Radio brute et singulière

Mélissa WYCKHUYSE

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D’où écoute-t-on ?

Lorsqu’elle se demande comment elle a appris à lire, Agnès Desarthe invite son lecteur à se demander « D’où lit-on ? » Comment avons-nous eu accès à la lecture, quels livres, quand, qui, pourquoi ? Pourquoi n’aime-t-on pas lire tels ouvrages, n’y arrive-t-on pas, ou peut-on se l’interdire ?

Il semble intéressant, de la même façon, de se demander : « D’où écoute-t-on ? », « D’où prend-on le son ? » (et leçon, d’ailleurs), surtout lorsqu’on a fait de la radio son métier.

Mes missions de chargée d’antenne pour une radio associative locale et étudiante sont les suivantes : produire des contenus, diversifier les contenus éditoriaux, apprendre aux nouveaux bénévoles à construire et à réaliser une émission, coordonner une équipe éditoriale bénévole autour d’événements (Assises du Journalisme et de l’information, Forum du Service Civique…), mettre en place des ateliers radio pour tous les publics (scolaires, étudiants, mais aussi Fondation Abbé Pierre, Mission Locale, Université Touraine Inter-Age, École de la Deuxième Chance…), etc. Je n’ai pas de formation initiale en radio ni en son, ni même en musique. Pourtant, il me semble avoir, dans toutes mes études et chacun de mes emplois, fait toujours la même chose : écouter, dire, et permettre à l’autre de dire. Une étude de texte littéraire, une traduction anglaise, un entretien infirmier en psychiatrie, une visite guidée dans un centre d’art contemporain : j’utilise les mêmes capacités d’écoute, d’enregistrement de la pensée de l’autre, d’attention à sa voix, de mise en perspective, d’empathie, d’adaptation, de remise en question, d’improvisation dans chacune de ces actions, et j’utilise encore les mêmes lors d’une interview, d’un reportage ou d’un atelier radio. Puisque je n’ai pas de formation théorique ni pratique en radio, je suis obligée d’admettre que j’en ai une approche forcément subjective, partielle, bancale, inculte, brute et singulière.

Être en sympathie : je prête tellement l’oreille à mon interviewé que, sans m’en rendre compte, je reproduis souvent, dans mes questions et mes relances, son rythme, ses intonations, ses accentuations, tics de langage (« heuu… », fin de phrase murmurée, accents toniques, répétitions). Et je me rends compte combien je peux inconsciemment absorber et réutiliser, à un moment ou à un autre, une manière de faire radiophonique entendue ici ou là. Je ne le vois généralement qu’au montage. Ou alors, ce sont quelques oreilles attentives et toujours précieuses qui me le font remarquer. Ainsi, Samuel Retailleau, salarié m’ayant précédé à Radio Campus Tours, avait dit un jour, riant, en entendant mon émission passer sur nos ondes, à propos de la façon d’insérer le nom des voix, et d’introduire l’émission sur fond sonore : « Ça fait très France Cu’ ». Ma capacité d’écoute, d’enregistrement et de création grandit dès que je suis en train de faire de la radio. Et ce sont les autres, humains ou éléments, animaux, objets, imprévus qui m’apprennent tout.

Comment se met-on à faire de la radio ?

