Sommaire – numéro 4

Dossier. Les renouvellements de l’écriture radiophonique : programmes, formes, contenus

Sous la direction de Séverine Equoy Hutin et Christophe Deleu

Contributions scientifiques

Séverine Equoy Hutin et Christophe Deleu
Quand l’écriture renouvelle les programmes radiophoniques : analyser les pratiques, les formes et les contenus

Laurent Fauré et Natalia Marcela Osorio-Ruiz
La place de l’écrit (numérique) dans la production du discours radiophonique. Matériaux pour une comparaison entre radios colombienne, française et italienne

Céline Loriou
« La radio est le plus grand professeur de France » : la causerie radiophonique pour transmettre les savoirs historiques (années 1945 – années 1960)

Félix Patiès
Les radios libres renouvellent l’écriture radiophonique : Le cas de Radio Libertaire de 1978 à 1986

David Christoffel
De l’opéra à la transfiction radiophonique.

Francesca Caruana
Du son à l’image, un effet d’exotisme

Contributions professionnelles

Thomas Baumgartner
Les Passagers de la Nuit de France Culture, dispositif collectif d’invention radiophonique

Lolita Voisin
La création associative : la radio du sensible L’ordre du jour émission matinale d’écriture radiophonique

Mélissa Wyckhuyse
Radio brute et singulière

Entretien réalisé par Séverine Equoy Hutin
De l’écriture aux écritures… « écrire/ jouer avec les sons pour qu’émerge une écriture singulière, la nôtre ». (Entretien avec Martial Greuillet et Aurélien Bertini, Radio Campus Besançon)

Varia

Marine Beccarelli
Les frontières de la nuit radiophonique

Positions de thèses

Edney Mota Almeida
La détérioration des conditions sociales et du rôle de la radio communautaire : une analyse du processus de démocratisation de la communication, Thèse de Doctorat, sous la direction de Maura Pardini Bicudo Véras, soutenue le 23 mars 2018 à l’Université Pontificale Catholique de São Paulo – PUC / SP – Brésil.

Vinciane Votron
Les émissions interactives : au croisement de la radio classique et de la radio connectée. Identification des acteurs et des mécanismes de participation dans la production de contenu d’information, Thèse de Doctorat en Sciences de l’Information et de la Communication, sous la direction de Frédéric Antoine, soutenue le 21 décembre 2017 à l’UCL (Université Catholique de Louvain), Belgique.

Notes de lecture

Andrée Chauvin Vileno
Pierre-Marie Héron, Françoise Joly et Annie Pibarot (dir.), Aventures radiophoniques du Nouveau Roman, Presses universitaires de Rennes, collection « Interférences », 2017.

Christophe Deleu
Christian Rosset, Les voiles de Sainte-Marthe. Micro-récits et notes d’atelier, Lyon : Hyppocampe édition, 2018.

Comité de lecture

Quand l’écriture renouvelle les programmes radiophoniques : analyser les pratiques, les formes et les contenus

Séverine EQUOY HUTIN et Christophe DELEU

pdf3

Dans le chapitre conclusif du manuel de la radio, Frédéric Antoine souligne qu’ « en ce début de siècle, la radio connaît de nombreux renouveaux, qui en modifient à la fois les contenus, les formes, les modes de transmission et de réception et revisitent son statut de média de masse » (Antoine, 2016 : 203). Certes les travaux récents sur la radio insistent largement sur les évolutions liées au numérique et le tournant “postradiophonique” (Poulain, 2010 ; Gago et alii, 2007). S’il n’est pas possible d’en ignorer les enjeux ni d’en minorer l’impact sur l’identité même du média et ses frontières, ce dossier consacré aux renouvellements des écritures radiophoniques ne s’en tient pas exclusivement à un questionnement spécifiquement centré sur les relations entretenues entre la radio et les nouvelles technologies numériques : il interroge plus largement les mutations des formes (Cotte, 2001) radiophoniques et leurs modes d’agencement. La radio possède sa propre médiativité (Marion, 1997 ; Groensteen, 2005) et, comme le rappelle Laurent Fauré, « les capacités d’adaptation de la radio à l’ère numérique se trouvent sans doute nourries de ses qualités antérieures et que le web a développées » (2013 : 8). Comme les autres médias, la radio détient un « levain » (Soulez, 2015) spécifique, « une force interne qui agit » (Ibid, 2015 : 241) sur sa propre morphologie en fonction de l’environnement qu’elle côtoie. La radio, développant et poursuivant sa propre « raison sociale » (Ibid : 46) fait émerger et fait évoluer des formes qui modifient sans cesse la relation média-médium. Elle produit des dispositifs formels qui ajustent son rôle et travaille son identité. Partant de la fonction d’accompagnement du quotidien (Starkey, 2008) que l’on reconnaît au média radio et notamment de l’idée que celle-ci évolue en relation avec les autres médias (au sens large), sur le plan des pratiques de production professionnelle et de réception, des logiques de programmation et des formes, nous avons réuni dans ce dossier des études qui mettent l’accent sur les trans-formations de l’écriture radiophonique.

