La création associative : la radio du sensible. « L’ordre du jour » émission matinale d’écriture radiophonique

Lolita VOISIN

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La pratique du son, l’expérience sonore, pourraient se raconter à la manière d’un récit de vie, à la manière d’un parcours dont on ne maîtriserait aucun des croisements de routes. Aucune des intersections. Pour revenir sur une pratique radiophonique personnelle, naïve et novice, il faudrait dessiner le tracé en suivant ses détours ; c’est ainsi qu’apparaîtrait peut-être la forme de ce que l’on a fait, de ce que l’on a produit sans le délimiter, de ce qui est advenu sans qu’on l’ait imaginé.

Ma pratique radiophonique a croisé la route de deux organisations : une compagnie de spectacle vivant que j’ai fondée en 2010 pour porter un rêve d’itinérance radiophonique et de rencontres avec l’espace quotidien de la vie des gens[1], et une radio associative militante locale[2], dont j’ai poussé la porte du studio pour la première fois à la fin de l’hiver enneigé de 2013. Deux organisations collectives déjà. Et si mes premiers pas s’imaginaient dans la solitude des incertitudes et des doutes, à tenter de faire exister des désirs individuels, c’est déjà dans l’atmosphère de ces collectifs que les choses prenaient forme et qu’un léger chemin, à peine quelques herbes coupées, commençait à se dessiner.

Huit ans plus tard, au détour d’une réflexion autour de la création sonore dans les radios associatives[3], nous prenons la parole pour dessiner les lignes d’une pratique nécessairement protéiforme et inventive, sans cesse en train de se construire. À partir de ce constat : il ne nous est jamais demandé de définir la matière sonore qui naît de jour en jour. Pourtant, on peut décrire une saison d’une émission matinale diffusée les lundis à l’aube, à l’heure où la nuit se change en jour ; et raconter, à partir de cette expérience, l’évolution d’une écriture radiophonique sur le fil, en direct sur l’antenne, seule en studio, dans le temps mystérieux des matins qui se lèvent et se lèveront toujours.

En cinq chapitres, L’ordre du jour s’est levé à l’aube, d’octobre 2017 à mai 2018, dans le studio désert d’une radio associative locale, à Blois.

Chapitre 1 – Le goût du matin (été)

Cela commence toujours par une idée, le nom viendra plus tard. C’est l’été. L’heure de toutes les prospectives. Avec Guillaume Legret, directeur de Studio Zef, nous prenons le camion de la radio pour aller visiter d’autres radios associatives, pour élargir notre angle de vue et imaginer ce que notre station doit encore devenir. Je rencontre Mélissa Plet-Wyckhuyse dans les locaux de Radio Campus Tours, qui me rappelle la richesse de l’humilité dans notre pratique de la radio ; nous y partageons nos expériences et nos compétences techniques quasi nulles. Cela redonne confiance : elle suit le même chemin. Nous traversons le centre de la France, atteignons Limoges, le quartier Beaubreuil, le parvis de la tour, le sommet de la tour et là, le studio de Beaub FM. Je me souviens d’une phrase en particulier du directeur de cette radio perchée : « Ce n’est pas grave, nous sommes des gens qui parlons à des gens, et ce n’est pas grave ». Il nous rappelle qu’une radio associative vit du direct, plus de 7h par jour sur Beaub FM. Sur la route du retour, le long des glissières de sécurité, l’enthousiasme augmente en même temps que l’idée d’une nouvelle émission. Une matinale. Moi qui ne suis pas du tout du matin. Je prendrais l’antenne quand la nuit est encore noire et ne la rendrais qu’une fois le jour levé. Une émission de radio qui dépendrait de la terre qui tourne. Il faudra ne jamais commencer à la même heure.

L’image peine à se construire. Dans le désert du petit matin, j’imagine raconter à l’antenne l’intemporalité d’une table de cuisine, l’ambiance populaire d’une solitude ménagère. Sur la table, un café fumant, un journal, une vieille carte postale, des livres qui s’entassent… J’imagine dessiner cette table à travers des chroniques, une lecture au hasard, la présentation d’un journal ou d’une revue indépendante, la lecture d’une ancienne carte postale, un son venu de la nuit… mais toujours pas de nom d’émission. Il faudrait qu’il soit futile et quotidien, qu’il évoque également la solitude du matin, l’heure imperceptible où tout change. La veille de la première, le nom surgit, certain : ce sera L’ordre du jour.

