Étudier la radio communautaire d’Afrique de l’Ouest à l’ère du numérique : instrumentalisation développementaliste, carences théoriques et apport des Community media studies

Aude JIMENEZ

 

Résumé

Les recherches consacrées au lien entre radio et technologies numériques en Afrique se multiplient dans la littérature depuis le début des années 2000. Pourtant, peu d’études portent spécifiquement sur les évolutions technologiques de la radio communautaire du continent. Cette dernière est théoriquement enfermée dans une instrumentalisation développementaliste laissant peu de place à une réelle définition de sa communauté et de ses membres. Les Community media studies nous permettent de déplacer le regard et nous offrent les outils théoriques nécessaires à une conceptualisation intéressante de la radio communautaire en tant que communauté incarnée et créative.

Mots-clés : radio communautaire, technologie numérique, Afrique de l’Ouest, identité participative, radio-école, Community media studies.

Abstract

Researches about the link between radio and digital technologies in Africa are growing since the 2000’s. Nevertheless, few studies are specifically interested in the technological evolutions of community radio in the continent. This radio is theorically stucked in a developmental exploiting with no real place for a definition of its community and members. Community media studies offer specific theorical tools to conceptualise community radio as a grounded and creative community.

Keywords: community radio, digital technology, western Africa, participative identity, radio-school, Community media studies

Resumen

Las investigaciones sobre la relación entre la radio y las tecnologías digitales en África están creciendo desde la década de 2000. Sin embargo, pocos estudios están especialmente interesados en las evoluciones tecnológicas de la radio comunitaria en el continente. Esta radio es marca teóricamente en una instrumentalización desarrollista sin un lugar real para una definición de su comunidad y sus miembros. Los Estudios de medios comunitarios ofrecen herramientas teóricas específicas para conceptualizar la radio comunitaria como una comunidad encarnada y creativo.

Palabras claves : Radio comunitaria, tecnología digital, África occidental, identidad participativa , radio – escuela, Estudios de medios comunitarios

.

Depuis les années 2000 et surtout 2010, le lien entre médias et numérique en Afrique occupe une place importante dans les recherches du domaine[1]. Les usages des « médias à l’heure du numérique », radio en tête, sont alors associés à ceux d’Internet et du téléphone portable. L’arrivée de ces deux technologies a ainsi transformé le monde médiatique de l’ouest africain ; concernant plus particulièrement la radio, Mary Myers décrit même l’apparition d’Internet comme une véritable révolution, la plus grande depuis l’arrivée du transistor sur le continent (Myers, 2011 : 6). Pourtant, on trouve très peu d’écrits sur les évolutions numériques de la radio de type communautaire du continent africain. Plus spécifiquement, alors que dans le cadre du contexte médiatique « web 2.0 »  actuel les aspects « communautaire », « participatif » des médias n’ont jamais été autant d’actualité dans les études (Bruns, 2007; Carpentier et Scifo, 2010), on ne sait à peu près rien des nouvelles formes de communauté à l’œuvre  au sein de la RC (radio communautaire) africaine[2] à l’ère du numérique. Comme son nom l’indique, il s’agit pourtant d’un critère de définition majeur de cette dernière entendue comme une radio « à l’envers » (Damome, 2012 : 157), une  radio « détenue et dirigée par la communauté qu’elle dessert » (Al Hassan et al, 2011: 1) ou encore « miroir de la communauté »  (Buckley et al. 2008 : 207). Cette carence théorique de la littérature s’inscrit dans une tendance lourde des  études consistant à considérer la RC comme un outil de communication pour le développement avant tout, de manière plus ou moins critique et/ou prescriptive. Dans le cadre de notre recherche doctorale portant sur la radio communautaire dakaroise Manoore FM nous avons pris le parti de regarder ce média autrement, de le considérer comme un milieu à part entière, dans lequel œuvre toutes sortes d’acteurs, producteurs et auditeurs liés les uns aux autres mais présentant des motivations singulières, individuelles au sein d’une communauté qu’il reste à définir. Après avoir dressé un portrait de « l’instrumentalisation développementaliste » dont la RC est l’objet dans la littérature africaniste[3], nous montrerons comment l’absence des évolutions technologiques de la radio communautaire d’Afrique de l’Ouest s’inscrit dans un ensemble de carences théoriques inter-reliées découlant de cette instrumentalisation. Finalement, nous ferons appel aux community media studies américaines et exposerons comment cette orientation théorique, portant son focus sur la notion de communauté, nous permet d’appréhender les évolutions technologiques du média et de la considérer, à l’heure du numérique, comme un « laboratoire radiophonique ».

La radio communautaire africaine comme outil de communication pour le développement

L’instrumentalisation de la radio communautaire dans la littérature fait suite à une longue lignée d’études portant sur les médias en Afrique de l’Ouest francophone (Capitant, 2008; Frère, 1998). Dans son étude sur la radio burkinabè, Sylvie Capitant est la première à dénoncer cette instrumentalisation dans laquelle les médias,  radio en tête, sont abordés comme : « …des outils de développement, des outils de domination culturelle ou de domination politique, des outils de démocratie et, plus récemment, comme des outils de résolution de conflits. /…/ » (Capitant, 2008 : 57). Ainsi, depuis les études médiatiques sur la radio de Shramm et Lerner[4] pour l’UNESCO dans les années 60, « traditionnellement » la radio représente un outil privilégié de communication pour le développement en Afrique, et les chercheurs du domaine de la radio ont souvent un pied dans une organisation non gouvernementale (ONG) et un pied dans le domaine de la recherche.

Concernant plus particulièrement la radio communautaire, son  arrivée en Afrique de l’Ouest coïncide avec les nouvelles approches développementalistes prônant un développement « participatif », « bottom up», basé sur les « médias légers ». En 1997 par exemple, l’ONU affirme la « nécessité de soutenir des systèmes de communication réciproque (…) qui permettent aux communautés de prendre la parole » (Mc Call, 2008:1). UNESCO en tête, les partenaires d’appui (Dorelli, 2011) sur place investissent alors massivement dans les radios communautaires, qui se multiplient sur le continent : on compte une augmentation de ces dernières de 1386% entre 2000 et 2006 (Myers, 2008 : 12). Il en découle que les études sur la radio communautaire, porteuses du bagage contextuel mentionné ci-dessus, souffrent d’une approche omnipotente que l’on peut nommer une « instrumentalisation développementaliste », à savoir une tendance à aborder la radio communautaire du continent comme un outil au service du développement, dans différents secteurs (gouvernance, santé, éducation, questions de genre etc.). Il s’agit alors de productions scientifiques associant ONG et acteurs universitaires (Boulch, 2008; Myers, 2008, 2011; Fortune et al, 2011- entre autres). Plus rarement, on rencontre les études strictement académiques. Certaines d’entre elles, d’abord descriptives, évoquent le rôle de la RC comme « catalyseur de développement » sur le plan politique (Adjovi, 2007) ; comme vecteur de développement rural (Al Hassan, 2011) ou encore en tant que média pour le développement en éducation, etc. D’autres, plus critiques, remettent en question les modèles développementalistes et les « solutions » que représente la RC dans les études d’ONG, ce qui est primordial (Dorelli, 2011; Diagne, 2005 et 2014). Finalement, une troisième catégorie d’écrits portant sur la radio communautaire africaine s’articule autour de problématiques ne concernant pas a priori ou seulement les questions de développement. Ici, on retrouve les publications d’Ilboudo, Balima ou Damome qui, dans un même ouvrage collectif (2012), se sont intéressés à la radio communautaire au sein de la problématique des médias et de la diversité culturelle en Afrique (Balima et Mathien, 2012). Ce focus sur le rôle de la RC en tant  qu’outil de communication pour le développement engendre une méconnaissance de l’identité de la radio communautaire ouest-africaine. Qui sont ses participants ? Ses auditeurs ? Et comment évolue–t-elle dans le contexte médiatique numérique actuel ? Voyons maintenant plus en détail ces « carences théoriques » interreliées touchant la RC dans la littérature.

Les carences théoriques engendrées : flou identitaire, acteurs secondaires et absence des évolutions technologiques

Partant du modèle de Capitant (2008) et des biais théoriques spécifiés dans son analyse de la radio africaine, nous proposons à notre tour trois « carences théoriques » rencontrées dans la littérature concernant plus spécifiquement la radio communautaire.

La première carence théorique concerne la conceptualisation même, théorique et empirique de la radio communautaire en Afrique. Rappelons que deux critères de définition sont prioritairement retenus pour définir la radio communautaire partout dans le monde : le but non lucratif d’une part, et l’aspect « communautaire » d’autre part. Le premier porte à confusion en Afrique de l’Ouest faute de régulation stricte (Boulch’, 2008; Myers, 2008) ; le second aspect, à savoir le critère « communautaire », pose encore davantage de problèmes. En effet, dans la plupart des textes se retrouve la rhétorique de l’Amarc parlant d’une radio « par et pour » sa communauté, une radio « à l’envers » (Amarc Afrique et Panos, 1998;  Damome : 2012 : 157), sans plus de détails empiriques ou théoriques ; et dans certains textes, la définition est en fait tout simplement absente. C’est par exemple le cas des études précédemment citées de Balima et Ilboudo sur les « radios communautaires » et les langues locales africaines : Ilboudo parle des radios « rurales et communautaires » tour à tour (2012 : 304), alors que Balima répertorie des radios burkinabè « privées commerciales, communautaires, associatives et confessionnelles » (2012 : 209) sans que l’on sache exactement ce qui les distingue les unes des autres.

Cette première lacune théorique nous empêche de répondre à une question pourtant cruciale : qu’entend-on exactement par radio se donnant pour mandat d’émettre par et pour sa communauté d’appartenance ? La question de la communauté, ici, est primordiale. Etienne Damome est le seul auteur s’étant risqué à proposer sept « catégories » de RC.  Selon son analyse, les radios communautaires peuvent : être confessionnelles ou rattachées à des catégories démographiques (femmes, jeunes…), appartenir à des groupes professionnels (agriculteurs…), être spécialisées dans l’éducation et la formation, ou encore culturelles (par l’usage d’une langue particulière surtout), rurales, municipales (2010 : 148-150). Grâce à l’auteur, nous avons maintenant une bonne idée de qui peut constituer une communauté d’appartenance à la RC. Cependant, nous souhaitons compléter l’analyse concernant le comment. Comment se manifeste la participation de cette communauté à la radio ? Quels sont les liens unissant les membres de cette dernière ? Quelles pratiques s’y jouent ?