D’abord, probablement, le fait d’avoir écouté beaucoup et tôt la radio fait qu’elle reste dans l’oreille. Pour mes 9 ans, j’avais eu un énorme poste radio-CD-cassettes. Je crois que ça s’appelle « ghetto blaster ». Mais il faut bien avouer que je ne me servais quasiment que de la radio et de la possibilité d’enregistrer la radio sur cassette. Avec le son tout bas, j’écoutais la radio très tard dans mon lit ; des émissions pour ados où on parlait de sexualité, manifestement, mais comme ça braillait beaucoup et que ça risquait de me faire repérer, j’écoutais plutôt n’importe quelle radio où ça parlait français, mais pas trop fort. Et, aux heures tardives, la radio portugaise ou la radio antillaise. Je ne comprenais rien, mais je pouvais imaginer ce qui se disait, et puis j’avais l’impression que, depuis ma chambre, je pouvais entendre le Portugal ou la Martinique. Comme si la radio était un vortex, ou un couloir spatio-temporel, un outil magique, qui permettrait aux gens de n’importe quel endroit dans le monde, enfants qui écoutent en cachette, vieux, adultes, d’être ensemble, de vivre quelque chose ensemble en même temps, sans se voir. La magie, le « ça marche ! » plein de joie des pots de yaourt tendus par une ficelle, du coup de balai au sol auquel répond le voisin du dessous par un coup au plafond, les signaux lumineux à la lampe de poche auxquels « quelqu’un » répond dans le bâtiment d’en face… Au collège, à un concours de maths, j’ai gagné un mini poste de radio qui pouvait aisément se cacher sous l’oreiller. Un progrès. Reste que j’avais déjà contracté une aversion pour les radios bruyantes et commerciales, où il y avait trop de pub, trop de musique, où il n’y avait pas de journalistes ou autres pour nous apprendre des choses. La radio venait compléter l’école, ou plutôt, elle donnait accès à tout ce qu’on n’apprendrait pas à l’école ni dans beaucoup de cas, à la maison. La radio avait le pouvoir de rendre le savoir et l’imaginaire accessibles partout et tout le temps, à tout le monde. J’ai écouté pendant des années le « Carnets Nomades » de Colette Fellous, des « Papous dans la Tête », « Mauvais Genre », « Sur les docks », « les Matins » …

L’idée que je puisse faire de la radio moi-même ne m’a jamais traversé l’esprit avant le master. Si l’on considère mon écoute assidue, cela fait bien tard. Reste que, fille d’un milieu populaire, ayant tendance à s’ennuyer un peu en classe, rien ne vous laisse croire que vous pourriez vous-même avoir des choses intéressantes et intelligentes à dire. Oui, une petite fille bien élevée, ça se tait, ça ne donne pas son avis à tort et à travers. Au mieux, ça lève le doigt pour donner la bonne réponse, sans faire remarquer qu’il n’existe aucune boutique au monde où l’on vend 9098 boutons dorés, 345 vestes rouges et 56 vestes grises. Ça peut rêver de participer à un radio-crochet, mais faire du journalisme, alors qu’il n’y a pas un livre à la maison… Ce n’est pas très modeste, allons, et puis faire un reportage dans un pays en guerre, c’est pour les garçons. Inutile de dire, quand cela m’arrive, combien je suis enchantée de faire des ateliers radio en milieu scolaire, et combien j’encourage les fillettes et les adolescentes, toujours plus timides, à prendre le micro ou à se mettre derrière la table de mixage. À ce titre, il est précieux de travailler avec une personne comme Alexandra Latapy, de la Ligue de l’Enseignement d’Indre-et-Loire, partenaire de longue date de Radio Campus Tours, qui met en place des ateliers radio pédagogiques depuis de nombreuses années, et qui a à cœur que chacun y trouve sa place.

Je crois qu’on se met à faire de la radio dès lors que l’on commence à être attentif aux voix, à les retenir, à être capable de les faire raisonner dans sa tête, d’imaginer des dialogues entre des personnes et de les entendre. Être attentif au moindre son près de nous, décomposer un paysage sonore, c’est encore faire de la radio. Mémoriser ce que dit l’autre pour pouvoir lui demander de préciser sa pensée, c’est un entraînement à l’interview d’hommes politiques.

De la pré-radio à la radio

J’ai franchi la porte du studio de Radio Campus Tours pour la première fois en 2012. J’étais alors infirmière de nuit en psychiatrie adulte à l’Hôpital Trousseau de Tours, et étudiante en Master 1 de médiation culturelle. C’est une camarade de promotion, Solenne Berger, passionnée de cinéma, qui m’avait proposé de venir chroniquer un film dans l’émission hebdomadaire « Plan Séquence », où chaque chroniqueur venait parler d’un film. Mes principales difficultés furent la longueur démesurée de ma chronique (j’avais dû croire qu’il fallait faire une dissertation) et la difficulté à parler dans le micro : ni trop loin ni trop près, ni trop fort, ni pas assez. C’est le moment de souligner toute la bienveillance avec laquelle on est accueilli dans une radio associative, où le seul critère – s’il en est un – de « sélection à l’entrée » valable, c’est votre motivation. Qu’importe, si vous n’y connaissez rien (en technique ou sur le sujet), puisqu’on va vous apprendre. On s’amuse.