Seule, entrer dans le studio, passer toutes les portes, allumer la lampe de chevet au-dessus de la table de mixage ; il fait nuit, les auditeurs dorment encore j’en suis sûre, comment pourrait-il en être autrement. Placer la voix émue, qui sera celle de l’aube ; l’émission commence :

« Imaginez la scène. Une odeur de café brûlant, la brume des rêves qui s’estompe, les couleurs qui changent, c’est L’ordre du jour qui commence. »

Chapitre 2 – Le goût des autres (automne)

La première passée, il faut affirmer le ton et l’écriture. Tenir les chroniques sur le long terme. Trouver la voix juste. Retenir les auditeurs dans leur sommeil, dans leurs pensées solitaires, dans la protection de leur voiture et de leur petit matin. Les faire passer de la nuit au jour. Trouver la voix qui leur parlera dans ce moment personnel, presque intime, du changement de la nuit, sauvage, en jour, domestique. Les essais s’enchaînent autant que les semaines. Les lectures, brutes, me plaisent ; je reconnais le grain de ma voix, il est différent à chaque fois, amplifié par le micro, je m’écoute autant que je lis. Je commence toujours l’émission par la lecture, il fait encore nuit, c’est un moment que j’aime beaucoup, presque parfait. J’aime aussi les ambiances nocturnes que je cherche dans mes vieux enregistrements : un livreur de journaux, le cauchemar des enfants, des bruits de ville. Je me plais à trouver quelques morceaux de musique qui devraient amplifier les messages secrets que je tiens bien cachés.

Mais je me sens seule dans le studio. Je suis trop bavarde parfois, je sens que je perds la poésie du moment dans les longues descriptions des journaux, je sens que je me répète sans étonnement. Je reçois les premiers retours. Ils sont confus et bienveillants, certains s’impliquent un peu plus que d’autres. Je sens la frontière entre eux et moi devenir papier : pourquoi ne seraient-ils pas avec moi, dans ce studio ?

Lentement, l’idée traverse. Ouvrir plus larges les vues autour de moi et commander des sons, m’entourer de chroniqueurs invisibles, en respectant leur distance, leur peu d’histoire du côté du micro, leur goût, leur qualité. Celui-ci a une voix de crooner et arpente Paris en scooter, ce serait comme cela que je le dessinerais : je lui commande des descriptions de rue depuis son deux-roues, personnage de l’histoire. Celle-ci s’émerveille d’un rien et vit tout en modestie, je l’ai quittée l’été dernier. Elle est à Bristol : je lui commande un journal de son exil en Angleterre. Lui va au cinéma comme il respire, et ceci depuis son adolescence, quand il collait ses tickets de cinéma dans des carnets très épais : je lui commande une chronique cinématographique. Lui, passe ses soirées sur YouTube et s’entourent de sons perdus et retrouvés par algorithme : je lui commande des instants web spontanés. Lui, décrit les villes à partir de leur histoire, il connaît les traces du temps, nous aimons les lieux, nous nous envoyons des cartes postales : nous pourrons les lire mutuellement, dans un ton un peu guindé, et nous commencerons toujours par « Je t’envoie ce que je vois de ma fenêtre… ». Lui, restaure sa maison, je lui commande des chroniques de chantier. Lui, exhume des textes d’hommes morts, il les lira au présent.

Miracle, les premiers sons arrivent. Samedi, dimanche, la récolte commence. Ils sont légers, enregistrés avec leur téléphone, ils jouent le jeu, interprètent mes dires, proposent des choses dont je tiens l’éphémère dans mon ordinateur. Après un peu de montage pour nettoyer ou raccourcir certaines propositions, je n’ose rien toucher : j’organise la matinale en pistes successives qui seront lancées les unes après les autres. Les dimanches soir ressemblent à des nuits blanches. Il y a toujours un moment de panique, puis, quelques minutes de montage plus tard, une joie intense, une émotion très physique, celle du moment où l’on se sent prêt. Il ne reste plus qu’à attendre le lever du jour.