Notre seconde carence théorique, en lien direct avec la première, reprend un constat général des spécialistes de la radio africaine selon lequel les publics de ce média sont quasi inexistants dans les recherches du domaine (Capitant, 2008; Damome, 2006; Lenoble Bart et Tudesq, 2010; entre autres). Là encore, Capitant (2008) explique combien l’instrumentalisation des médias africains engendre un point de vue eurocentriste selon lequel on évalue avant tout la portée de campagnes mises en place par les médias. Selon l’auteure, citant ici Willems (2006), il serait temps que l’on s’intéresse à « ce que les Africains font des médias plutôt (qu’à) ce que les médias font aux publics africains » (2008 : 67). Or, concernant la radio communautaire, le besoin est d’autant plus pressant du fait de la « frontière floue » entre auditeurs et producteurs dont parle Stéphane Boulch’ (2008 : 33) : sa communauté doit s’étendre, au moins dans sa mission et sa philosophie, à ses auditeurs, qui sont censés faire partie de son identité. Mais poussons l’analyse plus loin. On l’a vu, la mission développementaliste de la RC est au cœur de la plupart des études la concernant. Or, comment ces études peuvent-elles mener à bien des analyses probantes sans que les chercheurs ne soient allés à la rencontre des principaux intéressés, à savoir les auditeurs de ces stations, ceux auxquels les programmes de développement s’adressent[5] ? Un vrai paradoxe existe, qui est présent dans toutes les études susmentionnées, y compris dans le milieu strictement académique. Par exemple, le mémoire de Jeanne Dorelli (2010) dénonce l’extraversion des radios sénégalaises – c’est-à-dire leur délicate position d’intermédiaire entre les populations locales et les acteurs occidentaux du développement sans donner la parole, à aucun moment, aux acteurs concernés. On retrouve ce point chez Diagne également (2005), qui analyse la RC dakaroise comme « outil de développement ». L’auteure décrit longuement la nécessité de faire participer les populations concernées « avant même que la radio soit en mesure d’émettre afin qu’elle [la communauté] puisse en revendiquer la paternité », sans que l’on entende cette dernière (Diagne, 2005 : 36). Même chose chez Ilboudo (2012) et Balima (2012), etc. Les défis (surtout économiques) de la radio nous sont présentés, ainsi que son environnement, ses missions et leurs limites, mais jamais le point de vue de ceux qui l’écoutent. Un vide théorique majeur, qui rejoint directement les carences de définition abordées en premier point : c’est toute l’identité de la radio communautaire qu’il reste ici à étayer.

Finalement, la troisième carence théorique concerne la question des évolutions technologiques de la RC d’Afrique de l’Ouest. Nous l’avons mentionné en introduction, les arrivées d’Internet et surtout du téléphone portable ont transformé le monde médiatique, radio en tête, du continent (Boulch, 2008; Lenoble-Bart et Chéneau-Loquay, 2010; Myers, 2011). Cette révolution numérique a concerné la RC dès le début des années 2000, avec l’arrivée des CMC[6] de l’UNESCO sur le terrain de l’Afrique de l’Ouest, Mali en tête (Lohento, 2003). De même, Etienne Damome aborde la question du passage au numérique de la RC d’Afrique de l’Ouest  en termes de « défis », concernant le passage de la FM aux fréquences numériques terrestres prévues pour 2020. Il insiste également sur l’importance de tenir compte d’autres critères que ceux d’ordre technologique dans l’étude de la RC de la région, le transistor restant encore largement plébiscité par les populations locales (Damome, 2012 : 143-157). Ce texte précurseur nous donne un bon portrait global de la RC du continent. Mais il ne nous dit rien des implications identitaires des évolutions technologiques sur le média : cette radio se voulant un modèle de média participatif approche- t-elle davantage ses objectifs grâce à Internet et/ou au téléphone mobile ? Que pensent les acteurs de la RC de ces changements dans leur média, en ce qui a trait à leur façon de travailler, dans leurs échanges entre eux, avec leur public etc.? Ainsi, il y aurait beaucoup à dire sur les nouvelles pratiques des participants des radios communautaires numériques : pourraient-elles être apparentées à celles d’autres types de radios, tels que l’enregistrement de reportages sur des téléphones cellulaires, l’envoi de SMS par les auditeurs, ou les usages généralisés d’Internet dans la recherche d’information diffusée en ondes et la création de pages Facebook, par exemple ? (Essoungou, 2010 ; Willems, 2013).

L’omniprésence de la thématique développementaliste dans les études sur les radios communautaires africaines engendre donc certains manques théoriques importants. Les auteurs-chercheurs ayant alimenté cette littérature nous apportent de précieux éléments sur ce que l’on pourrait appeler le «  fonctionnement structurel » de ces radios, incluant leurs situations économiques, financières, leurs conditions de mises en place ou encore leurs contextes statutaires et légaux. Cependant les RC africaines apparaissent sous – conceptualisées et « désincarnées », sans acteurs en quelque sorte, du fait de l’instrumentalisation dont elles sont l’objet. Concernant les évolutions technologiques, cette instrumentalisation développementaliste fait que le focus est porté prioritairement sur des considérations d’ordre utilitaristes, souvent prescriptives : comment telle technologie associée à la RC peut aider telle campagne, combien il serait important d’équiper telle station pour diffuser les messages des partenaires davantage, etc. L’étude de Fortune et. al., concernant l’ajout du téléphone portable aux usages de la RC auprès des femmes est édifiant à ce point de vue (2011). Ici, nous proposons d’étudier la RC en retournant à ses origines, à sa vocation de départ en partant du polysémique (polémique ?) concept de communauté. Les community media studies (CMS) américaines nous semblent une piste théorique intéressante pour y parvenir.

Déplacer le regard : des RC comme autant de communautés participatives et innovantes

Pour reprendre Damome à propos des RC, « pour percevoir avec pertinence la place et les fonctions de ces médias dans la communauté, il faut d’abord connaitre la communauté elle-même, ses usages et ses représentations » (Damome, 2012 : 158). Nous allons principalement nous baser sur les recherches de Kevin Howley (2002; 2005; 2010; 2013), spécialiste du champ des CMS et travaillant d’abord sur le média communautaire qui nous intéresse : la radio. Dans cette dernière partie nous allons donc présenter, de manière introductive, la pertinence d’appréhender cette notion centrale par le prisme de l’approche CMS en nous focalisant sur la question des évolutions technologiques du média à l’ère du numérique.

La première référence venant en tête lorsqu’il s’agit d’étudier une forme, quelle qu’elle soit, de communauté est un des précurseurs des théories sociologiques, Ferdinand Tönnies. L’auteur présente la communauté comme une entité soudée, forte, filiale, dont « les germes » sont avant tout présents : a- dans le rapport maternel ; b- dans l’instinct sexuel ; c- dans la relation frères et sœurs et peuvent ensuite être étendues grâce à une « proximité spatiale » ou « spirituelle », religion en tête. Ici la famille représente l’entité de référence (Tönnies, 2010 : 11-12). Or en Afrique, la prudence est de mise. En effet, sur le continent cette façon d’appréhender la notion de communauté peut renvoyer à ce que De Sardan nomme le « culturalisme traditionnaliste africaniste » (CTA). Selon l’auteur ce type d’approche culturaliste sans « ancrage empirique »  engendre une vision réductrice d’une Afrique de « pression communautaire », « traditionnelle »,  dans un grand nombre de recherches qui « prennent la forme d’une idéologie scientifique » (De Sardan, 2010 : 420). Ce précepte s’applique très bien aux recherches sur les radios communautaires, et c’est avec prudence que la notion de communauté comme « parenté élargie » sera appréhendée dans cette recherche et non comme un « allant de soi » « naturellement adapté » au contexte africain. Après tout, les radios communautaires existent partout dans le monde ; et il est important de rappeler que c’est en Amérique latine, dans les années 50 – près d’un demi-siècle avant le continent africain ! – qu’elles ont vu le jour (Solervicens, 2006 : 169).

Le courant des Community media studies (CMS), né au début des années 2000 (Howley, 2002) est issu de l’approche multidisciplinaire et critique des Cultural studies [7]. Fortes de ce bagage théorique, les CMS se donnent pour mission d’appréhender les médias communautaires comme des médias avant tout alternatifs, fortement contextualisés, et pour ce qui nous concerne ici  comme de véritables lieux d’apprentissage et d’innovation médiatique. Ainsi, au sein d’études toujours très empiriques – voire engagées – les auteurs des CMS démontrent que les médias communautaires, de par leur position de « tiers secteur » dans le paysage médiatique et à cause de leur relative précarité – financière, matérielle – « bricolent » du contenu original en partant des pratiques généralement admises dans les médias grand public. Ils s’approprient alors ce contenu « Avec leurs propres expériences sociales, dans le but de donner un sens à leurs vies »[8] (Howley, 2002 :11). C’est ce que nous appelons leur rôle de « laboratoire radiophonique ». Il va s’agir pour les acteurs de la RC de reprendre à leur compte des formats médiatiques reconnus et de les détourner pour répondre aux besoins de leurs auditeurs (Howley, 2002 :10). Point intéressant, nous pouvons également élargir la notion de laboratoire radiophonique au rôle de Radio-école de la RC. Comme le rappelle le slogan de la radio Oxy-Jeunes de Pikine par exemple (Panos, 2010), la radio communautaire c’est aussi la radio dans laquelle les futurs professionnels des médias font leurs classes, apprennent les métiers de journaliste, chroniqueur, animateur etc. Les chercheurs en CMS, du même coup, nous invitent à  remettre en cause la vision des médias communautaires comme radio « amateur »[9] au sens péjoratif du terme, (Howley, 2002 : 11), une vision parfois encouragée par les médias eux-mêmes. L’auteur parle plutôt de « tactiques » originales que les acteurs des médias communautaires mettent en place pour arriver à leur fins, offrir du contenu médiatique local différent et rejoindre les besoins de la communauté, ces besoins communicationnels étant largement ignorés des médias grand public (Howley, 2002 : 12). Ici, la communauté devient à la fois source et réceptrice de contenu fortement localisé, et la radio communautaire la porte – parole de cette dernière. Dans le contexte africain, cette approche nous permet de mettre à profit les conclusions de chercheurs tels qu’Annie Chéneau-Loquet parlant de « modernisation paradoxale » dans les études concernant la « révolution numérique » africaine (2010) ou d’Osée Kamga concernant les usages de téléphones portables en Côte d’Ivoire (2005). Chez ces deux auteurs (entre autres) on retrouve la même idée selon laquelle les populations africaines, bien qu’objectivement confrontées à une « fracture numérique » sur le continent, font preuve d’un ensemble de techniques, de « ruses » (Kamga, 2005 : 82), de stratégies médiatiques nouvelles, donnant lieu à des pratiques innovantes, voire même inspirantes. Concernant plus précisément la radio africaine, Spitulnik démontre également qu’en Zambie c’est vrai aussi du côté des auditeurs, qui usent de toutes sortes de stratagèmes pour alimenter leurs transistors (le branchement aux batteries des voitures, par exemple) (Spitulnik, 2000 : 150). Enfin, grâce à cette approche ouverte de la RC permise par les CMS nous pourrons évaluer si les évolutions technologiques de la RC peuvent élargir la communauté, notamment en devenant virtuelle (Howley, 2013 : 826). Ici c’est toute la question des diasporas, développée concernant les radios web tunisienne par exemple chez Smati (2013) que viendra enrichir notre recherche.