L’été suivant, je partais arpenter Marseille Capitale européenne de la Culture dans le cadre d’un stage dans un théâtre. Ma mission : rencontrer les associations œuvrant auprès des Roms primo-arrivants pour mettre en place des ateliers théâtre/conte, participation aux ateliers d’écriture de la poète et vidéaste Florence Pazzottu. Pour ce qui est des Roms, les gens me racontaient des choses tellement intéressantes, incroyables, révoltantes parfois, que je ne savais comment en garder une trace sans trahir leur pensée. J’ai commencé à les filmer avec mon appareil photo, en laissant le cache. Ils ne voulaient pas être vus, et je ne voulais que leur voix. J’ai ainsi « filmenregistré » un avocat plaidant la cause des expulsés, un représentant de l’académie d’Aix-Marseille se battant pour l’intégration des enfants roms en milieu scolaire, des militants ; j’ai rencontré des Roms primo-arrivants, des Roms français sur une aire d’accueil des gens du voyage, des associations, des institutions. Puis j’ai cherché sur internet comment extraire le son. Découverte d’Audacity. Cette première matière sonore a d’abord été diffusée sur Soundcloud, relayée par le festival marseillais Latcho Divano, puis dans le cadre de mon émission « Le Dahu ». J’ai mis un moment, d’ailleurs, à donner un nom à cette émission, à dire ce qu’elle était. Je voulais une idée de voyage, de découverte des cultures, mais ça faisait trop prétentieux. « Culturel », « émission culturelle », n’en parlons même pas. En plus, je voulais aussi aller rencontrer des artisans, des artistes plasticiens, des auteurs, des bûcheronnes, le salon du chocolat, un congrès syndical… Bon, alors, « Le Dahu, à flanc de cultures », et reprenant l’idée infantile de la radio-école : « écouter le Dahu pour se coucher moins bête ». Émission de médiation culturelle.

Le Dahu est diffusé sur plusieurs radios associatives. Certaines ont aussi refusé de diffuser l’émission parce que la qualité leur semblait trop basse, le son trop faible : « C’est un truc à écouter au casque ! Dans ma bagnole, les fenêtres ouvertes, je n’entends rien ! » Peut-être que le « Dahu » est fait pour s’écouter la nuit sur un poste de radio tout bas ? Allez savoir ! En tout cas, voir « Le Dahu » programmé dans « La Chambre Noire » en séance d’écoute au Festival Longueur d’Ondes de Brest en 2017 était un retour amusant.

T’es qui, pour faire du son ?

Encore une fois, un des grands avantages des radios associatives, c’est que tout le monde est légitime pour s’y exprimer, tant qu’il respecte les limites fixées par le CSA. On a alors toute latitude de faire de la radio avec ce qu’on a, et ce qu’on est. Alors, avec du matériel parfois un peu déglingué – Zoom H4 tombé de sa hauteur qui craque un peu, mais ça, on ne le découvrira qu’en l’allumant pour l’interview, ou alors carte SD échangée par mégarde par un autre adhérent pour une plus petite capacité, on aurait dû vérifier avant, oui, mais… Studio mobile avec un problème de masse, et des boutons de tranches qui restent collés à l’index… ou alors ce mystérieux bouton, mais lequel !!?? – qui fait que soudain tout est en mono… Des gens qui ne se connaissent parfois même pas, qui n’ont peut-être jamais fait de radio, vont réaliser ensemble une émission, qui pourra être écoutée par d’autres anonymes, en même temps, ailleurs, in situ ou plus tard. Et le fait d’être novice donne des formats, et un grain, particuliers, uniques, que personne ne peut refaire volontairement, même et surtout s’il sait utiliser le matériel. La place laissée à l’accident, la possibilité de faire alors même qu’on ne sait pas faire, parce que le média radio se laisse approcher et apprivoiser pourvu que l’on soit curieux, sont une des richesses des contenus produits par les radios associatives. Tout y semble encore possible et à imaginer, en solitaire ou en équipe. Plutôt qu’une absence d’exigence, j’y vois plutôt un encouragement à prendre des risques et à se dépasser, et à s’autoriser un peu d’humour. Ça a l’air raté, mais c’est inattendu et inouï. Et c’est aussi souvent réussi.