Je ne suis plus seule dans le studio. L’émission est collective, je dois raconter qui sont ces nouvelles voix, j’écris quelques phrases pour accompagner leur passage respectif et je fais attention à l’ordre des choses. C’est encore très brut, les changements de pistes sont assez agressifs. Mais je me sens bien entourée. Je me sens plus forte pour affronter le matin et la lumière qui vient.

 Voix féminine 1 – Vous êtes toujours en direct sur Studio Zef, d’autres voix me sont arrivées ; depuis son scooter, il regarde le monde, c’est Ben, à Paris.

Ouverture d’une ambiance de rue, bruit de moteur.

Voix masculine 1 – Place des Victoires, dimanche soir, 18h30, personne. Kenzo, Gérard Darel, les Petites, Tagata, Pronomias, la Maison Sarah Lavoine, Agence immobilière, Zadig et Voltaire, Zénia, Chipos ou Cripos ou Cripoisse, Victoires… Tout est fermé. Quelques lumières éclairées. Louis XVIII brille au milieu, je rentre.[4]

Chapitre 3 – Les traces de son passage (hiver)

Parmi les sons que l’on m’envoie, les voix et les descriptions se mêlent souvent au bruit d’ambiance. Petit à petit, certains s’aventurent dans la prise de son brut : souterrains de métro, ambiances urbaines, cloches et festivals. Ils partagent les traces de leurs passages dans des lieux que je ne verrai jamais. Par la prise de son, ils tiennent leur quotidien entre des mains timides, parfois malhabiles, mais précieuses et décidées. Par des téléphones portables et leurs micros discrets, ils captent, compilent, multiplient. Certains m’envoient un son, très choisi. D’autres m’en envoient une liste. D’autres encore, ne sachant que choisir, m’envoient plusieurs propositions, parfois très longues.

Certains dimanches soir, je dois monter plusieurs sons envoyés par la même personne : par ma voix, j’essaie de restituer une histoire, telle que je l’imagine. Je reçois tout par mail, je n’échange jamais avec ces contributeurs invisibles sur le sens de leur prise de son. Ils me la livrent, je commence à la transformer, par les marges ou par les centres, je coupe, je parle à l’antenne par-dessus ces bruits venus d’ailleurs, je recompose. Je n’ai plus la gêne du début à modifier ce qu’ils me proposent. Il me semble que c’est réciproque : je reçois de plus en plus de choses qui sortent largement des cadres définis au départ. Des pleurs nocturnes d’enfants et des lectures d’insomnie au lieu des chroniques de chantier par exemple. Certains affirment leur voix et se lancent dans des descriptions des lieux traversés et des gens rencontrés, accompagnent l’auditeur et assument le partage exhaustif, par le son et par l’impression, de ce qu’ils vivent.

La nuit du premier janvier est un lundi. Que faire de cette nuit blanche ? Ce soir-là, je décide de réaliser L’ordre du jour de minuit jusqu’à l’aube. Un long direct, plus de huit heures trente. Mon père me prépare une playlist : un morceau de musique par année de sa vie, des musiques qui prennent la forme d’un journal intime, depuis ses 10 ans et ses premiers souvenirs musicaux : depuis 1966, nous allons vers 2017 à mesure que le jour se lève. Dans le noir épais de cette nuit où les noctambules, les insomniaques et les travailleurs de nuit tournent en rond dans la ville, je me sens libre d’essayer de nouvelles formes, plus intimes, plus mystérieuses, sons et lectures mêlées, carnets d’amour et archives personnelles. La totalité de la nuit noire emporte ces essais radiophoniques qui ne seront jamais fixés sur un podcast, disparaîtront immédiatement ; reste l’impression : il faut que la radio parle exactement en même temps que l’instant et le ciel — je regarde souvent par la fenêtre du studio, nuit et jour.

Voix féminine 1 – et un autre son venu de Bristol, c’est Albane qui quitte l’Angleterre très tôt ce matin et conte les rivages des gares routières.

Ouverture d’une ambiance de gare, les sons résonnent haut dans l’architecture, bruit de bas, quelques frottements, la main certainement sur le micro du téléphone.