Conclusion

Mobiliser les Community media studies dans l’étude de la radio communautaire d’Afrique de l’Ouest nous permet d’ouvrir la porte à une nouvelle façon d’appréhender le média, non plus comme un outil destiné à une communauté à «  développer », mais bien comme un milieu médiatique producteur et récepteur de contenu alternatif, original, comme une communauté incarnée et créative. Il ne s’agit pas pour autant d’omettre le rôle joué par les partenaires d’appui du milieu du développement au sein des RC d’Afrique de l’ouest, ni de faire fi des spécificités du continent en matière de « fracture numérique ». Néanmoins cette vision de la radio communautaire vivante, « habitée », véritable « laboratoire radiophonique » nous semble pertinente pour mettre en avant au sein de nos recherches la communauté qu’elle représente, qui la définit, ainsi que l’ensemble des acteurs qui la composent autant du côté de ceux qui la font que de ceux qui l’écoutent. Plus largement, notre recherche actuelle reprend les préceptes majeurs des CMS pour développer un cadre théorique permettant d’appréhender les acteurs des radios communautaires dont Manoore FM comme formant une communauté unie, certes, par des intérêts communs, mais aussi habitée d’individus dans toutes leurs singularités. Le fait de resituer les acteurs au cœur de l’étude, autant producteurs qu’auditeurs, permet plus largement de sortir notre recherche portant sur un média situé en Afrique de la vision « communautariste » du continent dénoncé par De Sardan (2011) et de mettre de l’avant les « stratégies » des individus rencontrés, leurs motivations et savoir-faire.

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Notes


[1]
 Dans l’ouvrage de référence de Lenoble-Bart et Chéneau-Loquay on découvre par exemple : l’impact de l’arrivée du Web dans la presse écrite ivoirienne chez Bamba S. (pp 55-68) ou encore l’émergence des blogs dans les pratiques journalistiques dakaroises chez Ndiaye M. (89-100).

[2] Ici c’est l’Afrique de l’Ouest qui nous intéresse, en référence au texte de Capitant et Frère sur les « deux Afrique médiatiques ». Voir bibliographie.

[3] Africaniste fait ici référence aux études au sein desquelles les RC sont localisées en Afrique.

[4] L’école de Shramm et Lerner symbolise ce courant avec la sortie en 1964 du livre de Shramm, « Mass Media and National Development », qui deviendra très vite  « la bible » d’un grand nombre d’acteurs du domaine.

[5] Marie Soleil Frère (2014) fait exception en ayant mené une étude sur la réception de campagnes radiophoniques de développement dans la région des Grands Lacs.

[6] CMC : Centres multimédias communautaires. Initiative de l’UNESCO lancée en 2001au Sri Lanka puis développée partout dans les pays en voie de développement, y compris en Afrique, jumelant une radio locale à un ordinateur disposant d’une connexion internet.

[7] Le premier texte de Kevin Howley (2002) porte spécifiquement sur le lien fort entre Cultural studies et étude des medias communautaires.

[8] Anglais, traduction libre.

[9] En français dans le texte.

Pour citer cet article

Référence électronique

Aude JIMENEZ, « Étudier la radio communautaire d’Afrique de l’Ouest à l’ère du numérique : instrumentalisation développementaliste, carences théoriques et apport des Community media studies », RadioMorphoses, [En ligne], n°1 – 2016, mis en ligne le «18/11/2016», URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2016/10/01/etudier-la-radio-communautaire-dafrique-de-louest-a-lere-du-numerique-instrumentalisation-developpementaliste-carences-theoriques-et-apport-des-community-media-studies/

Auteure

Aude JIMENEZ est Doctorante au Département de communication sociale et publique, à l’Université du Québec à Montréal,

Courriel : aude.jimenez@gmail.com

 

Laurent Gauriat, Joël Cuoq, Journaliste radio. Une voix, un micro, une écriture, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble (PUG), Collection « Les Outils du Journaliste », 2016, 168 pages.

Jean-Jacques CHEVAL

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Manuel pratique consacré au journalisme radiophonique, l’ouvrage est tout autant un plaidoyer convaincu pour la radio et sa mission d’information. « J’adore la télé. En fermant les yeux, c’est presque aussi bien que la radio », disait Pierre-Jean Vaillard, chansonnier et homme de radio. Cette déclaration humoristique d’affection pour le média radiophonique, les auteurs Laurent Gauriat, Joël Cuoq, la partage assurément. Avec quelques autres reproduites dans le volume, cette citation témoigne de la foi de ces professionnels pour une radio où ils officient ou ont officié au sein du service public. Tous deux rédacteurs en chef au sein de stations locales de Radio France (réseau France Bleu) et formateurs, ils disposent d’une connaissance pratique et passionnée de l’information radiophonique, de ses atouts et de ses règles, genres et outils qu’ils se proposent de présenter synthétiquement aux lecteurs. Ici et là, ils convoquent les témoignages vivants et sympathiques de plusieurs de leurs collègues (le plus souvent eux aussi issus du service public) pour appuyer, illustrer leurs propos.

Ce livre comble un manque dans la bibliographie française disponible jusqu’à présent sur la radio. Il, nous dit-on, « se destine en priorité aux étudiants en journalisme qui trouveront au travers de ces chapitres un condensé pédagogique de tout ce qu’ils tentent d’appréhender durant leur apprentissage dans les écoles de journalisme. Mais au-delà de ceux qui aspirent à faire ce métier exigeant, les auteurs s’adressent aussi à tous les amoureux du média radio qui, à la lecture de ces pages, pourront parfaire leurs connaissances sur ces voix, ces mots qui sortent du poste tous les jours ». Cette présentation est juste et le contrat rempli.

Les deux auteurs dressent tout d’abord un rapide panorama du paysage radiophonique français et posent le constat d’une radio toujours bien présente, disposant encore d’une audience plus que conséquente. « Plus de 43 millions d’auditeurs quotidiens ! Ce record enregistré par Médiamétrie en septembre 2013 et mars 2014 confirme une tendance lourde : le média radio a gagné 1,4 millions de fidèles en 10 ans » (p. 19). Ainsi « la radio va bien ! », le jugement est répété à plusieurs reprises. Elle dispose, en outre, d’une forte crédibilité, ces constats justifiant l’intérêt que l’on peut lui porter.

Si la musique reste le premier motif d’adhésion du public, l’information se place au second rang. Cette information radiophonique se décline à travers les journaux, mais aussi avec les bulletins spéciaux, l’urgent, l’alerte, le flash, ou bien des genres plus spécifique ; telles les matinales, les revues de presse, l’invité politique, l’éditorial, la chronique judiciaire, les émissions sportives.

Les auteurs énoncent et décrivent les différents outils du journaliste radio. En premier lieu le son bien sûr, les moyens de le recueillir, les traitements qui lui sont appliqués ; mais aussi la voix, et sa maîtrise. Le chapitre « les mots » est consacré au rappel des règles d’or de l’écriture journalistique, en général et de manière appliquée au milieu radiophonique. L’exposé s’accompagne de conseils éclairés aux néophytes pour éviter les chausse-trappes, les clichés. L’éventail des professions est décliné, du reporter au rédacteur en chef en passant par le présentateur, le journaliste animateur, l’interviewer.

Au crédit du volume, on ajoutera des infographies et quelques exercices proposés aux impétrants à la qualité de journalistes radio. Ce monde de la radio est aussi fait de codes professionnels, de jargon. L’abondant glossaire proposé (pp. 153-160), à cet égard, est certainement très utile.

Un bémol peut-être. Il est dommage sans doute que l’ouvrage s’ouvre sur une erreur historique notable. S’il est vrai que l’expérience du 28 mars 1899 menée par Guglielmo Marconi, entre Douvres et Wimereux, compte dans la longue histoire de l’invention de la radio, il ne s’agissait pas déjà de radio, mais encore de télégraphie sans fil. La téléphonie sans fil, a dû attendre quelques années de plus pour voir le jour et avec elle la naissance d’une radiodiffusion enfin sonore (1906). On peut aussi relever que le ton des auteurs est parfois typiquement « journalistique ». Qualifier de « révolution », un changement de grille sur France-Info, n’est-ce pas tomber dans ces clichés de langage évoqués par ailleurs ?

Mais, il faut le préciser, manuel revendiqué pour tel, il ne s’agit pas d’un ouvrage doctement académique dédié à l’analyse, au décryptage du média. Il souhaite s’inscrire « Modestement (…) dans une chaîne d’échanges entre professionnels ». De fait, on ne reprochera pas aux praticiens qui l’ont écrit de ne pas évoquer de savantes questions théoriques, épistémologiques ou heuristiques.

Pour autant certaines problématiques sont évoquées, telles les questions de déontologie. Les conséquences d’une rapidité de réaction toujours plus souvent requise et les risques que cela entraine, paradoxalement, pour le média de l’immédiat. De même, l’ouvrage se clôt sur les mutations à l’œuvre induites par la convergence numérique. Évoquant les nouvelles potentialités offertes, les auteurs n’esquivent pas, non plus, les interrogations posées sur l’évolution de l’identité du média lui-même, sur les conditions de travail et les nouvelles exigences professionnelles réclamées aux journalistes de radio.

Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-Jacques CHEVAL, « Laurent Gauriat, Joël Cuoq, Journaliste radio. Une voix, un micro, une écriture, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble (PUG), Collection « Les Outils du Journaliste », 2016, 168 pages. », RadioMorphoses, [En ligne], n°1 – 2016,  mis en ligne le «18/11/ 2016», URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2016/06/22/laurent-gauriat-joel-cuoq-journaliste-radio-une-voix-un-micro-une-ecriture-grenoble-presses-universitaires-de-grenoble-pug-collection-les-outils-du-journaliste-2016-168-pages/

Auteur

Jean-Jacques CHEVAL est Professeur en Sciences de l’Information et de la Communication, à l’Université Bordeaux Montaigne (MICA- EA 4426).

Courriel:  jjcheval@msha.fr

Remerciements comité de lecture n°1

RadioMorphoses remercie les membres du comité de lecture qui ont contribué à l’évaluation des textes publiés dans ce premier numéro :

Henri Assogba (Université Laval, Canada)

André Breton (UQAM, Canada)

Simona De Iulio (Université Lille 3)

Laurent Fauré (Université de Montpellier)

Abdelkarim Hizaoui (Université de la Manouba, Tunisie)

Alain Kiyindou (Université Bordeaux Montaigne)

Annie Lenoble-Bart (Université Bordeaux Montaigne)

Pierre Morelli (Université de Lorraine)

Madalena Oliveira (Université de Braga, Portugal)

Derek  Vaillant (Université du Michigan Ann Arbor, USA)

Carmen Peñafiel (Université de Bilbao)

Numérisation de la radio : pratiques et perspectives

Pascal RICAUD et Nozha SMATI

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Les textes retenus pour ce premier dossier thématique de RadioMorphoses s’articulent autour de la numérisation de la radio et témoignent des pratiques et des perspectives qui lui sont attachées dans des contextes spécifiques français, portugais et dans le cadre plus large de l’Afrique de l’Ouest.