De la radio à l’atelier radio

Technique

Un jour, Stéphane Berton, membre du C.A. De Radio Campus Tours depuis de nombreuses années, ayant à son actif des heures d’émissions musicales et d’ateliers radio, me proposa au nom du C.A. de participer à un atelier radio dans un collège en ZEP. Il s’agissait juste de faire la technique, d’être derrière la table de mixage, et de montrer le matériel, éventuellement, à des jeunes intéressés. « Juste la technique »… C’est justement ce que je ne savais pas faire ! Au bout de la matinée, le binôme plus expérimenté étant parti, il a bien fallu « savoir-faire ». Et expliquer. Admettre qu’on ne savait pas tout, alors oui, pourquoi pas, on peut essayer comme ça. Ça marche ? Non ? Et là ? Oui ! Bon, alors, vas-y. Je ne sais pas « pourquoi », mais nous pouvons chercher « comment ».

Cette façon de transmettre un savoir, et d’ailleurs de chercher ensemble un système efficace, même peu orthodoxe, n’était pas volontaire au départ. Je n’ai pas de formation en pédagogie. Je me rends compte que je procède dans un atelier comme j’aurais aimé accéder au savoir en milieu scolaire ; c’est à dire en étant mise à contribution, en faisant, en cherchant avec quelqu’un qui ne semble pas déjà avoir la seule réponse possible et attendue, en me trompant, recommençant. Inventer. Réfléchir. Prendre en compte les capacités de tout le monde, pour faire quelque chose de nouveau ensemble, d’ambitieux, plutôt que d’essayer d’arriver tous plus ou moins bien à faire la même chose. Faire confiance à l’intelligence et à la sensibilité des participants, et au savoir qu’ils ont déjà, et que l’intervenant n’a pas. Comme si le savoir et le savoir-faire n’étaient pas des choses extérieures et insaisissables réservées à certains. Laisser une place à l’apprenant, à son point de vue et à son histoire. Et la question du sens de ce que l’on fait est importante aussi. Avoir plaisir à faire de la radio peut être une motivation suffisante. La notion de « plaisir à faire » devient parfois difficile lorsqu’il s’agit d’un atelier en milieu scolaire et qu’il est question de note, de répondre à des objectifs d’un programme. Et puis j’ai découvert un type qui s’appelait Fernand Deligny, et qui a écrit, entre autres, La caméra, outil pédagogique.

Création sonore

Après ces premières expériences en tant que technicien dans des ateliers pédagogiques portés par la Ligue de l’Enseignement d’Indre-et-Loire, partenaire de longue date de Radio Campus Tours, j’ai pu m’impliquer différemment dans des projets radiophoniques. Je voudrais présenter quatre d’entre eux.

Université de Tours – résidence de David Christoffel

En 2015-2016, le créateur sonore David Christoffel était en résidence à l’Université de Tours. Il a proposé aux étudiants de participer à un laboratoire de création sonore et radiophonique autour de textes scientifiques surprenants, marginaux et désuets. Radio Campus Tours et Radio Béton sont intervenues pour enregistrer les trouvailles des étudiants. À partir de ces voix étudiantes lisant des textes plus ou moins étonnants, chaque radio a produit une petite série de montages. Pour réaliser ces montages, j’ai utilisé des sons de ma propre collection – chanteur de rue, machine à coudre, cigognes, train… – et des extraits sonores – Antonin Artaud, Maïté, Bernard Blier, discours de François Hollande et Nicolas Sarkozy… Ces collages sonores avaient quelque chose de la surimpression, je superposais mon imaginaire sonore à celui de l’étudiant, je faisais dire au texte qu’il avait choisi des choses sans rapport immédiat. Cela s’approchait du jeu littéraire, consistant à choisir des mots dans un texte original, à les remplacer par des périphrases, puis à donner le texte ainsi paré façon rôti de porc orloff à un autre joueur, qui fait de même… Un jeu des « Papous dans la tête » ! C’était ajouter un nouveau décalage au décalage initial, tout en sachant que l’auditeur, qui écoutera peut-être cette création dans son salon, en se brossant les dents, ou dans sa voiture, ajoutera un nouveau décalage de contexte, d’environnement sonore et de moment. Tout cela relève de la mise en abîme, et nous rappelle que, quand un objet sonore est lâché sur les ondes, il ne nous appartient plus, et qu’on ne sait pas comment il sera reçu.