Le concept d’écriture, entendu comme mode d’agencement des formes a fait l’objet de nombreux travaux qui en ont montré toute la complexité (Leroi-Gourhan, Christin, Goody, Jeanneret) et toute la plasticité. Son intérêt dans le champ des médias réside notamment dans le fait qu’il renvoie aux différents lieux de production du sens qui se trouvent intriqués : instance de production comprenant les logiques de l’ensemble des acteurs professionnels impliqués (Glevarec, 2001), les logiques organisationnelles (éditoriales notamment) et les logiques économiques ; instance de réception (les publics, projetés ou réels) et aux logiques de captation-fidélisation qui influencent le processus ; et instance de construction du produit médiatique appréhendé dans sa matérialité (les choix formels, énonciatifs, rhétoriques et discursifs tenant compte du dispositif – matériau et support -, des genres et formats, de la nature du propos et des systèmes de représentations associés). Plus particulièrement, l’écriture radiophonique met en scène différents éléments « organisés, construits, élaborés selon certaines lignes d’orientation par la volonté d’un producteur ou dun auteur radiophonique » (Richard, 1985 : 30) et « recrée efficacement l’illusion d’une continuité cohérente, d’un temps plus intense : le temps de l’écoute » (Saint Martin et Crozat, 2007 : 7). Sa fonction première est d’organiser cette écoute en mettant en scène des éléments disparates dans une forme de flux qui suscite l’image et l’imaginaire (Oliveira, 2011). Elle produit et rend visible des traces (Jeanneret, 2011), des actes qui renvoient à des processus de production, de construction et de réception. Ce sont précisément ces dynamiques de passage, d’altération (Peytard) et d’innovation et les traces qu’elles laissent que les contributeurs de ce dossier ont cherché à saisir à travers l’observation des dispositifs radiophoniques.

Deux axes majeurs traversent ce dossier :

Le premier interroge la plasticité des genres, la diversité des formats et les relations intermédiatiques que la radio entretient dans leur relation à l’avènement ou au retour de formes ou de modes. Depuis la typologie des genres radiophoniques des années 30 proposée par Méadel (1994) et l’ouvrage dirigé par Charaudeau (1984), le paysage de l’offre radiophonique s’est considérablement modifié : des thématiques ont émergé, des genres et des formats nouveaux sont apparus. Avec le podcast, la fiction, qui a presque disparu sur les ondes françaises, commence peu à peu à réapparaître (Aux États-Unis, The black tapes, Homecoming, The Truth ou Welcome to night vale). Le podcast, toujours, favorise les récits des témoins (Slate, Binge Audio, BoxSons), ainsi que le storytelling. Le genre « journal intime » s’est aussi imposé depuis l’apparition d’Arte Radio en 2003, alors qu’il était très peu présent à la radio avant cela. De manière plus générale, de nombreux podcasts sont associés à leur concepteur ou animateur (Nouvelles écoutes, This American Life, Serial) alors que la radio traditionnelle faisait du nom de la radio l’élément le plus marquant de son identité. Poussé à son paroxysme, le nom du concepteur devient lui aussi écriture et genre. Dans le langage des professionnels, pour qualifier l’identité, la forme ou le contenu d’un podcast, il n’est pas rare d’utiliser le terme de « marque » pourtant propre au secteur du marketing.