Voix féminine 2 – Salut L’ordre du jour, aujourd’hui, ce sera un voyage à travers la Manche par le bus, du coup je suis dans la gare de Victoria Station, à Londres, après avoir fait deux heures de train depuis Bath. Dans trente minutes, je vais embarquer dans un bus… hmm, c’est très glauque mais c’est spécial, plein de valises partout, de grands tableaux avec des horaires de bus qui vont partout, partout partout en Europe, de l’Écosse, des Pays de Galles, en Hollande, en Pologne, enfin bref… du coup, c’est une atmosphère assez particulière, je me demande toujours comment les chauffeurs de bus font pour travailler, pour faire ce travail. Un travail nocturne, qui dérange personne, qui emmène des gens qui vont dormir pendant tout un trajet… On entend le début d’une annonce de gare.

Chapitre 4 – Laisser venir les imaginaires (printemps)

Et puis, les chroniques s’estompent, c’est maintenant à moi de mener l’histoire, davantage qu’à eux de la dessiner de leurs enregistrements. Peu à peu disparaît la construction d’un propos qui serait tenu de part en part. Les sons que je reçois m’étonnent. Je me demande d’où partent ces collaborateurs, d’où arrivent leurs désirs d’enregistrement. Ils n’ont pas d’expérience radiophonique ni d’expérience sonore, et pourtant il y a tant à dire à partir de ce qu’ils m’envoient. Je me demande comment ils se placent, entre réalité et fiction, à se donner ainsi. Quel jeu de rôle, quel théâtre invisible sont-ils en train de jouer ?

Parfois, je me demande où ils s’inspirent, peut-être à se découvrir les uns les autres quand ils écoutent l’émission. Pour la plupart, ils ne se connaissent pas, pas tout à fait. Je donne quelques conseils, quelques directions, aux plus incertains de la bande. Mais de plus en plus, je ne dis rien, j’envoie un SMS que je copie pour un autre (« Un son pour lundi ? »). J’ai l’impression que chacun s’amplifie des autres, alors qu’ils ne se rencontrent jamais. Peut-être se soutiennent-ils inconsciemment. C’est drôle, moi qui ai toujours peur avant de prendre le direct, leur certitude me rassure et j’ai hâte de l’aube des lundis désormais différents, hâte de faire entendre leurs propositions, d’en faire une poésie éphémère, presque anonyme.

Certainement parce que nous n’avons aucune formation à la prise de son, à la création sonore, parce que nous n’avons ainsi aucun formatage, ces créations, qui naissent dans l’urgence de la vie quotidienne, ne sont pas balisées par des temps de tournage et par des moyens techniques préparés. C’est une radio brute, où la technique est au service de l’écoute, d’une perception. C’est une radio urgente, qui ne s’accommoderait pas de multiples prises de son. Ainsi, j’ai parfois l’impression de recevoir des souffles, des errances, à la fois dans les paysages et dans les récits intérieurs. Une sorte de mélopée, non préparée, non écrite, qui se joue en une prise, volontairement solitaire, qui se livre en entier, et m’arrive ainsi. J’aime d’ailleurs les sons de coupe à l’entrée et au sortir de ces enregistrements, je décide parfois de les garder à l’antenne, comme pour transmettre ce temps immédiat, cette urgence du quotidien coutumier, qui deviendrait extraordinaire par ce seul geste de la captation.

Cette tentative de l’écoute, je ne pensais pas qu’elle se transmettait si facilement. Bientôt je reçois des sons du frère de l’un des premiers participants. Il écoutait L’ordre du jour sur le chantier de son frère, le voilà parti en voyage en Équateur, et de là-bas, il s’enregistre dans les montagnes avec un compère, ils décrivent dans de très grands paysages ce qu’ils voient de leur voyage et m’envoient spontanément leurs enregistrements. Leur monologue à deux voix est parfait, les voix sont claires, posées, les silences arrivent au bon moment, le paysage s’invite dans leurs yeux qui s’invitent à l’antenne : il y a une grande poésie à les faire entendre depuis le studio, qui devient immense. Il rentre finalement de voyage, et laisse ce compère continuer sa route dans les très grandes montagnes de l’autre côté de l’océan. Cet homme seul parcourt l’Amérique, il a un Smartphone certainement. Je ne le connais pas, et bientôt, je reçois pour la matinale des sons de cet inconnu, de longs monologues poétiques jetés d’un souffle dans des ambiances de grand air, dans des volumes de marche, dans des mouvements de pensées intimes. J’ai parfois l’impression qu’il me livre le sentiment d’une vie entière. Ces petits éclats intérieurs d’un inconnu, je les sculpte à peine, je taille la surface pour amplifier le rythme, je ménage ses propres répétitions, ses propres incantations, pour en livrer la fragilité et ce grand don, quelques lundis matin privilégiés. Une fois, il m’envoie un enregistrement de trente minutes, sans un mot et cet enregistrement commence par cette question : « pourquoi parler à son téléphone alors que je n’ai rien à dire ? » ; à travers l’hésitation même de la posture de l’enregistrement et de ces descriptions à la fois extérieures et intérieures, il livre la distance de cette écriture vaine et totale, il questionne l’exercice de livrer sa vie éphémère sur des ondes qui toucheront d’autres inconnus, de manière très éphémère également. Je garde longtemps cet enregistrement, ne sachant qu’en faire, et un dimanche, je décide d’emplir entièrement la matinale de ce monologue si fragile[5]. C’est la première fois que je fais tant de montage pour amplifier ses dires, et la matinale se renverse, il devient la voix principale et ouvre la possibilité d’un récit plus mystérieux.