Pensions de famille FICOSIL – Fondation Abbé Pierre – Une place à table

J’avais réalisé deux émissions « Le Dahu » à La Bazoche, pension de famille du réseau FICOSIL – Fondation Abbé Pierre de Tours. Une émission sur les « Salons de musique » proposés par le contrebassiste Sébastien Boisseau, alors artiste associé au Petit Faucheux, salle de Musiques Actuelles Jazz de Tours. L’objectif était d’emmener le jazz partout, surtout là où il va rarement, et donc de jouer dans une pension de famille. J’avais enregistré les réactions des participants. Une autre émission réalisée un 31 décembre au soir, où je demandais aux « résidents » (et non « résidents », qui est passif) quelles étaient leurs aspirations pour une nouvelle année. Delphine Laugier, hôte de la pension de famille La Bazoche, m’a fait savoir qu’il y avait des ateliers culinaires en cours, dans le but de préparer des bocaux pour un festival autour de la précarité alimentaire, et m’a proposé d’y faire des enregistrements. Je suis venue et revenue, et de fil en aiguille un atelier radio s’est inventé, avec les résidents, bien sûr, mais aussi avec les hôtes et les stagiaires. Il s’agit d’un projet collectif, qui n’avait pas été écrit à l’avance. Les captations réalisées pendant les ateliers culinaires ont servi à créer une bande-son pour une exposition photo. L’idée de la « Lunch Box » revient à Delphine Laugier : créer une petite pièce aux murs couverts de jolies nappes à carreaux où on voit les photos, et où on entend les sons d’ateliers. Cette bande-son « Lunch Box », a aussi été diffusée sur Radio Panik, à Bruxelles, dans le cadre d’une programmation consacrée à l’alimentation. Durant le festival, avec des enregistreurs numériques, les résidents ont pu réaliser des interviews et des captations. Ces sons ont été diffusés ensuite sur Radio Campus Tours dans le cadre de trois émissions en direct de nos studios, construites par les résidents. Enfin, une carte postale sonore avait été envoyée au concours Arte Radio. La radio a une capacité incroyable à relier les gens. Et dans le cadre d’ateliers, on peut se laisser aller à des choses expérimentales, avec les participants, et on peut aussi s’autoriser à être ambitieux. Si ce projet me tient à cœur, c’est parce qu’il montre bien que la radio est accessible à tous, qu’on peut faire de grandes choses avec peu de moyens financiers pourvu que l’on ait confiance en la richesse propre des participants.

Cartes postales sonores « Liban ou la géographie magique radiophonique »

Été 2015, Marseille. Je réalise une interview de Jean-Pierre Vallorani, photographe. Il me parle de son ami disparu peu de temps avant, auteur comorien et marseillais, Salim Hatubou. Je perds cet enregistrement.
Novembre 2015, festival Plumes d’Afrique. Jean-Luc Raharimanana, parrain du festival, interprète ses textes avec une valiha. Il dédie cette édition à son ami Salim Hatubou. Je retrouve l’enregistrement de l’été, et je propose à Jean-Luc Raharimanana de lire des textes de Salim Hatubou, les poèmes du livre Comores-Zanzibar qu’il a co-écrit avec Jean-Pierre Vallorani. Il accepte. Je mets les lectures dans l’interview, et voilà « Le Dahu – Comores-Zanzibar ».

Novembre 2015, festival Jean Rouch, Paris. Dans le cadre d’une formation d’anthropologie visuelle, réunissant le groupe d’étude de Rabat dont je fais partie, et celui de Beyrouth, je rencontre Danièle Davie. Elle relit mon projet de film, puis elle voit que je viens de Tours. Hasard, adolescente, elle a quitté le Liban, et a été au lycée à Tours. Elle a participé à un atelier théâtre, au lycée Grandmont, avec Jean-Luc Raharimanana… La pièce née de cet atelier – Le Puits –  porte la dédicace suivante : « à Danièle, et à tous les enfants qui savent ». Danièle travaille dans une université à Beyrouth, et elle aimerait faire une expérience radiophonique avec ses étudiants. Malheureusement, c’est plus compliqué que prévu à mettre en place… Finalement, nous décidons de créer une collection de cartes postales sonores, entre le Liban et la France. L’une envoie à l’autre des sons du quotidien qu’elle a enregistrés. L’autre en fait un montage, sans savoir d’où viennent les sons, et ne peut y ajouter que sa voix. Elle envoie cette carte postale, avec des sons qu’elle a elle-même récoltés, et ainsi de suite… Ces cartes postales sonores ont été diffusées dans le péristyle du Grand Théâtre de Tours, dans le cadre d’une exposition réalisée par les Brigades Numériques, à l’occasion du concert de Kerry James. Le thème de l’exposition était « Réussir ». Voilà, comment le son réussit à traverser le temps et l’espace, comment il rend les gens proches et les relie, comment il permet de voyager, d’un imaginaire à l’autre, beaucoup mieux que l’image. Et voilà pourquoi je ne crois pas en la radio filmée.

