/photos/ssong/10854190903/in/album-72157625051406818/

[5] Étude sur la connectivité internationale d’Internet en Afrique subsaharienne, UIT, 2013, p. 15.  [En ligne], https://www.itu.int/en/ITU-D/Regulatory-Market/Documents/IIC_Africa_Final-fr.pdf

[6] Document en ligne : http://www.lyngsat.com/freeradio/Africa.html, (données du 22 avril 2015).

[7] [En ligne] : http://fr.delicast.com/ (page consultée le 04 avril 2015).

[8] [En ligne] : http://tunein.com/radio/Africa-r101215 (page consultée le 04 avril 2015).

Pour citer cet article

Référence électronique

Étienne DAMOME, « Vers le tout numérique dans les radios de proximité en Afrique de l’Ouest ? Synthèse d’étape et questions », RadioMorphoses,  [En ligne], n°1 – 2016, mis en ligne le 18/11/2016, URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2016/05/04/vers-le-tout-numerique-dans-les-radios-de-proximite-en-afrique-de-louest-synthese-detape-et-questions/

Auteur

Étienne DAMOME est Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université Bordeaux Montaigne, Laboratoire MICA.

Courriel : etiennedamome@gmail.com

Les (nouveaux ?) territoires de la radio, Radio FreeDom et ses auditeurs

Éliane WOLFF

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Résumé

La problématique de la post radio est interrogée ici dans le cadre d’un département d’Outre mer (l’île de La Réunion) et à travers l’étude de Radio FreeDom dont l’histoire a profondément marqué l’émergence de l’espace public réunionnais et qui a fait de la libre antenne sa marque de fabrique. Nous découvrirons que les nouvelles opportunités numériques n’ont pas bouleversé les pratiques de cette radio, qui reste fermement attachée à sa logique du flux. Par contre les pratiques d’écoute des Réunionnais de la diaspora ont été profondément renouvelées par ces nouveaux dispositifs techniques, qui leur permettent désormais de maintenir une proximité avec leur île, leur langue, le quotidien insulaire et les débats qui y ont cours.

Mots-clés : radio, webradios, libre antenne, diaspora, Ile de La Réunion

Abstract

The notion of “post radio” is here examined in the context of a French overseas Department (the La Réunion Island) and through a study of “Radio Freedom,” which has profoundly marked the emergence of the public sphere of the island. It will appear that new digital opportunities have not disturbed the aims of this radio, that remains attached to its flow logic. On the other hand, the listening habits of the reunionnese diaspora have been deeply transformed by this new technology that permits them to remain in close contact with their island, its language and its daily issues.

Keywords: radio, webradios, interactive emissions, diaspora, La Réunion island

Resumen

La problemática de la post radio es abordada en este estudio sobre la radio FreeDom, cuyas experiencias de antena abierta marcaron profundamente la historia de la emergencia del espacio público en la Isla de la Reunión.
Descubriremos que las nuevas oportunidades digitales no transformaron sustancialmente las practicas radiofónicas de esta radio, que sigue fuertemente ligada a la lógica de flujo permanente. En cambio, los nuevos dispositivos técnicos modificaron profundamente las modalidades de escucha de los oyentes de la diáspora reunionense, quienes mantienen a partir de ahora, un lazo de proximidad más estrecho con la vida cotidiana de la isla, el idioma y los debates en curso

Palabras clave : Radio, webradios, antena libre, diáspora, Isla de La Reunión

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Le monde contemporain est de plus en plus défini par la circulation et par une économie généralisée des flux, qui intensifient les mouvements massifs de personnes, de biens et de technologies. L’île de La Réunion, cette ancienne colonie située à 10 000 km de sa métropole et devenue département en 1946, a trouvé dans ce mouvement une formidable opportunité pour rompre son isolement et s’ouvrir au monde. Dans le contexte de changements généralisés provoqués par le développement des TIC et la numérisation des médias, à La Réunion se pose comme ailleurs, la question de l’émergence d’une post radio, riche de potentialités et de dynamiques spatio-temporelles nouvelles (Cheval, 2008). Mais les incertitudes demeurent quant à l’appropriation des nouvelles formes d’écoute en ligne. Et l’attachement aux formes traditionnelles, tant dans la technique de diffusion que dans les contenus, apparaît encore profondément ancré au sein de la population qui entretient un lien fort avec le média radiophonique et avec une radio privée apparue en 1981 : Radio FreeDom.