Ce dossier reprend cette thématique discutée lors du colloque international  « Information et journalisme radiophonique à l’ère du numérique » organisé à Strasbourg les 20 et 21 mars 2014 par le Groupe de recherches et d’études sur la radio, le Centre universitaire d’enseignement du journalisme de l’université de Strasbourg avec la collaboration de Radio France Internationale, sous la responsabilité scientifique de Christophe Deleu. Tout en croisant les regards constructifs de chercheurs et de professionnels, ce 7ème colloque du GRER a été l’occasion de nourrir et de développer la réflexion et le débat sur la radio et ses mutations en termes de contenus, de formats, de pratiques, d’usages et de représentations (Smati, 2014). S’inscrivant dans cette même perspective, le 4ème colloque organisé en 2009[1] s’interrogeait déjà sur le développement d’une radiodiffusion en mutation, soulignant à la fois la grande capacité d’adaptation du média à travers l’Histoire et l’importance du défi numérique pour qu’il se réinvente, non pas comme une simple « radio numérisée » (à partir de ses versions analogiques) mais de manière plus profonde sur le plan technologique, éditorial, et celui des usages.

Les articles réunis dans ce premier dossier de RadioMorphoses inscrivent leur recherche en sciences de l’information et de la communication et viennent souligner et interroger la manière dont la radio rencontre le numérique et compose avec les nouveaux dispositifs qu’offrent le web et les réseaux sociaux.

L’objet « radio on-line » (ou la « webradio ») est encore difficile à saisir tant les cadres de production, les projets éditoriaux (quand ils ne sont pas absents), l’intégration ainsi que les apports du multimédia et des dispositifs techniques interactifs (web 2.0) sont diversifiés et imbriqués. D’ailleurs les radios on-line ne constituent pas encore un terrain de recherche de prédilection dans la communauté scientifique. La diversité des situations décrites dans ce dossier témoigne pourtant de la nécessité de les saisir dans une perspective pluridisciplinaire et selon une approche sociotechnique, voire comparative pour mieux en comprendre les contextes, les enjeux, les dissonances et concordances. Il s’agit en outre d’avancer d’un point de vue scientifique dans un travail de modélisation, de conceptualisation (même à moyenne portée) et de définition des moyens d’observation et d’analyse adaptés pour questionner les objets radiophoniques à l’heure du numérique. Le chercheur doit en effet réinventer des outils méthodologiques d’observation et d’interprétation afin de saisir la complexité de ces objets numériques et les (nouvelles) pratiques qui y sont rattachées (Barats, 2013).

Ce dossier apporte un premier éclairage de la question de la numérisation de la radio et de ses conséquences. En mettant en exergue les spécificités de ce média dans des contextes différents, le processus de numérisation est appréhendé dans une perspective critique permettant de saisir les permanences, les ruptures et les logiques internes qui sous-tendent ce phénomène. Dédiés au média radiophonique, les articles ici publiés inscrivent leur recherche dans les grandes thématiques qui traversent depuis une décennie les  travaux en SIC sur la numérisation des médias :

  • Dans le prolongement de l’analyse des phénomènes de déterritorialisation/ globalisation/ décentralisation et transnationalisation médiatiques, ou plus récemment de transmédiatisation (Jenkins, 2013) de médias aujourd’hui dits « participatifs », un ensemble de recherches s’intéresse plus particulièrement à l’évolution des publics, de leurs pratiques et de leur place dans la chaîne de production et de diffusion de l’information ; interrogeant une dimension participative, citoyenne, parfois de manière critique (Carpentier, 2011) ou plus ou moins prudente (Dahlgren, 2000, 2009 …) ;
  • Plus largement avec le cross-media se pose la question des nouveaux usages médiatiques par les internautes d’une information gagnant en circularité et empruntant des supports et formats de plus en plus diversifiés. On peut se demander d’ailleurs quelle est encore la place réelle de la radio, de sa pratique, dans un univers et un espace-temps multimédiatiques qui finiraient même par l’englober. C’est d’ailleurs le sens de la réflexion de Séverine Equoy-Hutin et Andrée Chauvin-Vileno dans ce premier numéro de RadioMorphoses quand elles se demandent si « les possibilités multimédiatiques (combiner/substituer au son l’image et le texte) et cross médiatiques (changer de supports) » mettent en relief « la spécificité du dispositif radiophonique, ou la banalisent pour fonder une convergence culturelle des usages » ;
  • Au-delà de l’appropriation ou de l’adaptation des usages à ces nouveaux dispositifs numériques, cross-médiatiques et interactifs se pose notamment la question des nouvelles interactions, des nouvelles collaborations qui s’instaurent entre les divers acteurs de la chaîne de l’information et leurs publics. Les travaux sur le journalisme amateur ou participatif sont notamment relativement importants en France (Ruellan : 2007 ; Pignard-Cheynel et Noblet, 2010 ; Rebillard, 2011 ; Nicey, 2012, Rieffel, 2014 …), parfois dans une perspective critique ou relativisant l’aspect novateur et l’ampleur du phénomène (Rebillard, 2007). D’autres travaux (Rieffel, 2001 ; Pélissier, 2001, 2003 ; Estienne, 2007…), sans ignorer l’importance dans ce cadre des frontières de plus en plus poreuses entre les divers acteurs qui participent à la (re)production et la (re)diffusion d’informations, se sont concentrés sur l’impact de la transition numérique (multiplication des tâches, diversification et transfert de compétences, développement du MoJo (mobile journalism),…) encore sans doute loin d’être achevée, sur les pratiques et identités des journalistes, notamment radiophoniques (Smati, Ricaud, 2015).

Aussi la numérisation de la radio fait-elle aujourd’hui l’objet de recherches offrant des regards diversifiés, plus ou moins critiques, sur un phénomène polymorphe.

Dans une perspective sémio-communicationnelle et en s’appuyant sur le «tournant postradiophonique » et la « postradiomorphose », Séverine Equoy Hutin et Andrée Chauvin Vileno pointent les transformations radiophoniques liées au web hypermédiatique à travers l’étude d’une émission dédiée à l’histoire diffusée sur Europe 1. Elles interrogent la manière dont s’équilibre la plurimodalité offerte par le web et la spécificité du dispositif radiophonique. La contribution expose finement la circulation entre divers dispositifs mutimodaux (site de l’émission, page facebook de l’animateur, page facebook de l’émission, site de partage Youtube, la page twitter de l’animateur, etc) en considérant « leur spécificité, leur croisement et leur mutualisation » pour saisir les formes de circulation et de transmission des discours médiatiques et les nouvelles modalités d’énonciation. Les déclinaisons de l’émission dans des espaces numériques différents participent de l’enrichissement du  média radiophonique et permettent de saisir les gains potentiels que le web propose aux internautes/radionautes en termes d’accès à des contenus diversifiés, ou de mode d’écoute et de circulation des savoirs. Les auteures soulignent la transposition de l’émission sur le web, mettant en relief la spécificité et l’identité du radiophonique dans la mesure où c’est l’émission sonore qui accomplit le contenu principal, «confère un prestige de marque » et demeure centrale dans les divers espaces numériques consacrée à l’histoire.

Dans cette même perspective, Éliane Wolff souligne nettement, à travers l’expérience de radio FreeDom à l’île de La Réunion, la capacité de la radio à préserver son identité et ses pratiques face aux nouvelles opportunités numériques. L’auteure interroge la problématique de la post radio en montrant comment la radio investit a minima dans les potentialités qu’offre la numérisation en restant attachée à sa logique du flux pour satisfaire ses auditeurs adeptes de la libre antenne, qui est sa marque de fabrique. En effet, si elle n’a pas fait le choix de la délinéarisation (podcast, vidéos à la demande…), c’est avant tout parce que le principe même de son projet repose sur la couverture événementielle en direct et le suivi  « de bout en bout du déroulé de l’histoire ». D’une certaine manière pour ne rien manquer il faut rester à l’écoute, devant son transistor ou son smartphone à la main ! Sa diffusion sur le web offre certes de nouvelles formes d’écoute en ligne pour les Réunionnais de la diaspora mais leur appropriation demeure incertaine au regard du fort attachement de la population aux formes traditionnelles de diffusion et de contenus qui contribuent, jusqu’à ce jour, à la maintenir en tête des audiences et à entretenir un lien spécifique entre ses auditeurs territorialisés et expatriés. Enfin, la figure de l’auditeur-acteur, évoquée par Éliane Wolff, s’inscrit plus dans une histoire, dans une filiation, celle des radios libres, que dans le cadre d’une interactivité on-line.

À ce propos, Luis Bonixe met également en évidence la relativité des radios participatives (2.0), qui loin d’être représentatives de l’ensemble des radios on-line aujourd’hui, se caractérisent de plus par un niveau de participation relativement faible, fonctionnant plus sur le mode expressif que discursif, arrivant ainsi aux mêmes conclusions notamment que d’anciens travaux portant sur les dispositifs participatifs on-line (Ricaud, 2004). Luis Bonixe à travers son étude des trois radios portugaises d’information – Antena 1, TSF et Renascença – pose d’ailleurs d’emblée la question de l’ampleur et même de la réalité de la participation des internautes à la production d’informations en ligne. Ce spécialiste du journalisme radio, fait écho notamment aux propos de Dahlgren ou de Fenton (2010) qui relèvent que la participation online, comprise ici dans le sens de l’usage d’une argumentation solide et informée, se révèle encore d’une faible ampleur et peu diversifiée, malgré la multiplicité des moyens technologiques aujourd’hui potentiellement à notre disposition.

Si les conditions technologiques sont réunies, encore faut-il que les conditions sociales de leur utilisation le soient également. Or le journalisme participatif est une pratique expérimentée par quelques milliers d’individus présentant un profil particulier, possédants non seulement un fort capital culturel, mais ayant aussi « une habitude plus générale de l’expression d’idées, ainsi qu’un intérêt marqué pour la vie publique et les médias (…) » (Rebillard, 2011). C’est ce que rappelle aussi en substance Etienne Damome, plus loin dans ce dossier, soulignant « l’existence d’une double fracture liée aux caractéristiques socioéconomiques des internautes mais aussi à leur capacité cognitive à utiliser Internet (conséquence d’une combinaison complexe du capital humain et du capital social) ».