« Parlons-nous tous la même langue ? » – Lancement du Pôle Écriture(s) Artefacts

Artefacts est une coopérative d’activités culturelles et artistiques. Elle rassemble des artisans, des artistes, webmasters, designers, journalistes, botanistes, médiateurs culturels qui souhaitent autant développer une activité propre que réunir des compétences pour imaginer des projets communs.

Il existe dans ce but plusieurs pôles au sein d’Artefacts : pôle médiation, pôle web, et le dernier né : pôle écriture(s) qui rassemble des auteurs littéraires, web et… sonore !  Pour fêter la naissance du pôle – j’étais à l’époque en contrat d’accompagnement chez Artefacts – nous avons imaginé un événement liant l’écriture littéraire et l’écriture sonore. Le thème de l’émission était « Parlons-nous tous la même langue ? » À partir  de ce thème, j’ai créé une bande sonore de 16 minutes, en 5 chapitres. Cette bande-son est composée de fragments sonores hébergés sur mes disques durs : sons enregistrés en voyage, sons coupés au montage, extraits d’interviews. Je me suis enregistrée lisant des textes littéraires, scientifiques ; on y entend aussi des extraits de discours d’hommes politiques. Cette bande-son est un voyage dans le temps et l’espace, dans le conscient et l’inconscient, dans le langage. Par exemple, dans le chapitre 5, l’excellent accent anglais de Valéry Giscard d’Estaing cohabite avec le volapük de De Gaulle, des gouttes d’eau enregistrées au Maroc, un extrait lu d’un reportage de Titayana, femme Grand Reporter des années 20/30, où elle critique les pesanteurs et les circonvolutions des discours des Persans. Parlons-nous tous la même langue de bois, aux quatre coins du monde ? Un autre chapitre superpose plusieurs lectures d’un texte composé de fragments issus de plusieurs prospectus, brochures, revues d’art contemporain. Des formules pompeuses, dont le sens échappe, rassemblées en un collier à plusieurs rangs, et qui se finit en borborygme. Parlons-nous toujours la même langue, quand on déploie autant d’ardeur à produire des discours confus ?

Les auteurs l’ont écoutée, puis s’en sont inspirés pour faire des propositions pour trois ateliers d’écritures qui avaient lieu simultanément. Elles ont pu en faire écouter des extraits aux participants lors des ateliers. Moi, je réalisais des captations pendant les ateliers, dont j’ai fait trois petits montages. À l’issue de cette journée d’écriture, nous avons réalisé une émission d’une heure en direct sur Radio Campus Tours, où nous lisions des extraits des textes produits par les participants, et interrogions le processus d’écriture, et même les écritures. Ici, le son précède l’écrit, et entraîne à nouveau le son. Le son vient initier et conclure, agrémenter, l’acte d’écriture (littéraire). Reste que l’intime conviction que le son et l’écriture littéraire, poétique, théâtrale, sont une seule et même chose n’est pas universellement partagée. Et que dire à trois auteurs qui ont vingt ou quinze années d’expérience d’ateliers d’écriture que l’on fait une seule et même chose, alors qu’on « débute », ne suscite pas forcément l’adhésion ni l’enthousiasme espéré. Et peut-être est-ce réellement assez immodeste. « Ah, jeunesse, jeunesse ! »

Et maintenant, que vais-je faire ?