Émission après émission, semaine après semaine, il me semble que leur manière d’écouter le réel, de capter le furtif, se fait plus fine, comme s’ils vivaient un apprentissage de l’écoute. Je leur fais peu de retours, ils découvrent le lundi matin ce que j’ai fabriqué de leurs propositions, ils ne savent pas ce que les autres enverront, qui sera présent dans cette matinale, quelle voix croisera la leur. Notre positionnement est collectif, souterrain : en toute humilité, nous pourrions d’une part réduire l’espace de notre propre monde intime en le livrant pudiquement, et d’autre part augmenter mystérieusement notre territoire, reliant les paysages, les errances, les regards, par le collage d’impressions étrangères rassemblées en un moment unique, le lundi matin, entre chien et loup.

Mois après mois, les envois restent réguliers, ils écrivent leur histoire, une histoire avec du bruit, cette matinale prend la forme d’un soutien à la vie quotidienne, et mon rôle consiste de plus en plus à exposer les artifices du dispositif radiophonique.

Voix féminine 1 – Et ce matin, tout sera affaire de monologue. La nuit enveloppe comme une neige sèche celui qui ne dort pas. Il est sorti. Cette nuit encore. Il rôde. Il se déplace, se tapit selon la température de l’air. Il voit dans la nuit.

Pièce sonore – errance dans la ville au rythme des pas de celui qui erre, description par une voix masculine des inconnus en silhouettes qui marchent à la même heure dans la même rue. La pièce se termine par les sifflements des trains près d’une gare de triage, longs sons aigus qui se terminent dans l’épaisseur de la nuit.

Voix féminine 1 – Il prend la route comme on prend une occasion. Il la saisit, et il dit ce qu’il en pense. Il dit. On avait entendu Quentin alors qu’il traversait à pied les hautes montagnes, celles qui se dressent derrière l’océan. Il est revenu.

Il est garé dans la zone industrielle. Là où les lampadaires n’éclairent plus personne. C’est la nuit, les trottoirs sont recouverts d’herbe depuis longtemps, on se demande si quelqu’un les a déjà foulés, ces trottoirs… Seul dans son camion, lui-même seul garé le long d’une route dépeuplée, il entame un long monologue. C’est ce que je disais, ce matin, tout est affaire de monologue.

Voix masculine 2 –Et voilà, donc là c’est le mille-et-unième enregistrement ce soir, oh pourquoi ça vibre… parce que ouais ça fait trois heures que je m’enregistre et je sais jamais quoi dire, et en plus je ne suis jamais satisfait des trucs que je trouve à dire quand j’en trouve, euh… voilà, là je suis dans mon camion, j’me fais chier donc je parle à mon téléphone, ce qui est complètement, oh la la, où va le monde, où va le monde. J’ai travaillé toute la semaine au bureau, et là c’est le week-end, je suis à dix mètres du bureau… comme quoi je vis dans un camion, je suis mobile et puis j’ai l’impression d’être encore plus accroché à une localité qu’avant. Ouais. Qu’est-ce que je peux dire sinon… Oui ben fallait que j’enregistre quelque chose, mais je me suis rendu compte que j’avais rien à dire et ça m’a énervé, parce que j’étais vagabond sur les routes et tous les jours j’avais des trucs à dire, parce que c’est la vie de vagabond, en fait, il se passe tout le temps quelque chose, on sait jamais ce qu’il va se passer le lendemain, de même quand il se passe rien, c’est comme s’il s’était passé quelque chose… alors qu’en société, de toute façon, on sait toujours ce qu’il va se passer le lendemain, tout est planifié, tout est toujours pareil, donc heu… ben effectivement, j’ai pas de surprises, et puis y’a rien à dire… Mais voilà du coup ça m’énerve d’avoir rien à dire parce qu’au final je ne me sens pas forcément moins heureux que quand j’étais vagabond ou moins inspiré mais pourtant, j’ai rien à dire.[6]