Un paysage radiophonique en mutation 

L’Ile de La Réunion a longtemps connu un espace médiatique verrouillé : radio et télévision publiques contrôlées par l’État et presse d’opinion sont omniprésentes jusqu’au milieu des années 1970. Les médias dominants soutiennent la droite légitimiste, font entendre aux Réunionnais « la voix de la France » et leur donnent à voir la vie et le point de vue des seuls notables de la sphère politico-économique (Idelson, 2006). La création en 1976 du journal Le Quotidien de la Réunion, mais surtout la libéralisation des ondes en 1981 opèrent une brèche médiatique (Watin & Wolff, 1995) brisant définitivement le monopole. L’une des premières « radios libres » de l’île, Radio FreeDom, émet pour la première fois le 14 juillet 1981. Elle va tenir un rôle majeur dans le processus d’ouverture d’un espace public médiatique local et de lutte pour la liberté d’expression. Elle innove en proposant des émissions interactives et autres « radio doléances » où les auditeurs peuvent s’exprimer en créole et discuter des thèmes qui leur tiennent à cœur, même si ces propos sont quelques fois marqués par des débordements diffamatoires. Mais l’histoire de cette radio est également liée à celle d’un mouvement social de soutien à Télé FreeDom (1986-1991). Ce mouvement émerge suite à la saisie des émetteurs de la « télévision pirate » que son responsable, Camille Sudre, avait tenté d’imposer dans l’illégalité à côté de sa radio, et se transforme en mouvement politique, avec l’accession de ses dirigeants et de quelques-uns de ses membres à la sphère politique locale, nationale et internationale. Une population, jusque là tenue éloignée de la scène et du débat publics, se reconnaît dans cette radio qui lui permet de prendre la parole et de débattre dans la langue et selon les modalités qui lui sont propres.

Radio FreeDom ouvre la voie à une multitude de « radios libres » : le 4 juin 1985 la Haute Autorité de l’Audiovisuel légalise 44 radios ce qui, rapporté au territoire de la Réunion, confirme l’engouement pour le média radiophonique. Et cet attachement n’a pas faibli; au contraire, le paysage radiophonique réunionnais s’est encore densifié. En 2015 on compte 53 radios autorisées à émettre : 32 sont des radios associatives, 18 des radios commerciales et la radio relevant du service public diffuse 3 chaînes (Radio Réunion, France Inter et France Culture). Beaucoup de ces radios hertziennes disposent désormais d’un site web pour une diffusion de leur programmation par la technologie du streaming. Certaines, en particulier les radios commerciales, ont investi ces sites comme autant de vitrines de leur activité, développant en particulier des logiques entrepreneuriales : promotion de leur marque, participation à des événements, vente de produits dérivés etc. Par contre les webradios sont beaucoup plus difficiles à recenser : on note en 2007 la création de Akout.com, qui se veut le portail de la musique réunionnaise, et est toujours présente en 2015.

Dans ce paysage radiophonique en mutation rapidement donné à voir, Radio FreeDom a progressivement imposé son modèle de radio de « libre parole » fondée sur le principe de l’interconnaissance et de la proximité, jusqu’à devenir leader et à imposer son modèle contesté mais « incontournable » dans la société réunionnaise (Simonin, Wolff, 2010). Est-ce pour autant une radio communautaire ? Cette appellation est régulièrement utilisée dans les pays anglo-saxons ou hispaniques, mais aussi au Québec ou en Afrique francophone comme le souligne Ricaud (2008). La catégorie de « radio communautaire » recouvre de fait des réalités très diverses : radio de quartiers, radios des nations premières, radio des communautés minoritaires ou immigrées. En France, pays encore marqué par sa tradition républicaine et universaliste, le terme de « radio communautaire » est peu utilisé, connoté et vite assimilé à un communautarisme cloisonné et exclusif. On parle plus volontiers de radios libres, associatives, locales ou de proximité. Si on se réfère à la catégorisation administrative qui prévaut, on définit Radio FreeDom comme une radio commerciale de catégorie B. Son chiffre d’affaires annoncé est de plus de 2 millions d’euros[1] et elle emploie plus d’une vingtaine de salariés. En tête des audiences depuis quelques années, les enquêtes de Métridom lui attribuent, pour la première fois en 2009, une part d’audience en semaine de presque 40% qui la situe devant RFO, la radio de service public (13%) et NRJ (10,9%). Cinq ans plus tard elle domine toujours le paysage radiophonique réunionnais avec 34,4 % de parts d’audience auxquels s’ajoutent les 5,5% de la chaîne musicale FreeDom 2 crée en 2012 et dirigée par Margie Sudre.