Capter le réel : ça peut faire peur, quand on n’est pas journaliste, ou documentariste, alors que la fiction radiophonique semble plus accessible. On peut partir de soi, on peut mentir, faire comme si, on peut faire semblant de, alors qu’une interview, on la réalise de toute façon avec la personne que l’on est. En création sonore amateur, même un son qu’un professionnel trouverait raté, est bon. Un joli son tordu, strident. Une voix qui se perd dans l’espace. Une voix qui hésite, qui bafouille. Je veux poursuivre mon exploration de l’écriture sonore, seule ou avec d’autres, ou dans des ateliers. Des ateliers de reportages, mais aussi des émissions sur un plateau, de création sonore, de fiction sonore. J’ai réalisé un travail sonore autour d’un atelier d’écriture poétique de l’auteur Jean-Luc Raharimanana, à l’École de la Deuxième Chance de Tours. Les jeunes gens ont écrit des textes très personnels en atelier avec l’auteur, et pour ceux qui le souhaitaient, ils ont été enregistrés. J’en ai fait une émission UNIVOX, diffusée sur toutes les radios du réseau Radio Campus France. Ainsi, la radio était un « porte-voix » pour ces jeunes gens qui ont souvent eu des parcours difficiles, et qui aspirent, comme tous les jeunes de leur âge, à être heureux. Ils sont venus aussi à la radio pour participer à une émission.

J’espère aussi agréger des âmes poètes de Tours, en une émission poétique, et singulière, la « ‘adio pouwie », forme artistique créole, métisse, ni totalement art plastique, ni totalement poésie, ni tout à fait radiophonique, et un peu bancale, et beaucoup expérimentale, si possible dans des bars. Je planche d’ailleurs sur un « Manifeste des Tontons Makrouts », dont on notera déjà le métissage et la promesse de mauvais goût.

Par ailleurs, j’espère développer le projet éditorial de ma radio pour avoir bientôt une matinale et une émission de mi-journée tous les jours, avec évidemment de l’actualité locale, nationale, internationale orientée sur le monde étudiant, lycéen et jeunes actifs. Je ne me sentirais pas légitime à proposer des ateliers d’éducation aux médias si moi-même je ne produisais pas de contenus journalistiques, et de toute façon, cela me manquerait trop. Je voudrais monter une équipe éditoriale avec des étudiants, des lycéens, des jeunes gens croisés au gré des ateliers. De l’info sourcée, de qualité, du terrain, des invités plateaux, mais toujours avec le brin de folie et d’imprévu que permet une radio associative.

Je voudrais que ces contenus soient d’une qualité suffisante pour permettre de travailler avec d’autres médias locaux en quête de contenus sur le monde étudiant. Je voudrais aussi créer des ponts radiophoniques avec des étudiants francophones des quatre coins du monde ! Je suis en train de faire une VAE (Validation des Acquis de l’Expérience) auprès de l’École Publique de Journalisme de Tours.

J’aimerais beaucoup participer à un groupe de recherche pluridisciplinaire autour du média radio en psychiatrie, et créer une webradio dans un service de psychiatrie, pour et par les patients et les équipes soignantes. J’ai contacté le CHRU de Tours à ce sujet, je suis en attente d’un retour.

En résumé, je vous le dis, je voudrais faire du journalisme de recherche et de création. Je commence à lire des écrits sur la radio, notamment la revue Syntone. Je me rends compte que je ne réfléchis pas vraiment mon « faire » radiophonique. Je fais, j’essaie. Ces lectures, si nourrissantes qu’elles soient, ont un côté un peu effrayant : et si j’en oubliais de faire par moi-même ? De chercher par moi-même ? Et si je me décourageais, en me disant que tout a déjà été fait et mieux que je ne pourrais le faire ? Alors, peut-être serais-je plutôt tentée de parcourir l’espace et le temps à la rencontre des faiseurs de radio, pour qu’ils me montrent et me racontent ce qu’ils font. Et ça ferait de très bons reportages. À bons entendeurs !

Bibliographie

DESARTHE Agnès. Comment j’ai appris à lire, Paris : Stock, 2013.

Pour citer cet article

Référence électronique

Mélissa P. WYCKHUYSE, « Radio brute et singulière », RadioMorphoses, [En Ligne], n° 4 – 2018, mis en ligne le « 28/12/2018 », URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2019/01/04/radio-brute-singuliere/

Auteure

Mélissa P. WYCKHUYSE est chargée d’antenne à Radio Campus Tours.

Courriel : melissa@radiocampustours.com

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