Dans une perspective également critique, Aude Jimenez, propose de dépasser la vision instrumentaliste et développementaliste largement répandue dans les études sur les radios communautaires africaines pour penser autrement les nouvelles formes de communauté à l’œuvre au sein de ces médias à l’heure du numérique. Faisant appel aux apports des Community Media Sudies l’orientation théorique ici privilégiée permet une meilleure conceptualisation et compréhension de l’identité, des acteurs et des publics de la Radio communautaire de l’Afrique de l’ouest, comme étant autant une communauté participative et innovante.

Sur ce même continent, Etienne Damome, décrypte la complexité du processus de numérisation des radios associatives et communautaires en Afrique de l’Ouest et les enjeux qui en découlent. Il dresse un état des lieux richement documenté de l’exploitation du numérique par ces médias de proximité et analyse les conséquences de cette numérisation en mettant en lumière une triple fracture numérique, sociale et culturelle entre ces radios et leurs publics ainsi que les disparités qui persistent entre radios d’un même pays voire entre différents pays d’une même région. La relativement faible connectivité de la radio aux TIC en Afrique de l’Ouest, se double en effet d’une disparité importante du taux moyens d’accès à Internet entre les divers pays évoqués par l’auteur (Burkina Faso, Bénin, Mali, Sénégal, Ghana, Sierra Leone, Niger), à laquelle s’ajoute une inégalité d’accès entre les radios commerciales privées et les radios communautaires ou à but non lucratif qui ne bénéficient pas des mêmes soutiens d’institutions occidentales. La première fracture, concernant les inégalités d’accès, en entraîne fatalement une autre liée aux inégalités d’usage.

Les divers auteurs tout en mettant en exergue des mutations « postradiophoniques », soulignent aussi les limites à ces évolutions pouvant être liées à des contraintes structurelles, à la nature même du projet éditorial ou au mode de fonctionnement de la radio comme dans le cas de Radio FreeDom.

Dans la continuité de ce premier dossier thématique, RadioMorphoses propose de poursuivre la réflexion sur la numérisation de la radio dans son second numéro à travers des contributions permettant, non pas de questionner la numérisation en tant que telle mais de considérer qu’elle donne à observer et à comprendre l’évolution des formats, des pratiques, des usages et modes d’expressions radiophoniques et de cerner les enjeux qu’elle recèle.

Bibliographie

BARATS Christine (dir.), Manuel d’analyse du web en sciences humaines et sociales, Paris : Armand Colin, coll. « U Sciences humaines et sociales », 2013, 258 p.

CARPENTIER Nico. Media and Participation: A Site of Ideological-Democratic Struggle, Bristol: Intellect, 2011. 405 p.

DAHLGREN Peter. Media and Political Engagement: Citizens, Communication, and Democracy, New York: Cambride University Press, 2009, 246 p.

DAHLGREN Peter. L’espace public et l’internet. Structure, espace et communication, In Communiquer à l’ère des réseaux, Réseaux, volume 18, n° 100, 2000, pp. 157-186.

ESTIENNE Yannick. Le journalisme après Internet, Paris : L’Harmattan, 2007.

FENTON Natalie. New Media, Old News – Journalism & Democracy in the Digital Age, London: Sage, 2010, 232 p.

JENKINS Henry, La culture de la convergence, des médias au transmédia, Paris : Armand Colin, 2013.

NICEY Jérémie.  La certification de contenus collaboratifs à l’agence photo Citizenside , Tic&Société [En ligne], Vol. 6, N°1 | Second semestre 2012, mis en ligne le 28 novembre 2012, consulté le 16 novembre 2016. URL : http://ticetsociete.revues.org/1183

PELISSIER Nicolas.  Les mutations du journalisme à l’heure des nouveaux réseaux numériques, Annuaire Français des Relations Internationales, 2001, pp. 912-930. En ligne : http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/FD001421.pdf

PELISSIER Nicolas. Un cyberjournalisme qui se cherche, In  Les journalistes ont-ils encore du Pouvoir ?, Hermès, n°35, CNRS Edition, 2003, pp. 99-107.

PIGNARD-CHEYNEL Nathalie, NOBLET Arnaud.  L’encadrement des contributions « amateurs » au sein des sites d’information : entre impératifs participatifs et exigences journalistiques, In Florence Millerand, Serge Proulx, Julien Rueff, Web social. Mutation de la communication, Québec : Presses Universitaires de Québec, 2010,  pp. 265-282.

REBILLARD Franck.  Le journalisme participatif. De l’idéologie à la pratique, Argumentum, 6, 2007, pp. 11-23.

REBILLARD Franck. Création, contribution, recommandation : les strates du journalisme participatif, Les cahiers du journalisme, n° 22/23, automne 2011, pp. 29-41.

RICAUD Pascal. Vers de nouvelles situations délibératives via Internet : espaces publics partiels ou micro-espaces publics ? , in Bernard Castagna, Sylvain Gallais, Pascal Ricaud et Jean-Philippe Roy, La situation délibérative dans le débat public, Tours : PU F-R, 2004, Volume 2, pp. 87-103.

RIEFFEL Rémy. Révolution numérique, révolution culturelle ?, Paris : Gallimard, Col. Folio Actuel, 2014.

RIEFFEL Rémy.  Vers un journalisme mobile et polyvalent, In Figures du journalisme, critique d’un imaginaire collectif, Quaderni n°1, Vol. 45, 2001, pp.153-169.

RUELLAN Denis. Penser le « journalisme citoyen », M@rsouin. En ligne : http://www.marsouin.org/IMG/pdf/Ruellan_13-2007.pdf

SMATI Nozha. Information et journalisme radiophonique à l’ère du numérique, Le Temps des médias, 2014/2, n°23, rubrique Colloques, pp.203-206, [en ligne] http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=TDM_023_0201

SMATI Nozha., RICAUD Pascal. Les nouveaux modes de relation des journalistes à leurs publics. Les usages numériques chez les journalistes de RFI, RFSIC 7/2015, Les recherches sur les publics en sciences de l’information et de la communication, sous la direction de F. Gimello-Mesplomb et J-Ch Vilatte mis en ligne le 05 octobre  2015, [en ligne] : http://rfsic.revues.org/1484

Notes

[1] Vers la Postradio, Enjeux des mutations des objets et formes radiophoniques, Colloque international du GRER, 26-27-28 novembre, MICA, Université Bordeaux 3.

Pour citer cet article

Référence électronique

Pascal RICAUD, Nozha SMATI, « Numérisation de la radio : pratiques et perspectives », RadioMorphoses, [En ligne], n°1 – 2016, mis en ligne le «18/11/2016», URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2016/06/07/introduction-au-dossier/

Auteurs
Pascal RICAUD est Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication, Université François Rabelais de Tours, Équipe PRIM, École de Journalisme de Tours.

Courriel : pascal.ricaud@univ-tours.fr

Nozha SMATI est enseignante chercheure en sciences de l’Information et de la Communication,  Université Lille 3, associée à l’Équipe GRECOM-LERASS (Toulouse 3) et au GERiiCO (Lille 3).

Courriel : nozha.smati@univ-lille3.fr

RadioMorphoses : pour combler un manque

Frédéric ANTOINE

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Une revue scientifique de recherche dédiée aux études radiophoniques et sonores : à ce jour, en langue française, ce support indispensable à l’étude de la radio n’existait pas encore.

Sous l’égide du  Groupe de recherches et d’études sur la radio (Le GRER), voici donc ce vide comblé grâce à la publication de Radiomorphoses. Et ce dans une configuration particulièrement actuelle, puisque cette revue ne sera accessible qu’en ligne.

Avec le lancement de cette revue, le GRER réalise un de ses objectifs originels. Dès sa création il s’était fixé comme but de contribuer au développement et à la valorisation de la recherche et des études scientifiques ainsi que de soutenir les mises en œuvre de pratiques novatrices autour de la radiodiffusion.

Depuis 1998, le groupe de recherche sur la radio milite ainsi, d’abord en France, puis dans le monde francophone et au-delà, pour la relance et le développement des recherches sur le radiophonique, il est vrai quelque peu délaissées dans le passé. Près de vingt ans après son lancement, cette ambition a été pleinement rencontrée. Jamais sans doute, depuis la généralisation de l’usage de la télévision et le développement des études qui y étaient liées, l’intérêt des chercheurs ne s’est à ce point porté sur le média radio et sur l’univers sonore qui l’entoure.

Radiomorphoses rencontre parfaitement ces préoccupations en alliant recherches théoriques et pratiques, en s’intéressant tant aux structures, à l’environnement, aux contenus, à la pratique et à la création radiophoniques, ainsi qu’aux publics et à la réception. La revue souhaite être ainsi un lieu de réflexions, dans des dimensions prospectives, sur la réalité actuelle et l’avenir de la radio, sur les problématiques et enjeux de ce média.

L’évolution technologique qui a touché toute la sphère médiatique, et les révolutions des modèles communicationnels qui l’ont suivie, ne sont bien sûr pas étrangères à ce regain d’attention. Les nouveaux modes de transmission du son, les nouveaux modèles de radio ainsi que les nouveaux modes d’usage de la radio (et les systèmes interactionnels qui y sont liés) ont constitué autant de champs d’investigation neufs apportant un bol d’air frais à l’univers des études radiophoniques.

À supposer qu’il eût pu en être ainsi. Car jamais, sinon en Europe au cours de la période des monopoles d’État, la radio n’a connu de période calme. Dès les années 1960, les radios pirates bousculaient le classicisme des systèmes radiophoniques établis, tout comme le feront les radios libres à la fin de la décennie suivante. La dérégulation totale des paysages radiophoniques, survenue dans les années 1980, avait elle aussi largement ouvert la porte à de nouvelles recherches sur ce média.

La radio a été, reste, et sera encore en constante évolution. Mais il faut reconnaître que l’attention dont elle fait l’objet de la part du monde scientifique est, elle, plus récente.

Depuis le début des années 2000, colloques, conférences internationales, thèses et travaux académiques sur la radio et les productions sonores se multiplient. Les réunions de chercheurs autour d’un thème radiophonique sont parfois si nombreuses à l’échelon international qu’il devient impossible de prendre part à tous ces événements.

Pour cadrer cette déferlante scientifique, dans le monde anglo-saxon, plusieurs revues accueillent les productions des chercheuses et des chercheurs.

Aux USA, le Journal of Radio & Audio Media fait écho aux travaux d’études de la radio depuis 2007, année où il prit le relais du Journal of Radio Studies, créé en 1992. En Grande-Bretagne, le Radio Studies Network, fondé en 1998, a lancé en 2003 The Radio Journal: International Studies in Broadcast and Audio Media. Celui-ci fait largement écho aux recherches menées dans l’ensemble du monde anglophone.

Il y a peu, la « Radio Research Section » de l’ECREA (European Communication Research and Education Association) a aussi annoncé le lancement d’une nouvelle revue, Radio, Sound and Society, un projet open access principalement destiné à accueillir les publications de jeunes chercheurs.

Toutes ces revues manifestent la vitalité de la recherche dans l’univers anglophone, mais rassemblent aussi les scientifiques qui entendent s’adresser à une communauté pratiquant la langue anglaise.