Cela fait presque 20 ans que nous cumulons des données nous permettant de mieux saisir le fonctionnement de cette radio si atypique et la place singulière qu’elle occupe dans le paysage audio visuel réunionnais. Des entretiens approfondis ont été menés avec le directeur fondateur, les animateurs de la radio, la responsable du CSA à La Réunion, et de nombreux professionnels des médias. Par ailleurs nous avons procédé à l’analyse conversationnelle de certaines émissions. Enfin nous avons mené plus d’une quarantaine d’entretiens approfondis avec des auditeurs, amateurs ou non de cette radio, vivant à La Réunion et hors Réunion.

En nous basant sur cette observation au long cours[2], nous tenterons ici de décrypter le profond attachement des Réunionnais pour cette radio qui a fait de la participation permanente, instantanée et relativement peu régulée des auditeurs sa marque de fabrique. Et nous interrogerons ce modèle à la lueur de la problématique des mutations de la radio et de la post radio et des nouvelles formes d’écoute qu’elle propose.

La radio et ses dispositifs : libre antenne et flux

La libre antenne : l’auditeur au cœur du système

La parole des anonymes à la radio (Deleu, 2006) n’est pas un fait récent, même si elle a connu des formes très différentes, des premières participations (jeux, radios crochets), à l’émergence de la libre antenne dans les années 1990, jusqu’à l’omniprésence de l’interactivité aujourd’hui. En effet les émissions de libre antenne se font de plus en plus nombreuses, ainsi que les recherches qui leur sont consacrées (Cardon, 1995 ; Glevarec, 2005). Cette parole ordinaire, de plus en plus sollicitée, s’inscrit dans des logiques en tension entre radio citoyenne vs radio marchande (Becqueret, 2004) ; mais qu’elle soit de type forum, divan ou documentaire (Deleu, 2006), l’expression des auditeurs reste encore extrêmement encadrée et finalement assez limitée en temps réel d’antenne (Schmidt, 2009).

Cela n’est pas le cas de Radio FreeDom, qui a fait de la participation des auditeurs le fondement même de son fonctionnement en leur permettant un accès permanent, quasi direct et rarement anonyme à l’antenne. Ils sont sollicités dès l’ouverture de l’antenne et leur parole s’insère dans des formats divers tout au long de la journée et qui n’ont guère varié depuis sa création : « Les auditeurs en direct », « Libre antenne », « Le Baromètre », « Radio doléances », « Allo FreeDom », « Droit de parole », « Chaleur tropicale » etc. Les interventions suscitent commentaires et débats passionnés qui s’accompagnent de dérapages plus ou moins contrôlés[3], en particulier aux débuts de la radio : «  au début c’est vrai qu’ils étaient virulents, excessifs; maintenant ça se modère tout ça; ils peuvent maintenant parler d’un sujet sans être trop excessifs quoi » reconnaît Camille Sudre. L’exercice est difficile car les filtres sont quasi-inexistants – hormis l’obligation faite à l’appelant de permettre l’affichage de son numéro de téléphone –, et les appels sont gérés en direct à travers un standard de dix lignes. Les journaux d’information produits par la radio s’alimentent massivement à cette source : le slogan martelé à longueur d’antenne rappelle à l’auditeur que « nous informer, c’est vous informer », alors que des encarts publiés dans la presse remercient les « 250 000 auditeurs, 250 000 journalistes » qui participent aux excellentes audiences de la radio. Trois normes « fondatrices » imprègnent profondément le dispositif technico-éditorial : la liberté d’expression, la solidarité, l’information par et pour les auditeurs. Sans cesse présentes dans le discours de son fondateur (Idelson, 2014), ces normes communes sont également sans cesse reprises en écho par les auditeurs. Ce faisant, le dispositif FreeDom remet en cause « cette figure centrale qu’occupe le journaliste, façonneur exclusif des nouvelles et gardien du temple de la fabrique de l’actualité » (Simonin et al, 2012 : 272). Car ce sont des « animateurs-journalistes » qui hiérarchisent la parole des auditeurs et décident de lui donner un statut événementiel surtout focalisé sur les faits divers, qui seront repris ensuite par les journaux de la rédaction radio.