À l’inverse, on a assisté à des disparitions, à des explosions ou à des retours en force de certains genres (par exemple issus de la radio numérique et de la web radio) ou de certains formats. Ces thématiques, ces genres, ces formats ont émergé en relation avec des contextes particuliers ou des évènements. Les logiques de programmation et leur évolution en relation avec des logiques économiques et des logiques d’usage méritent également d’être interrogées sous l’angle de l’écriture, des traces et des codes que les initiatives des programmateurs bousculent. Par exemple, des ajustements aux temps sociaux (Glevarec et Pinet, 2007) des auditeurs (explosion des matinales), des logiques d’inclusion, de participation et d’interactivité avec l’auditeur anonyme (Deleu, 2006) ont pu être observés, pour répondre aux enjeux de fidélisation, de segmentation et de passage au numérique.

Le second axe s’intéresse aux créations et aux initiatives sonores pour en observer les dispositifs, identifier les acteurs et les contextes de ces performances sonores. La production radiophonique est conçue par des structures aux statuts qui diffèrent, pour un public déterminé. Si le paysage radiophonique a peu évolué depuis les années 1980 (depuis l’apparition des radios libres), le développement du numérique a fait évoluer, au sein même des radios existantes, les pratiques professionnelles, les modes d’écoute, et aussi les écritures radiophoniques. Par exemple, des structures comme les radios associatives peuvent constituer des laboratoires de création sonore d’une manière plus évidente qu’auparavant, quand créer nécessitait des moyens financiers importants (appareils d’enregistrement, de montage et de mixage). Ces stations travaillent les formes et la dimension esthétique de la radio (Deleu, 2013). Par ailleurs, de nouveaux acteurs apparaissent sur le Web (podcasts), et innovent eux aussi du fait même d’un affranchissement des règles de diffusion linéaire, définies par les grilles de programme (Biewen et Dilworth, 2017). L’étude des contextes et des acteurs permet d’échapper à une vision qui considérerait les nouvelles écritures comme des entités en elles-mêmes, qui s’organiseraient dans un contexte autonome.

Ce dossier s’organise en trois temps :

La première partie rassemble cinq contributions d’universitaires (Laurent Fauré et Natalia Marcela Osorio-Ruiz, Céline Loriou, Félix Patiès, David Christoffel et Francesca Caruana) qui problématisent les questions liées aux écritures radiophoniques sous différents angles. De façon transversale dans cette partie se posent des questions méthodologiques : les spécificités des observables engendrent en effet des ajustements. Les chercheurs qui s’intéressent aux écritures radiophoniques les relient nécessairement aux enjeux matériels, sociaux, économiques et culturels qu’elles recouvrent : ils revisitent et ajustent leur modèle d’analyse, croisant les spécificités du média-médium en contexte et leurs propres entrées analytiques (esthétique, sémiolinguistique, discursive, historique).

Laurent Fauré et Natalia Marcela Osorio-Ruiz proposent d’interroger l’écriture comme support de la communication radiophonique contemporaine en l’abordant sous l’angle des relations entre écrits de travail préparatoires et parole délivrée à l’antenne. Partant d’enquêtes ethnographiques réalisées in situ dans trois radios de trois pays différents (France Inter, pour la France, Rai Radio 1 et 3 pour l’Italie et Caracol Radio pour la Colombie), la perspective préaxéologique adoptée tient compte des différents « lieux de pertinence du sens » pour reprendre le modèle du contrat de communication médiatique de Charaudeau (2005) auquel font référence les auteurs. Ainsi, approcher l’écriture radiophonique et plus largement les phénomènes de radiomorphoses (Glevarec, 2001 ; Méadel, 1994) dans une perspective d’analyse du discours nécessite d’appréhender les paramètres inhérents à l’oral radiophonique et les contraintes qui orientent la production verbale à l’antenne (contraintes discursives : dispositif, genres, types de discours ; contraintes organisationnelles : contexte spatio-temporel caractérisant les conditions de production, acteurs engagés dans la production… ; conditions d’interprétation). Dans le cas présent, les auteurs s’appuient sur un corpus hétérogène, multimodal mêlant extraits sonores, textes rédigés, lectures-performances des textes, enregistrements audio, vidéo et notes du chercheur prises pendant l’observation. La fabrique du radiophonique et sa « textualité éclatée » s’apprécient alors au plus près des corps professionnels engagés, écrivant dans des continuums et des processus de co-construction qui mêlent langage et environnement sociotechnique. Les auteurs donnent à voir et à comprendre la vie laborieuse du discours radiophonique, réinterrogent les lieux de passage et de maillage des ordres (du scriptural, de l’oral, du digital) qui s’inscrivent dans une sémiotique interagissante plurielle et complexe indexée sur les temps et les espaces (du studio, de la régie mais aussi de la réception) du radiophonique. Loin d’être figée, l’écriture, à travers les pratiques scripturales mais aussi par sa plasticité et sa disponibilité au renouvellement, « fait tenir » la parole radiophonique.