Face à la fois à la montée en puissance des recherches sur la radio et à la diversification des lieux de publication, il est apparu qu’il fallait intervenir dans ce domaine. Et proposer aux chercheurs et à tous ceux que les études radiophoniques intéressent une revue scientifique  dont l’essentiel des publications serait en français, concernerait principalement des thématiques touchant le radiophonique et le sonore dans le monde francophone et s’adresserait d’abord, mais sans aucune exclusivité, aux chercheurs et professionnels de la Francophonie.

Radiomorphoses permettra aux chercheurs de langue française de présenter dans ses dossiers thématiques mais aussi dans ses autres rubriques le résultat de leurs investigations en français tout en restant ouverte à des contributions en anglais ou en espagnol.

Toutefois, le but de Radiomorphoses sera d’abord de témoigner de la richesse, de la diversité et de la bonne santé des études radiophoniques et sonores en langue française. À ce titre, elle renforcera les activités que le groupe de recherche sur la radio organise déjà afin d’encourager la recherche dans ce domaine, que ce soit lors de colloques internationaux ou à l’occasion de séminaires ou de journées d’étude.

Radiomorphoses vient aussi au jour alors que paraît, sous la direction du président du GRER, Frédéric Antoine, le premier manuel de méthodes de recherches sur la radio jamais publié en langue française, manuel auquel ont contribué treize éminents membres du groupe de recherche[1]. La coïncidence est trop marquante pour ne pas être soulignée : au moment où le collectif de chercheur(e)s comble un manque en matière de revue scientifique consacrée à la recherche sur le radiophonique paraît aussi, grâce à son action, un manuel qui comble également un vide dans le champ des méthodologies liées à l’étude de la radio.

La conjonction de ces deux événements démontre le dynamisme et la qualité du travail réalisé par cette société savante, totalement ancrée dans la recherche, mais n’excluant d’étudier la radio et le sonore dans aucune de ses dimensions. Que ce soit en regardant son passé, mais aussi en envisageant l’ensemble des apports grâce auxquels le futur de ce média et de la recherche le concernant sont clairement assurés.

[1] ANTOINE Frédéric. (dir), Analyser la radio, Méthodes et mises en pratique, De Boeck Supérieur France, Louvain-la-Neuve, 2016, 256 p.

Pour citer cet article

Référence électronique

Frédéric ANTOINE,  « Radiomorphoses : pour combler un manque », RadioMorphoses, [En ligne], n°1 – 2016, mis en ligne le «05/10/2016 », URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2016/06/07/avant-propos/

Auteur

Frédéric ANTOINE est Professeur en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université Catholique de Louvain COMU, U. Namur et IAD. Il est Président du GRER.

Courriel : frederic.antoine@uclouvain.be

Andrea Cohen, Les compositeurs et l’art radiophonique, Paris, L’Harmattan, 2015, 236 pages.

Christophe DELEU

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L’on parle aujourd’hui davantage de création sonore que de création radiophonique. Il peut alors être intéressant de se demander quels liens ont tissé l’art et la radio. Si l’on sait très bien que la radio est un vecteur culturel au service des arts, en revanche que la radio soit un art elle-même est une chose moins connue, voire moins admise. Il est vrai que les programmes relevant de l’art radiophonique sont peu nombreux, et diffusés par un nombre infime de stations.

C’est donc avec le sentiment que tout ouvrage traitant de cette question est le bienvenu que l’on commence la lecture de l’ouvrage d’Andréa Cohen, musicienne, productrice de radio, et docteure en musicologie du XXème siècle et dont le premier mérite est de s’être penchée sur cette thématique.

L’auteure a voulu étudier le lien entre les compositeurs et l’art radiophonique. L’ouvrage adopte une perspective diachronique, et nous permet de comprendre comment les artistes ont investi le champ radiophonique, à l’opposé de la thèse selon laquelle la radio n’aurait été qu’au service du mercantilisme. Il est rappelé que les artistes ont apprécié la qualité plastique du son enregistré, les relations entre texte et narration, et l’oralité propre au média. Le travail des « pionniers » est largement décrit dans des chapitres qui établissent des ponts entre l’art radiophonique et les autres arts. Cet art radio, qui naît dès le début des années 1920, s’inscrit dans un mouvement plus large de décloisonnement des arts, et de révolution technologique. Les possibilités offertes par le montage correspondent bien aux orientations de mouvements tels que le cubisme. Les mouvements futuristes russe et italien (aux idéologies pourtant antagonistes) font la part belle au sonore, qui favorise de nouvelles esthétiques. Les conditions technologiques, bien que rudimentaires à cette époque, permettent une représentation inédite du monde. A travers une perspective internationale, les apports des principaux artistes sont énumérés : Vertov, Marinetti, Russolo, ainsi que les recherches menées en Allemagne sous la république de Weimar (1919-1933). Il ne reste malheureusement que peu de traces de ces œuvres, celles-ci étant généralement réalisées sur des disques dont la durée de vie était assez limitée. Seules celles réalisées sur de la pellicule cinématographique, à l’instar de Wochenende de Ruttmann (1930), peuvent encore être écoutées aujourd’hui.

L’ouvrage entame ensuite une perspective plus monographique et a le mérite de retracer une histoire de l’art radiophonique peu connue. C’est bien sûr le rôle des musiciens qui est au centre de cette étude. Le lecteur pourra ainsi savoir quel rôle ont joué des auteurs aussi différents que Pierre Schaeffer (co-inventeur avec Pierre Henry de la musique concrète), John Cage, Luciano Berio, et Mauricio Kagel. Les principales œuvres de ces créateurs sont présentées de manière didactique, et l’on aimerait entendre des extraits tout en lisant leur description.

Dans une seconde partie, Andréa Cohen s’intéresse davantage à l’élaboration formelle d’une pièce radiophonique, et aux matériaux qu’elle convoque. Les conditions de production et de diffusion d’écoute sont aussi interrogées. Cette partie, plus analytique, a pour ambition de tenter de définir ce qu’est l’art radiophonique. Il y est fait mention de l’apport de l’émission Atelier de création radiophonique sur France Culture, créée en 1969, et des recherches menées par la radio allemande WDR3. Cette partie se heurte à des difficultés relatives aux recherches sur l’esthétique. L’on suit l’auteure dans certaines de ses tentatives de catégorisation (les matériaux radiophoniques découpés en « voix », « bruits » et « musique »). Mais d’autres classifications peuvent être interrogées. « L’organisation des sons » est ainsi composée, pour l’auteure, de « sons concrets », de « sons en situation », « d’archétypes sonores », et de « citations musicales et textuelles ». Pourquoi pas, mais la typologie aurait mérité davantage de développements, et une illustration par un corpus d’œuvres. Les mêmes remarques pourraient accompagner la présentation de certains genres radiophoniques (le documentaire, la fiction, le hörspiel) dont les tentatives de définition restent trop brèves. Dans cette partie, le véritable thème de l’ouvrage n’apparaît finalement qu’assez tardivement, et assez secondairement. L’auteur interroge alors les raisons qui ont conduit les compositeurs (Bayle, Frize, Ferrari, Rosset, Roudier…) à investir le champ de la radio. Mais cette partie pêche par son laconisme, et s’avère assez descriptive. On aurait aimé les mêmes développements que ceux de la première partie. Ce livre est l’adaptation d’une thèse académique en musicologie du XXe siècle, qui a été forcément réduite et adaptée pour sa publication. Le lecteur exigeant et passionné par le sujet aura certainement la ressource de se tourner vers le texte initial pour trouver réponses aux questions posées ci-dessus.

Pour citer cet article

Référence électronique

Christophe DELEU, « Andrea Cohen, Les compositeurs et l’art radiophonique, Paris, L’Harmattan, 2015, 236 pages. », RadioMorphoses, [En ligne], n°1 – 2016, mis en ligne le «18/11/2016», URL: http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2016/05/30/andrea-cohen-les-compositeurs-et-lart-radiophonique-paris-lharmattan-2015-236-pages/

Auteur

Christophe DELEU est Professeur en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Strasbourg (SAGE -UMR CNRS 7363).

Courriel : lalointaine@gmail.com

Visibilité des femmes à la radio en 2015. Stéréotypes et discriminations. Compte-rendu du projet GMMP 2015 pour le pôle radio

Béatrice DONZELLE

Anne-Caroline FIÉVET

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Le projet GMMP (Global Media Monitoring Project) regroupe des volontaires d’une centaine de pays dans le monde (114 en 2015) dans le but d’étudier la présence des femmes dans les médias. Ce projet est piloté par l’ONG internationale WACC (World Association for Christian Communication), en collaboration avec MMA (Media Monitoring Africa). Il existe depuis 1995 et a lieu tous les 5 ans.

Pour la France, la 4ème édition (2015)  a été coordonnée par Cécile Méadel et a consisté en l’analyse de la presse, la radio, la télévision et les médias électroniques (Internet et twitter). Le pôle radio était constitué de six monitrices : Laetitia Biscarrat (coordinatrice), Cégolène Frisque, Cécile Gréboval ainsi que, pour le GRER, Béatrice Donzelle, Anne-Caroline Fiévet et Isabel Guglielmone.

C’est la date du 25 mars qui a été choisie (date commune à tous les pays). Nous avons décidé de monitorer la tranche d’information matinale de huit radios, six radios nationales (BFM Business, Europe 1, France Info, France Culture, RMC et RTL) et deux radios régionales (France Bleue Provence et Hitwest). Le monitorage consiste d’une part à noter qui parle et de qui on parle (homme/femme ; analyse quantitative) et, d’autre part, de relever les stéréotypes récurrents qui mettent en scène les femmes (comme, par exemple, le fait de les présenter comme des ménagères plutôt que comme des personnes occupant des postes à responsabilité ; analyse qualitative).

Nous allons présenter les résultats quantitatifs obtenus en 2015 pour la radio et les mettre en perspective d’une part avec les résultats obtenus en 2010 et d’autre part avec ceux obtenus dans les pays frontaliers en partie francophones (Belgique, Luxembourg et Suisse) et avec les résultats mondiaux. Nous envisagerons la présentation de ces résultats selon deux axes : les femmes comme sources de nouvelles à la radio et les femmes journalistes à la radio.

Les femmes comme sources des nouvelles à la radio

Pour la France, le pourcentage de femmes qui sont les sources de nouvelles à la radio a baissé entre 2010 et 2015, il est passé de 29% à 23%. Il est en légère augmentation pour les deux autres médias traditionnels, passant de 21% à 22% pour la presse et de 35% à 38% pour la télévision.

Tableau 1. Pourcentage de femmes sources des nouvelles dans les médias français en 2010[1] et 2015[2].