Ces animateurs/journalistes sont formés à produire et à mettre en récit l’information selon des normes que l’analyse discursive met en évidence (Simonin, Wolff, 2010). Radio FreeDom présente la particularité de traiter le fait divers comme une histoire « pleine », qui se déroule à partir d’une situation initiale, va jusqu’à son terme et se rythme en épisodes successifs selon un tempo radiophonique propre à cette station. La trame narrative rappelle le genre « enquête policière », avec ses effets de dramatisation, (intrigue, moment de suspense, rebondissement, épilogue) et ses appels à témoins. Leurs descriptions et commentaires de l’événement constituent le cœur du récit médiatique qui se déroule tout au long de la journée et dont les modalités de mise en ondes dépendent des divers formats radiophoniques : Revue de la presse, Journal local, Libre Antenne, Info Trafic. À tout moment, l’auditeur peut intervenir à l’antenne, qui lui est ouverte en permanence, de jour comme de nuit, et il peut provoquer une rupture dans l’émission[4] en cours pour annoncer un nouvel événement ou pour dérouler le récit d’un fait divers dont l’évocation peut s’étaler sur plusieurs jours. Cette feuilletonnisation de l’information locale, visant à soutenir l’intérêt constant de l’auditoire et à le tenir en haleine, est particulièrement appréciée par les auditeurs qui l’opposent au traitement trop rapide, concis, et sans suivi à moyen terme proposé sur les autres médias : « quand tu entends une histoire, tu entends juste deux minutes, trois minutes. Il y a pas de développement; mais tandis qu’à FreeDom après, il y a des gens qui ont des avis, qui sont peut-être des gens qui sont plus au courant tout ça, qui discutent plus. Bin donc là, on a plus d’informations » (une auditrice à la Réunion, 40 ans).

Le travail des animateurs consiste à accompagner le récit sur le long terme jusqu’à sa conclusion, en encourageant l’activité testimoniale des auditeurs, ou en les incitant à produire leurs commentaires. Ainsi il arrive souvent que l’animatrice assure un suivi sur une période de plusieurs jours, voire sur plusieurs mois, des faits divers les plus marquants. Elle rappelle les principaux protagonistes, demande des nouvelles des victimes, s’enquiert des résultats des opérations de solidarité, ou du dénouement d’un problème évoqué à l’antenne. Contrairement à se qui se pratique généralement, FreeDom suit de bout en bout le déroulé de l’histoire, en construisant la figure centrale de l’auditeur acteur. Coproduite, continue, circulante, l’information s’organise en récit radiophonique. Comme nous l’avons montré (Simonin & Wolff,  2010), ce modèle informationnel repose sur une conception négociée des catégorisations des événements. Il ne laisse pas au seul jugement professionnel d’en décider les contours et de produire une version des faits, fût-elle mise en musique polyphonique par propos rapportés. Et la fabrication narrative des cadres se fait sur le devant de la scène, et non en coulisses. Les catégorisations des événements sont ainsi interactionnellement négociées entre les divers protagonistes dans le cours même de l’action et à l’antenne. C’est cependant le journaliste animateur, qui conserve la maîtrise du déroulé de l’histoire, qui en est le conducteur, le “chef d’orchestre” et l’acteur principal. Ce dispositif de co-construction de l’information auquel participent les auditeurs/animateurs/journalistes produit en définitive une « freedomisation de l’information », dénoncée par ailleurs[5], mais qui préfigure peut être une évolution allant vers un nouvel alliage entre professionnels, public et entreprises médiatiques (Simonin et al, 2012).