Chapitre 5 – L’écriture à l’envers

Peut-être parce qu’ils sont novices, premiers, primitifs presque dans leur captation du réel ou de l’émotion. Peut-être parce que le temps est toujours très court, l’enregistrement brut, capturé, spontané. Peut-être parce qu’ils me font confiance pour transformer ce qu’ils vivent. Prime l’histoire, et les enregistrements agissent quand je les reçois comme une matière brute, comme un matériau à sculpter. J’ai souvent très peu de temps, un dimanche soir, une seule nuit. Je n’ai jamais aimé les dimanches soir, et voilà qu’ils sont pleins maintenant de ces éclats de voix et de bruit dans la maison, le jardin, voilà qu’ils explosent dans ma tête, dans l’escalier, sur le tapis, tous éclatés, trop nombreux, trop longs ; et lentement, dans la puissance de la solitude, je vais patiemment sculpter ce matériau invisible, composer l’histoire, chercher la musique, les paroles, assembler les personnages.

Tout à la fin, quand les fichiers sont bien rangés dans le dossier numérique qui porte le nom du lendemain matin, je prends mon cahier et j’écris. J’écris les mots qui viendront diriger l’histoire collective de ces inconnus-là, de ces poètes ordinaires. Je les réciterai demain, en trouvant la meilleure voix, en m’appuyant sur certaines ambiances de villes qui porteront mes écritures – ne plus jamais lire à blanc. Il faudra que l’émission tienne dans un seul souffle, celui, ténu, du petit matin. Il faudra que l’image radiophonique se transforme à mesure que le jour se lève, et prenne la lumière.

Dernièrement, c’est presque devenu un jeu. Je reçois les enregistrements, je les écoute le dimanche, et pendant la journée, je commence à imaginer un thème, une leçon, un état d’esprit, une démonstration. Par exemple, je pourrais annoncer en début d’émission « Et ce matin, on hésite », ou « Ce matin, nous vieillissons » ou encore « Ce matin, il faudrait se tourner vers le bord du monde ». Je m’appuie sur un son en particulier et mon état d’esprit présent, pour choisir le sens de l’histoire. Cachée derrière les sons des autres, je me livre toute entière. Ensuite, tout prend un sens. Je choisis la lecture en fonction de cette idée, je choisis et je tourne les enregistrements de manière à ce qu’ils se répondent, je détermine quelques morceaux de musique qui, par leurs rythmes, mais surtout par leurs mots, amplifieront l’histoire globale. L’excitation augmente, la liste de lecture est presque terminée, encore un peu de montage ici, superposons déjà cette musique à cette ambiance, ce sera plus fluide à l’antenne, il ne faudra pas que j’oublie de parler juste à cette intersection-là, sur le bruit des pas qui descendent, j’ai quinze secondes, je m’entraîne, ces deux phrases tiendront dans ces quinze secondes, certainement. Nous sommes dimanche soir, déjà presque lundi, il est souvent minuit quand je commence à écrire dans mes cahiers ce que transmettra ma voix. C’est comme un lissage. Par le grain de la voix, par l’explicitation de l’idée, par la contextualisation des sons, il faudra que je rende l’auditeur complice du poème qui s’impose doucement, il faudra trouver le bon rythme, penser à la langue, ses répétitions, ses détours, ses respirations – écrire à voix haute ; je me souviens souvent des poèmes de Prévert que je lisais avec gourmandise adolescente, et les mots s’impriment sur le cahier. Les musiques s’intercalent, souvent comme choix final : tout est prêt, il est deux ou trois heures du matin, et alors, la semaine s’ouvre entièrement. Dans quelques heures, selon la saison, je serai dans le studio désert, à regarder le ciel et à prendre le direct.