Céline Loriou aborde l’écriture radiophonique sous l’angle de l’évolution des dispositifs, formats et genres radiophoniques associés à la médiation des savoirs historiques. Partant de l’émission culturelle l’Heure de culture française, diffusée dans les années 50, elle s’intéresse en premier lieu à la causerie pédagogique en mettant en relation l’émission et ses conditions de production : le processus de la « radiomorphose » (au sens de Glevarec, 2007) est déconstruit et permet à la fois de pointer les interactions préparatoires entre écriture et lecture et d’insister sur les temporalités de l’écriture. L’intérêt de son approche réside également dans l’ouverture du processus d’écriture sur les modalités de son enrichissement progressif : le texte radiophonique qui sera lu à l’antenne est ainsi ajusté et travaillé avec d’autres écrits (correspondances, dossiers de préparation, notes de recherche, scripts, mais aussi critiques de la presse spécialisée de l’époque, courriers de lecteurs) qui sont plus ou moins rendus audibles. Cette contribution pose aussi la question de la porosité des genres et des phénomènes d’importation, en l’occurrence des pratiques académiques dans la causerie radiophonique. Au-delà, c’est la représentation que les conférenciers orateurs se font du média radio comme celle des auditeurs et de leur place dans le dispositif d’écriture qui se joue. Pour aller plus loin et pour donner une dimension contemporaine à sa réflexion, Céline Loriou interroge, dans une perspective diachronique, l’évolution des programmes et l’abandon progressif de la causerie dans la seconde moitié des années 60 au profit d’une recherche d’un nouveau type de relation pédagogique avec l’auditeur, en partie consécutive aux évènements de mai 68 : les savoirs historiques trouvent alors leur place dans de nouveaux formats de programmation (journées thématiques, entretiens ou émissions mêlant différents genres comme le commentaire, la lecture, le recours aux archives, le récit…). Le contexte de la montée en puissance de la dimension divertissante et interactive peut en outre permettre de mieux comprendre cet abandon progressif. Mais la parole magistrale dans la médiation des savoirs a t-elle pour autant dit son dernier mot ? Lorsqu’elle prend acte des initiatives de France Culture qui propose sur son site internet et sur les réseaux socionumériques une série de conférences filmées, en public, organisées dans des lieux institutionnels comme la Bibliothèque nationale de France, l’auteure s’interroge : « ne peut-on pas comparer la tentative de faire parler les historiens de l’Institut et du Collège de France à la radio à celle, plus actuelle, qui cherche à diffuser des conférences sous forme de vidéos rassemblées sur une plateforme et partagées sur les réseaux sociaux ? ». Ainsi, le regard porté sur le renouvellement d’un genre interroge celui d’un média et de ses frontières dans le contexte de la radio prolongée sur le web.

Felix Patiès s’empare de la notion d’écriture radiophonique pour interroger les apports des radios « libres » (après avoir été « pirates ») en matière de dispositifs et de contenus radiophoniques. La question est d’importance : les radios libres ont-elles fait émerger de nouvelles écritures, ou se sont-elles inspirées des formes préexistantes pour se consacrer au combat pour la liberté d’expression ? Si la mémoire collective a surtout retenu l’affranchissement de ces radios aux conventions ou aux normes de l’époque (Carbone 14 par exemple, voir Lefebvre, 2012), et si les études sur les radios libres ont souvent mis en avant les spécificités de telle ou telle radio (en particulier leur positionnement idéologique), l’analyse des formes a été moins privilégiée. En prenant pour objet Radio Libertaire, Félix Patiès montre que si ce média s’est réapproprié des genres stabilisés (interview, musiques, chroniques…), c’est pour atteindre le plus grand nombre d’auditeurs dans une perspective politique (transmission de messages). La radio se fait ici tribune politique et vise à élargir le nombre de militants à la cause défendue par la Fédération anarchiste. Ainsi, les innovations sont davantage à rechercher du côté de l’élargissement de l’espace public (profil des invités) et de l’offre musicale (diffusion de chansons françaises délaissées par les grandes radios généralistes) que d’une révolution des formes.