Comme le souligne Idelson (2009), la véritable révolution technique sur laquelle repose ce dispositif et qui fait le succès de radio FreeDom n’est pas Internet, mais le téléphone fixe et surtout, à partir de 1996, le téléphone mobile qui permet à chaque auditeur témoin d’un événement d’appeler très facilement la radio et de témoigner en direct à l’antenne. La primauté donnée au témoignage et au débat « à chaud » nécessite une écoute dans une temporalité qui s’inscrit dans une logique du flux et du direct propre à la radio hertzienne, dans lequel s’inscrit résolument Radio FreeDom. Celle-ci a pourtant été parmi les premières radios à installer une diffusion par Internet. Pour quels usages ?

La diffusion en ligne : le maintien de la logique de flux

Dès 1995 le dispositif technique du streaming a été mis en place[6], et Camille Sudre s’est empressé de déposer une adresse Internet au nom de sa radio : « on a tout de suite pris radiofreedom.fr, on était les premiers comme ca ». Cette initiative est pionnière si on la compare au développement de la diffusion sonore en ligne en métropole (Gago, 2008). Cependant, elle ne va pas être suivie d’un véritable investissement dans les potentialités nouvelles qu’offre Internet[7]. En effet le site de la radio permet d’écouter la radio « en direct de la Réunion » à partir d’une page d’accueil très sommaire; l’internaute a la possibilité d’activer 5 boutons. Les deux premiers autorisent l’écoute en streaming direct de Radio FreeDom et de FreeDom 2, avec pour cette dernière une visualisation de la playlist en cours. Le troisième bouton, improprement intitulé « poadcast », permet d’accéder à l’écoute des journaux et du baromètre des dernières 24h sans aucune possibilité de téléchargement. Les deux derniers boutons donnent accès à une carte statique des fréquences sur l’Ile et à un formulaire de contact.

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La diffusion par voie numérique répond à la préoccupation majeure des responsables de la radio : élargir l’espace de couverture de la radio de part le monde et augmenter son audience. Comme le résume son directeur « une radio c’est pour écouter » et ce dans une co-temporalité à laquelle il tient beaucoup; le temps de l’émission et le temps de la réception sont simultanés, on reste résolument dans une logique du flux.

Le programme à la carte propre à la logique de stock, qu’autorisent désormais Internet et la technologie du podcast, sont ici sans intérêt, car l’écoute désynchronisée n’offre aucune valeur ajoutée à une radio qui fait de l’intervention en direct de ses auditeurs le cœur de son fonctionnement. La mise en place d’un forum de discussion des auditeurs n’est pas plus considérée comme pertinente : elle impliquerait la présence d’un modérateur alors que le personnel est déjà réduit et qu’il est prioritairement mobilisé à animer les interventions en direct et le débat sur l’antenne, jugés autrement plus importants. Enfin la complémentarité éditoriale antenne/site n’est pas jugée opportune, car la radio possède déjà une veille et l’antenne peut être interrompue de jour comme de nuit pour annoncer au moyen du téléphone, tout événement important[8].

L’auditeur a simplement la possibilité, à partir de la page d’accueil, d’accéder à l’écoute des deux radios, de consulter la carte des fréquences et enfin d’ « écrire à la radio ». Il arrive plusieurs centaines de mails tous les jours envoyés par « ceux qui n’ont pas la ligne ou pas envie de téléphoner ou peur qu’on les reconnaisse […] mais l’animateur ne les lit pas, parce que l’intérêt de la radio c’est que les gens nous appellent; si l’animateur passe sa journée à lire les messages ça ne sera pas vivant ». Seuls les messages d’auditeurs extérieurs à la Réunion ont une petite chance d’être lus à l’antenne, comme on va le voir par la suite.

La radio du quotidien des Réunionnais : vers de nouveaux territoires ?