Radio Presse Télévision
2010 2015 2010 2015 2010 2015
Femmes sources des nouvelles 29% 23% 21% 22% 35% 38%

Si on compare ces résultats avec ceux des pays frontaliers en partie francophones, on constate que le pourcentage de femmes sources des nouvelles en 2015 est le même en France, en Belgique et en Suisse (23%). Depuis 2010, il a quelque peu baissé en Belgique (s’élevait à 25%) et a très légèrement augmenté en Suisse (s’élevait à 22%). Au Luxembourg, ce pourcentage est seulement de 18% en 2015 (17% en 2010). Notons que, pour la Belgique, c’est le rapport de la partie francophone qui a été étudié (il existe un autre rapport pour les Flandres), donc les radios monitorées sont exclusivement francophones alors que pour la Suisse et le Luxembourg, les radios monitorées peuvent être en français ou dans une langue du pays (allemand, italien, luxembourgeois…).

Tableau 2. Pourcentage de femmes sources des nouvelles à la radio en Belgique, au Luxembourg et en Suisse en 2010 et 2015.

  Belgique Luxembourg Suisse
  2010[3] 2015[4] 2010[5] 2015[6] 2010[7] 2015[8]
Femmes sources des nouvelles 25% 23% 17% 18% 22% 23%

Les résultats pour la France, la Belgique et la Suisse sont un peu au-dessus de la moyenne mondiale qui est de 21% en 2015 (22% en 2010).

Tableau 3. Pourcentage de femmes sources des nouvelles à la radio, résultats mondiaux, en 2010 et 2015.

2010[9] 2015[10]
Femmes sources des nouvelles 22% 21%

 

Les femmes journalistes à la radio

Pour la radio, en France, le taux de journalistes femmes (présentatrices et reporters confondues) chute considérablement puisqu’il passe de 53% en 2010 (où il était le média traditionnel qui comportait le plus de femmes journalistes proportionnellement) à 28% en 2015. Pour la presse, ce pourcentage est stable (48%) et pour la télévision, il est en augmentation (passant de 36% de femmes journalistes en 2010 à 44% en 2015).

Tableau 4. Pourcentage de femmes journalistes dans les médias français en 2010 et 2015

  Radio Presse Télévision
  2010 2015 2010 2015 2010 2015
Femmes journalistes 53% 28% 48% 48% 36% 44%

Si on compare de nouveau ce pourcentage avec celui obtenu en Belgique, au Luxembourg et en Suisse, on constate que, cette fois, c’est le Luxembourg qui obtient le pourcentage le plus élevé de femmes journalistes radio (55% ; pas de pourcentage disponible pour 2010). Ce pourcentage a fortement baissé en Suisse (passant de 42% en 2010 à 30% en 2015), il a quelque peu augmenté en Belgique mais est relativement bas (passant de 27% en 2010 à 29% en 2015).

Tableau 5. Pourcentage de femmes journalistes dans les radios en Belgique, Luxembourg et Suisse en 2010 et 2015

  Belgique Luxembourg Suisse
  2010 2015 2010 2015 2010 2015
Femmes journalistes 27% 29% 55% 42% 30%

Au niveau mondial, les pourcentages de femmes sont globalement plus élevés que ceux obtenus pour la France, la Belgique ou la Suisse. Les différents tableaux ou résultats ici mentionnés sont issus du rapport mondial de monitorage des médias 2015. Entre 2010 et 2015, le pourcentage de femmes présentatrices a eu tendance à baisser (passant de 45% en 2015 à 41% en 2010) alors que le pourcentage de femmes reporters radio a augmenté (passant de 37% à 41%).

Tableau 6. Pourcentage de femmes journalistes dans le monde en 2010 et 2015

  2010 2015
Présentatrices radio 45% 41%
Femmes reporters radio 37% 41%

Les disparités sont fortes : ces pourcentages sont élevés pour les pays du Pacifique (61%) ou de l’Asie (51%) ce qui pourrait «  s’expliquer par le fait qu’un plus grand nombre de femmes agissent à titre de lectrices de nouvelles ou de présentatrices, alors que leur nombre est beaucoup plus faible en tant que reporters ». L’Amérique latine (36%) et surtout l’Amérique du Nord (26%) occupent le bas du tableau, alors que l’Europe se situe dans la moyenne (41%).

Tableau 7. Visibilité des femmes journalistes radio dans le monde en 2015, classement géographique 

Région du monde % de femmes journalistes à la radio en 2015
Pacifique 61%
Asie 56%
Moyen-Orient 50%
Caraïbes 45%
Afrique 44%
Europe 40%
Amérique latine 36%
Amérique du Nord 26%

 

Discussion et perspectives

Le projet GMMP comporte également une partie qualitative : il est demandé aux monitrices et moniteurs de relever les cas de reportages manifestement stéréotypés, ceux qui sont stéréotypés de manière plus subtile, les occasions manquées (qui auraient pu comporter une référence au genre et qui ne l’ont pas fait), les reportages qui contestent les stéréotypes, ceux qui démontrent l’impact différentiel de situations particulières sur les femmes et sur les hommes et enfin les reportages qui mettent en lumière des problèmes touchant à l’égalité ou à l’inégalité entre les femmes et les hommes. Tous les pays ne présentant pas ces résultats qualitatifs dans leur rapport final, voici les trois exemples qui ont pu être relevés pour la radio :

  • En 2015, les monitrices françaises [11] ont pu mettre au jour un stéréotype léger sur Europe 1 lors d’un reportage qui relate une émission de télévision destinée à aider les personnes à trouver un logement : deux femmes y sont présentées de façon dénigrante, le reportage insistant sur leur âge et sur leur apparence.
  • En 2010, en France [12], c’est un reportage contestant les stéréotypes qui avait été mis en avant dans le rapport final : sur France Info, une journaliste fait un reportage sur la sortie du film Twilight et évoque des fans « adolescents » et non « adolescentes » comme cela aurait pu être attendu.
  • Le rapport luxembourgeois de 2015 [13] décrit une situation d’occasion manquée : sur radio 100.7, lors d’un reportage sur une affaire juridique mettant en cause une chaîne de restaurants américaine, une journaliste précise que cette chaîne n’emploie que du personnel féminin et lui impose une tenue légère. Or, dans l’émission des informations du soir, un journaliste de sexe masculin ne reprend pas cette information.

Les résultats obtenus pour la radio en 2015 sont-ils alarmants ? Au niveau mondial, les chiffres n’ont que peu évolué depuis 2010, ce qui confirme l’idée d’un « plafond de verre [14] » atteint depuis une dizaine d’années. Pour la France, si le pourcentage de femmes sources des nouvelles est proche de la moyenne mondiale, celui des femmes journalistes a baissé de façon très inquiétante (passant de 53% à 28%). Notons toutefois qu’il est proche des pourcentages relevés en Belgique (29%) et en Suisse (30%). En France, ce chiffre de 28% est peut-être dû au fait que les radios monitorées en 2015 ne sont pas tout à fait les mêmes qu’en 2010. En effet, comme le montre le tableau 8, deux radios nationales privées (BMF Business et RMC) ont été ajoutées entre 2010 et 2015 et une radio nationale publique a été retirée (France Inter), laissant certes la place à une radio régionale publique (France Bleue Provence). Si on ajoute à cela le fait que le personnel de Radio France était en grève le 25 mars 2015 et qu’il n’y a donc pas eu de reportages (donc potentiellement de reporters femmes), cela pourrait expliquer pourquoi ce pourcentage est aussi bas, Radio France étant de tradition plus ouverte aux femmes que les radios privées.

Tableau 8. Radios étudiées pour GMMP en France, comparaison entre 2010 et 2015

2010 2015
Radio nationales privées RTL

Europe 1

RTL

Europe 1

BFM Business

RMC

Radios nationales publiques France Info

France Culture

France Inter

France Info

France Culture

Radios régionales privées Hit West Hit West
Radio régionales publiques France Bleue Provence

Pour le savoir, il faudrait mener d’autres études, sans attendre 2020 et le prochain GMMP. En 2010, Marlène Coulomb-Gully proposait qu’un baromètre annuel [15] soit mis en place afin de pouvoir tester les médias dans leur représentation du Genre. Pour la radio, ces études pourront être poursuivies dans le cadre des travaux du Groupe de recherches et d’études sur la radio.

Notes

[1] Marlène Coulomb-Gully, Projet mondial de monitorage des médias 2010. Rapport national France. http://cdn.agilitycms.com/who-makes-the-news/Imported/reports_2010/national/France.pdf

[2] Cécile Méadel, Projet mondial de monitorage des médias 2015. Rapport national France. http://cdn.agilitycms.com/who-makes-the-news/Imported/reports_2015/national/France.pdf

[3] Martine Simonis, Halima El Haddadi, Projet mondial de monitorage des médias 2010. Rapport national Belgique (francophone). http://cdn.agilitycms.com/who-makes-the-news/Imported/reports_2015/national/Belgique_FR.pdf

[4] Martine Simonis, Halima El Haddadi, Projet mondial de monitorage des médias 2015. Rapport national  Belgique (francophone). http://cdn.agilitycms.com/who-makes-the-news/Imported/reports_2015/national/Belgique_FR.pdf

[5] Marlies Hesse, Medien Beobachtung 2010 in Luxembourg, Frauenpräsenz in den Nachrichten. http://www.cnfl.lu/site/Medienbeobachtung%202010%20in%20Luxemburg_Anmerkungen.pdf

[6] Christa Brömmel, Anik Raskin, Projet mondial de monitorage des médias 2015. Rapport national Luxembourg. http://cdn.agilitycms.com/who-makes-the-news/Imported/reports_2015/national/Luxembourg.pdf

[7] Carolina Carvalho Arruda, Sylvie Durrer, Qui fait les nouvelles en Suisse ? Supplément au projet mondial de monitorage des médias, 2010. http://cdn.agilitycms.com/who-makes-the-news/Reports/Suisse_-Fr.pdf

[8] Maria Pilotto, Switzerland Global Media Monitoring Project 2015, national report. http://cdn.agilitycms.com/who-makes-the-news/Imported/reports_2015/national/Switzerland.pdf

[9] Sarah Macharia, Dermot O’Connor, Lilian Ndangam, Rapport GMMP, Projet mondial de monitorage des médias 2010. http://cdn.agilitycms.com/who-makes-the-news/Imported/reports_2010/global/gmmp_global_report_fr.pdf

[10] Sarah Macharia, Rapport GMMP, Projet mondial de monitorage des médias 2015. http://cdn.agilitycms.com/who-makes-the-news/Imported/reports_2015/global/gmmp_global_report_fr.pdf

[11] Cécile Méadel, 2015, op.cit., p.27

[12] Marlène Coulomb-Gully, 2010, op.cit., p.13

[13] Christa Brömmel, Anik Raskin, 2015, op.cit., p.26-27

[14] Sarah Macharia, 2015, Op.cit.,  p.54.