Alors, la matinale entre dans un champ mystérieux : elle ouvre l’espace entre une intimité (la mienne et celle de ceux qui m’ont confié leurs sons) et sa confrontation avec les autres, les auditeurs, avec le monde. Par l’agencement des plans sonores, la distance matérielle rejoint la distance émotionnelle. Je tente d’organiser chaque lundi matin la vérité des enregistrements de chacun pour en dessiner une fiction collective, sorte de lent poème au sortir de la nuit, lorsque de soi-même on sort rejoindre le monde qui n’en finit plus de tourner.

Carnet.Notes

Figure 1 – Carnets de notes de préparation de L’ordre du jour.

Conclusion

L’expérience radiophonique de L’ordre du jour, expérience dans le temps long d’une année entière, à raison d’un direct par semaine et dans le mystère de l’aube, tient à cette création instantanée, cette écriture qui ne vient que dans les propositions sonores d’étrangers. Je découvre d’autres manières d’entendre, de capter, de vivre et, à partir de cela, dans l’urgence d’une seule nuit blanche, dans la veille d’une nouvelle semaine, il faut composer une histoire qui soit à la hauteur de chacun, de ces multiplicités d’écoute. À la hauteur d’une histoire collective qui naîtrait spontanément, dans mes cahiers, au regard de ces sons divers assemblés.

 Il y a maintenant, après plus de huit mois d’expérience, une sorte de certitude. Arrivée l’heure fatidique du passage entre le dimanche et le lundi, une sorte de miracle se produira. L’assemblage prendra, se formera, se dessinera ; j’avance dans l’écriture de chaque matinale avec cette évidence. J’affinerai les passages, les lieux, les instants ; je sculpterai cette histoire commune, faite de nostalgie du futur et d’associations d’idées ; je respecterai le goût des autres pour écrire une sorte de poème intime dans un présent fait de réel, un hymne à « ces chers invisibles » de Walter Benjamin, ces auditeurs qui recevront dans leur petit matin une voix sans corps, la mienne, qui assemblera la voix des autres, et qu’ils accueilleront « comme un hôte[7] ».

Notes

[1] La compagnie Jean et Faustin à Suèvres, compagnie de spectacle vivant www.jean-et-faustin.eu

[2] La radio associative Studio Zef à Blois, outil de l’Union Régionale de l’Office Central de la Coopération à l’École (UR OCCE Centre) www.studiozef.fr

[3]Conférence au festival Longueur d’Ondes 2018 à Brest, à partir d’une discussion entre Lolita Voisin et Mélissa Plet-Wyckhuys chargée d’antenne sur Radio Campus Tours, réalisatrice de l’émission « Le Dahu » et d’ateliers radio, conférence animée par Guillaume Legret directeur de Studio Zef, radio associative de Blois.
http://www.studiozef.fr/non-classe/creation-associative-la-radio-du-sensible/

[4] Extraits de « L’ordre du jour » – Lolita Voisin – Émission matinale diffusée sur Studio Zef – durée 00 :30 :00 – saison 2017-2018

[5] http://www.studiozef.fr/lordre-du-jour/lordre-du-jour-5-mars/

[6] Extraits de « L’ordre du jour » 5 mars 2018 de Lolita Voisin – Émission matinale diffusée sur Studio Zef – durée 00 :30 :00 – saison 2017-2018.

[7] Walter Benjamin, Écrits radiophoniques, 2014 [1930],  Allia.

Pour citer cet article

Référence électronique

Lolita VOISIN, « La création associative : la radio du sensible. L’ordre du jour émission matinale d’écriture radiophonique », RadioMorphoses, [En Ligne], n° 4 – 2019, mis en ligne le « 30/12/2018 », URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2019/01/04/creation-associative-radio-sensible/

Auteure

Lolita VOISIN réalise des créations sonores, des émissions de radio et participe à des occupations sonores de l’espace privé et public, au sein de la radio associative Studio Zef. Elle travaille à l’école de la nature et du paysage de Blois.

Couriel

lolita.voisin@gmail.com

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