Une mise en résonance du kartié créole sur les ondes

La Réunion, qui a connu en quelques décennies des mutations profondes menées à rythme soutenu, présente tous les signes d’une société développée clivée par de profondes inégalités sociales. C’est sur un substrat historique douloureux issu de la période coloniale et du système de plantation que s’organise la société locale : les réseaux familiaux, de voisinage et religieux conservent encore une forte pertinence et la sociabilité du kartié créole marquée par l’interconnaissance et le ladilafé [9] reste très active. Chaque jour Radio FreeDom donne à entendre cette vie ordinaire insulaire. La radio se retrouve ainsi en phase avec la population réunionnaise, car elle reproduit sur les ondes ce qui se passe dans le kartié. Comme le résume à sa manière cette auditrice : « c’est la meilleure radio parce que c’est la vie des gens de tous les jours depuis la naissance jusqu’à la mort, quoi, on peut entendre de tout sur Radio FreeDom ».

Les auditeurs omniprésents à l’antenne rendent compte des petits faits ou des grands événements qui rythment le quotidien; ils débattent également de ce qui les préoccupe, témoignent leur compassion, poussent des « coups de gueule » ou partagent des « coups de cœur ». Rumeur et information, discussion et débat, enfin solidarité et entraide communautaires constituent les éléments clés du fonctionnement de cette radio qui rappellent le rôle social de certaines radios africaines étudiées par Tudesq (2009) et Capitant (2011). En s’appuyant ainsi sur les éléments structurant de la vie sociale réunionnaise, Radio FreeDom transforme le territoire de La Réunion en un seul et même kartié. Le développement récent de la diffusion par Internet étend potentiellement celui-ci au reste du monde.

L’écoute déterritorialiséedes Réunionnais du monde

La radio hertzienne en ligne offre une déterritorialisation de l’écoute et on peut désormais écouter Radio FreeDom à travers toute la planète, en particulier dans les territoires privilégiés de la migration réunionnaise : la métropole bien sûr, et plus récemment le Canada, l’Australie, l’Europe (la Belgique en particulier). Mais cette écoute impose des modes de réception nouveaux et transforme le temps et l’espace de l’écoute. La radio en ligne nécessite un ordinateur ou un téléphone portable connectés, qui font partie des nouveaux objets du migrant ainsi qu’en témoignent les nombreux Réunionnais de la diaspora sur le site qui leur est consacré (www.reunionnaisdumonde.com). Ceux qui ne disposent pas de ce terminal cherchent d’autres lieux d’écoute équipés : le cyber café, la résidence d’accueil où se pratique l’écoute collective, voire certains espaces de travail ou de formation. Les auditeurs en ligne sont soumis à cette nouvelle matérialité du support qui transforme les modes de réception et impose une interactivité nouvelle, le repérage d’un lien hypertexte, le chargement d’un player spécifique. Cependant l’écoute de Radio FreeDom en ligne reste proche de celle du réseau FM puisque, on l’a vu, les potentialités qu’offrent la numérisation ont été réduites à leur plus simple expression : l’écoute asynchrone est limitée aux journaux d’information et au baromètre durant 24h seulement et il est impossible de télécharger les émissions. Pas question également d’échanger sur un forum d’auditeurs ou de converser avec les animateurs. L’écoute s’inscrit résolument dans une logique du flux direct, même si le rapport avec la grille horaire et la co-temporalité de l’écoute peuvent se trouver modifiés en raison du décalage horaire. Quelles sont alors les motivations d’écoute de cette radio de proximité les plus souvent évoquées par les Réunionnais « ayant sauté la mer » ?

Radio FreeDom propose, on l’a souligné, un format qui privilégie le récit et laisse l’auditeur s’exprimer en créole et dans les formes en usage dans son quotidien. Or la langue est au cœur de l’identité; en situation « d’expatriation » ce rapport à la langue créole constitue un élément essentiel de l’éthos du migrant. Ecouter Radio FreeDom répond massivement à ce besoin, quasi physique, d’entendre la musique de sa langue maternelle. Et l’écoute de ce parler créole est source d’une émotion intense ainsi qu’en témoigne, les larmes aux yeux, cette Réunionnaise installée au Québec depuis quelques années et par ailleurs bien intégrée dans sa société d’accueil : « entendre les gens parler, c’est ça qui me manquait le plus. Ici je ne pouvais pas parler créole, avec personne … ça me faisait du bien d’entendre, ça me donnait des frissons »