[15] Marlène Coulomb-Gully, 2010, op.cit., p.14

Pour citer cet article

Référence électronique

Béatrice DONZELLE, Anne-Caroline FIÉVET, «Visibilité des femmes à la radio en 2015. Stéréotypes et discriminations. Compte-rendu du projet GMMP 2015 pour le pôle radio», RadioMorphoses, [En ligne], n°1 – 2016, mis en ligne «18/11/2016», URL :   http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2016/05/30/compte-rendu-du-projet-gmmp-2015-pour-le-pole-radio/

Auteures

Béatrice DONZELLE est Docteure en Histoire culturelle, ATER à l’IUT MMI de Mulhouse.

Courriel : beadonzelle@yahoo.fr

Anne-Caroline FIÉVET, est Docteure en linguistique, ingénieure de recherche EHESS Paris.

Courriel : anne-caroline.fievet@ehess.fr

La radio en Afrique au XXIème siècle: mutations et enjeux.

APPEL A CONTRIBUTIONS

La radio en Afrique au XXIème siècle: mutations et enjeux. Revue RadioMorphoses

Coordination : Etienne DAMOME (Université Bordeaux Montaigne), Sylvie CAPITANT (Université Paris 1), Nozha SMATI (Université Lille3)

Alors que le continent Africain a été durablement présenté comme un espace privilégié du média radiophonique, les mutations profondes que connait le secteur médiatique, en Afrique comme ailleurs, tendent à redéfinir les pratiques, les usages et les modalités de fonctionnement de la radio en Afrique au début de ce XXIème siècle.

Les évolutions sont d’abord structurelles. Le secteur radiophonique, hérité de la libération des ondes des années 1990, est désormais relativement stabilisé. Mais beaucoup de radios, dans leur diversités (commerciales, associatives, publiques, religieuses) restent fragiles et peinent à définir un modèle économique durable dans un contexte de raréfaction des ressources extérieures, de modestie du secteur économique intérieur tout particulièrement dans les pays francophones, et une relance de la concurrence avec les projets d’informations numériques. Un tiers secteur – qui n’a pas fini de s’inventer – s’est aussi développé. Divers acteurs de la société civile (associations, ONG, groupes religieux) font preuve d’une grande imagination pour couvrir tous les domaines de la vie sociale et culturelle. Des stations communautaires et associatives de toutes sortes contribuent ainsi à rapprocher encore plus la radio des populations et à faciliter son appropriation par les couches les plus populaires des sociétés africaines contemporaines.

Les mutations sont également technologiques. Le processus de numérisation est inconditionnellement en marche. Cependant il est loin d’être uniforme et d’engager le secteur dans sa globalité. Il existe en effet des inégalités parfois très grandes d’accès aux nouveaux équipements à l’échelle régionale, les radios de certains pays étant plus avancées que celles d’autres pays. Ce décalage existe aussi à l’intérieur d’un même pays, l’accès aux nouvelles normes techniques étant favorable à une minorité de promoteurs de radios qui ont les moyens de s’équiper et défavorable à une majorité constituée de promoteurs de radios associatives ou communautaires et de radios privées locales. Les inégalités existent par ailleurs entre les milieux urbains et les milieux ruraux, plus précisément entre capitales/grandes métropoles et le reste des territoires, notamment à cause de l’inégalité au niveau des équipements électriques.

Ces mutations technologiques ont des implications culturelles par la redéfinition du rapport au local qu’elles engendrent. Les TIC renouvellent considérablement aujourd’hui les audiences en donnant aux radios locales une diffusion internationale, grâce à la réception par les membres des différentes communautés linguistiques disséminés dans la diaspora. En même temps, elles renforcent leur ancrage local et identitaire, grâce à une couverture améliorée du territoire. Mais les TIC transforment aussi les formes de participation, le développement de la
téléphonie mobile ayant fait revenir à la radio des publics plus jeunes et plus urbains, tentés par l’écoute en mobilité, et renouvelé les moyens d’une co-construction de contenus médiatiques.
Les usages des TIC et du numérique créent de nouvelles pratiques professionnelles et médiatiques. On peut évoquer les tâches spécifiques liées à la diffusion sur Internet ou sur satellite. Mais il faut surtout noter l’intégration de plus en plus importante du téléphone mobile dans la production et la diffusion de l’information. Si ce nouvel outil «dupauvre » permet aux stations de contourner les limites imposées par le manque de matériel professionnel performant, il pose problème àceux qui désirent des produits radiophoniques de qualité. Par ailleurs, il semble avoir fragilisé un peu plus la sécurité des journalistes en rendant plus facilement accessibles leurs données privées.

Enfin, les mutations sont aussi de nature sociale et politique. Les radios, malgré la montée en force d’autres outils d’information, sont les médias qui utilisent le plus les langues nationales africaines, se dotant ainsi d’une force de proximité et de diffusion inestimable. Les radios se sont aussi montrées capables d’assurer un rôle capital dans bon nombre de soulèvements populaires récents, les exemples burkinabè et burundais, bien que très différents, en sont une illustration frappante. Aussi dans le contexte postrévolutionnaire au Maghreb, le lancement de nouvelles radios constitue t-il un levier pour la promotion de la liberté d’expression et du processus de transition démocratique. En Tunisie, la créationde radios privées et associatives, soutenues par des organismes nationaux et internationaux, contribue à la diversification du secteur audiovisuel. En dépit des multiples contraintes (juridiques, techniques, économiques, etc.) qui entravent leur fonctionnement, la naissance de ces radios est significative d’autant plus que la culture associative et citoyenne est récente dans ce pays. Le foisonnement de ces médias, acteurs de la transition démocratique et de contre-pouvoir, reflète in fine une forte aspiration citoyenne à une information alternative et pluraliste, à une voix dissonante aux médias dominants.

La radio, loin d’être reléguée dans les bois sacrés de la tradition, se renouvelle et s’adapte. Le dossier invite les chercheurs et les professionnels à réfléchir sur les pratiques et les enjeux de ces métamorphoses.

Espaces géographiques

Malgré la diversité des situations, ce dossier s’intéresse à l’Afrique dans sa globalité dans le but de faire apparaître les spécificités sous régionales et parfois même nationales. Les données de l’Afrique du Nord sont autant attendues que celles de l’Afrique subsaharienne. Par ailleurs les exemples des pays anglophones ou lusophones seront particulièrement appréciés, surtout s’ils permettent une comparaison avec ceux de l’Afrique francophone.

Axes thématiques

Ce dossier souhaite interroger chercheurs et professionnels sur toutes ces questions et celles qui leur sont liées à travers cinqaxes principaux.

Axe 1:

Mutations structurelles, stratégiques et règlementaires Qu’en est-il de la place de la radio aujourd’hui en Afrique ? Est-elle toujours le média roi ou les autres médias, sociaux ou non, sont-ils en train de la reléguer aux seules zones rurales ? Voit-on se mettre en place des stratégies médiatiques sur le long terme? Invente-t-on des
modèles économiques viables ? Y a-t-il des formes innovantes de gouvernance en particulier dans les radios du tiers secteur? La régulation a-t-elle suivi ces évolutions ?

Axe 2:

Conséquences sociales, culturelles et juridiques des mutations liées au numérique Quels sont les exemples de numérisation réussie? Dans quelle mesure cette évolution pourrait-elle présenter de nouvelles opportunités pour le paysage radiophonique africain et en même temps maintenir l’ancrage local et le lien privilégié avec le public africain ? Quels sont les risques pour la perte d’identité des radios communautaires ? Quelle possibilité pour les radios privées de conserver la main sur leur diffusion dans des pays autoritaires ?

Axe 3 :

Implications des mutations technologiquessur la réception Quels publics ? Quelles formes de participationles TIC permettent-elles? Quelles incidences ont-elles sur l’accès aux contenus informationnels ? Quelles productions citoyennes d’informations enregistre-t-on? Quels nouveaux usages citoyens de la radio observe-t-on? Par ailleurs, y a-t-il une réelle amélioration des conditions de réception?Quelles catégories de la société en bénéficient le plus?

Axe 4 :

Transformations des pratiques professionnelles Quels sont les différents usages et appropriations des TIC en journalisme radiophonique ? Quels impacts ces usages ont-ils sur les pratiques et identités professionnelles? Y a-t-il des risques pour une information de moindre qualité ? Y a-t-il des risques pour un bon exercice du métier et pour la sécurité personnelle du journalisteradio ? Quels rapports les journalistes entretiennent-ils avec leurs sources et leurs publics ?

Axe 5:

Rôle politique et socialdes radios? Quel rôle des radios dans les crises politiques et sociales? La place des acteurs radiophoniques dans l’espace public ? Leur capacité à soutenir des débats démocratiques ou alors à renforcer les oppositions? Leur capacité à faire dialoguer? Leur capacité à la redevabilité des acteurs politiques et économiques ? Se sont-elles autonomisées de l’approche très prégnante des bailleurs de fonds qui les lient au projet développementaliste?

Soumission et procédure d’évaluation

L’évaluation sera assurée en double aveugle par le comité de lecture sur la base d’un résumé en français ou en anglais de 3500 signes au format Word comportant un titre, le nom de (des) auteur-e(s), son affiliation universitaire, ses coordonnées complètes. L’auteur précisera la problématique, les objectifs ainsi que quelques références bibliographiques. Les consignes de rédaction et recommandations aux auteurs sont disponibles sur le carnet de recherche

RadioGraphy:http://f.hypotheses.org/wpcontent/blogs.dir/1185/files/2015/07/ICI.pdf

Les propositions sont à adresser au plus tard le 15 décembre 2015 aux trois adresses suivantes:

etiennedamome@gmail.com;

sylviecapitant@rocketmail.com;

nozha.smati@univ-lille3.fr

Calendrier

15décembre2015 : soumission du résumé

15janvier 2016: Sélection des propositions et notifications aux auteurs

15 mars 2016 : remise des articles intégraux (entre 30000 et 35000 signes espaces, notes et bibliographie compris)

Comité de lecture

ANTOINE Frédéric, UniversitéLouvain-la-Neuve, Belgique

AMSIDDER Abderrahmane, Université IBN Zohr Agadir, Maroc

ASSOGBAHenri, Université de Laval, Canada

AW Rokaya Eugénie, CESTI, Sénégal.

BART Annie, Université Bordeaux Montaigne, France

CANDEL Etienne, Université Paris 4, France

DA LAGE Émilie, Université Lille 3, France

FAURÉ Laurent,Université de Montpellier, France

FRÈRE Marie-Soleil, Université de Bruxelles, Belgique

GAZI Angeliki, Université de Limassol, Chypre

GUAYBESS Tourya, Université de Lorraine, France

KIYINDOU Alain, Université Bordeaux Montaigne, France

MEYER Vincent, Université de Nice Sophia Antipolis, France

SANTOS SAINZ Maria, Université Bordeaux Montaigne, France

STARKEY Guy, Université de Sunderland, Royaume-Uni

ZAMIT Fredj, Université de la Manouba, Tunisie

 

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