La radio permet aux auditeurs lointains de maintenir le contact avec les proches et de se prévaloir du statut de membre à part entière de la communauté. Seuls les mails des Réunionnais expatriés sont lus à l’antenne, leurs demandes de dédicaces  prioritaires. Radio FreeDom leur permet également de s’exprimer sur les ondes par téléphone en priorisant leurs interventions. Le migrant maintient ainsi, malgré la distance, son statut de membre actif de la communauté familiale et participe aux rituels et célébrations sous le regard et le contrôle de l’ensemble de la communauté réunionnaise prise à témoin : « j’envoie des messages par mail, surtout des messages d’anniversaire […] c’est lu en direct et donc toute La Réunion entend, c’est ça qui est bien. […] ça fait plaisir que les gens qui me connaissent sachent que je suis en métropole et que je pense à ma famille ». (Brigitte, 38 ans, en métropole depuis 10 ans).

Ces interventions régulières sur l’antenne permettent de se prévaloir d’un statut de «présent-absent », qu’il s’agit de réactiver en permanence pour continuer à faire partie de la communauté. Le maintien du lien se fait aussi par le partage du quotidien de l’île donné à entendre sur les ondes. Certains migrants continuent à vivre à l’heure de la Réunion en écoutant, à flux continu, la radio à l’instar de cette dame d’une cinquantaine d’années, rencontrée sur un vol retour vers l’île de la Réunion où elle venait passer ses vacances. Son excellente connaissance du quotidien insulaire s’alimente à l’écoute assidue de cette radio et en particulier à celle des annonces de décès et des modalités pratiques des enterrements donnés à entendre trois fois par jour. Ceci lui permet, malgré la distance, de rester informée de ce qui fonde le quotidien de la vie de toute communauté, à savoir la disparition de certains de ses membres : « ou connais Radio FreeDom ? bin moin lé branchée du matin au soir […] là je connais que madame un tel est morte, monsieur un tel est décédé. C’est moi qui annonce à mes parents (restés à La Réunion) que monsieur un tel est décédé ! ». Cette connaissance, qu’elle ne manque pas de faire valoir à son arrivée dans l’île, fait l’étonnement de sa famille, tout en la positionnant comme un membre encore actif et impliqué de la communauté.

On observe également une écoute plus distanciée de la radio qui permet au migrant de se tenir informé des préoccupations de la société réunionnaise et de continuer à partager avec elle une communauté de destin. Le souci ici est de rester en phase avec l’évolution de la société réunionnaise et de suivre les transformations de son opinion publique comme en témoignent Frédéric, cameraman à Londres qui écoute « quelques fois FreeDom en Angleterre, juste comme ça, pour écouter ce que disent les gens » ainsi que Laurent, fonctionnaire à Bruxelles :« je passe un bon moment en écoutant la radio par Internet quoi […] c’est plus pour observer d’un point de vue sociologique la société Réunionnaise […] c’est aussi une manière de prendre un peu le pouls de certaines choses et souvent ça parle de sujets d’actualités parlés par les petites gens. Ça permet de garder un lien d’une certaine manière ».

Certains auditeurs manifestent le besoin de participer au débat public malgré la distance ; d’autres témoignent de leur expérience de migrants et leurs appels donnent à entendre à l’ensemble des auditeurs, des expériences de vie et des points de vue de Réunionnais expatriés.

Pour conclure provisoirement

Le web et les radios numériques sont des médias diasporiques par excellence (Scopsi, 2006). Le développement de la numérisation de la diffusion par Internet a étendu la zone de réception de Radio FreeDom à d’autres territoires, et rendu possible une écoute délocalisée de radios hertziennes implantées à La Réunion et de quelques webradios. Cette écoute déterritorialisée accompagne la migration des Réunionnais de plus en plus connectés et la rend plus supportable car elle offre aux expatriés la possibilité de maintenir une certaine proximité avec leur île, leur langue, le quotidien insulaire et les débats qui y ont cours (Simonin, Watin& Wolff, 2009). C’est une ressource parmi d’autres (réseaux sociaux, autres médias en ligne, etc.) qui permet aux Réunionnais « ayant sauté la mer » de construire leur identité diasporique définie comme étant à la fois ‘d’ici et de là-bas’. Ces pratiques, qu’autorisent désormais le développement d’Internet et surtout la diffusion numérisée des contenus dans lesquels s’inscrit la post radio, interrogent les notions de proximité, de territoire et d’ubiquité et conduisent à penser autrement la « localité » (Appadurai, 1996). Mais cette « localité » complexe et à géométrie variable s’appuie sur des enjeux identitaires complexes que l’on ne peut soustraire du contexte anthropologique dans lequel ils prennent sens.

C’est dans ce contexte que s’inscrit Radio FreeDom, dont la plasticité et la réactivité construisent un format qui n’est pas figé (Simonin et al, 2012). Radio controversée mais qui se maintient en tête des audiences depuis maintenant plus de dix années, elle poursuit son développement tout en investissant a minima dans les potentialités de la webradio. Mais pour combien de temps encore ?

Bibliographie

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WATIN Michel, WOLFF Eliane. L’émergence de l’espace public à La Réunion : un contexte socio-historique singulier, Etudes de communication, CERTEIC, n°17, 1995, 19-39.

Notes

[1] Camille Sudre est actionnaire majoritaire avec 51% des parts, l’association FreeDom possède 12% des parts, et un groupe de presse locale important (CKC) en détient 35% (Idelson, 2014)

[2] Ces travaux, auxquels ont participé également Jacky Simonin et Bernard Idelson, enseignants-chercheurs à l’Université de La Réunion, s’inscrivent dans le cadre du Réseau d’Etudes sur le Journalisme (REJ) et du programme de recherche sur « l’ordinaire du journalisme » [en ligne] : http://www.surlejournalisme.com.

[3] A ce jour l’autorité du CSA n’a prononcé qu’une seule mise en demeure à l’encontre de la radio (assemblée plénière du CSA du 26 juillet 2004) et quelques rappels au règlement.

[4] Cette interruption peut aussi concerner les informations nationales, relayées toutes les heures par Europe 1 : le discours d’investiture du Président Obama retransmis par la station a ainsi été coupé pour permettre l’annonce et le commentaire d’informations locales ici privilégiées.

[5] Même si Radio FreeDom est branchée en continu dans les salles de rédactions et qu’elle sert souvent de veille médiatique à ceux-là même qui la critiquent le plus.

[6] Il permet une diffusion en stéréo et autorise sans problème 2500 connexions simultanées. La saturation de la ligne se produit quelques fois lorsqu’un événement important vient troubler le quotidien de l’île comme les cataclysmes naturels (volcan, cyclone, glissement de terrain) ou sociaux (grèves, manifestations, blocages de routes etc.); elle témoigne surtout de l’intérêt des Réunionnais de la diaspora pour leur île, qui se connectent alors en nombre.

[7] On note l’ouverture en 2013 d’un compte facebook quasi confidentiel (28 amis au 31 mars 2015) qui propose une compilation d’archives dont certaines sont inédites. https://www.facebook.com/pages/Radio-Freedom/246359248727583?sk=timeline

[8] Pour illustrer cette fonction de veille et la formidable réactivité face à l’information qu’elle autorise, Camille Sudre cite volontiers l’épisode du tsunami de décembre 2004. Des auditeurs inquiets de voir la mer se retirer anormalement ont appelé le standard de radio en pleine nuit. La radio a alors ouvert ses antennes et a été le seul média à alerter les autorités et la population de l’éventuel danger.

[9] Racontar, commérage, potin (Armand, 1987, Dictionnaire Kreol/Français)

Pour citer cet article

Référence électronique

Éliane WOLFF, « Les (nouveaux ?) territoires de la radio Radio FreeDom et ses auditeurs », RadioMorphoses, [En ligne], n°1 – 2016, mis en ligne 18/11/2016 , URL : www.radiomorphoses.fr/index.php/2016/05/04/les-nouveaux-territoires-de-la-radio-radio-freedom-et-ses-auditeurs/

Auteure

Éliane WOLFF est Maîtresse de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication, à l’Université de la Réunion, Laboratoire de recherches sur les espaces Créoles et Francophones (LCF-EA 4549)

Courriel : el.wolff@wanadoo.fr