David Christoffel utilise une expérience menée avec des étudiants du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris pour questionner la transgénéricité comme forme de médiation musicale complexe. L’écriture radiophonique est observée au prisme de cette expérience : le « projet Radio-Opera » que l’auteur relate et problématise sous l’angle du passage de genres, consiste en la création de modules radiophoniques par l’adoption du principe de transposition. Ainsi, le passage d’un genre opératique au genre radiophonique de la confession de libre antenne permet de « redistribuer l’horizon de l’intelligibilité de l’intrigue », d’en « révéler les raideurs » et d’explorer les « rigueurs sentimentales » des personnages. S’appuyant sur le dialogisme bakhtinien, les travaux de Gérard Genette sur la transposition ou encore sur les recherches d’Alain Rabatel sur le point de vue, l’auteur montre que la transposition intergénérique peut révéler le potentiel radiogénique de l’opéra. Si elles facilitent l’appréhension de l’histoire et des personnages, l’expérience du passage d’un genre à l’autre – avec les effets narratifs, énonciatifs, lexicaux qu’il induit -, la reproduction-reconstitution d’émissions, la « redramatisation » radiophonique de l’opéra Giulio Cesare in Egitto, orientent selon les cas à plusieurs apports que détaille la contribution : une démultiplication des niveaux d’adresse, un élargissement de l’empan de l’instance réceptrice en pariant sur le pouvoir éducatif de la fiction et la motivation de l’auditeur qu’elle induit, l’émergence d’une vision critique ou encore un questionnement sur les spécificités génériques.

Francesca Caruana propose une approche de l’écriture radiophonique encore différente : elle problématise son expérience de création-réalisation d’une pièce radiophonique feuilleton « Balade en couleurs » pour les Ateliers de création de Radio France en se focalisant sur les processus de traduction sémiotique à l’œuvre en situation de médiation culturelle : aller de l’œuvre aux mots et des mots aux sons radiophoniques. Peut-on traduire la peinture en matière sonore ? Quel rôle joue le son ? Comment adjoindre à une image un texte, à un texte le son, le ton, la musique pour transformer l’intransitivité visuelle et produire un effet d’attraction que l’auteure compare à celui du « tam tam » ? Partant d’objets « étrangers au son », en l’occurrence des œuvres picturales, Francesca Caruana explore les relations entre les images et les sons, entre logique de l’intransitif et logique de l’immédiateté, et montre comment les textes sonores, leurs logiques sémantiques et rhétoriques, leur ambiance sonore, leur qualité rythmique, sont construits de façon à devenir indices et à inciter l’auditeur à « se confronter à la peinture ». Le pouvoir évocateur sensoriel et la performativité des textes (valeurs des couleurs, des textures) deviennent possibles vecteurs de sens et de motivation, créent une relation de contiguïté, appellent et rappellent à l’image, incitent au déplacement vers et dans le musée, à la fréquentation des œuvres… Mais ils n’imposent pas : le processus d’appropriation par le lecteur-auditeur produit une « tiers œuvre » qui jaillit de la rencontre de l’image et des sons. Interpréter, élargir, diversifier… la radio augmente l’espace de l’œuvre en activant des images mentalisées : elle rend « la peinture sonore jusqu’à charmer le spectateur ».

La deuxième partie de ce dossier est consacrée à des praticiens de la radio (Aurélien Bertini et Martial Greuillet, Melissa P. Wyckhuyse, Lolita Voisin et Thomas Baumgartner). La revue Syntone ayant relayé l’appel à contribution de ce numéro, la thématique a attiré des professionnels dont il nous a semblé important d’intégrer ou de recueillir la parole, que ce soit sous la forme d’entretien ou de récit d’expérience de créations et de trajectoires de vie professionnelle. Leur regard, complémentaire au point de vue universitaire, offre une précieuse ouverture sur les acteurs de terrain qui écrivent la radio au quotidien.

Pour ce numéro consacré aux nouvelles écritures, nous avons donc proposé à plusieurs praticiens de la radio d’écrire sur leur activité radiophonique. Car ce sont eux, au jour le jour, qui inventent et réinventent les genres que l’on croyait bien connaître. C’est d’abord une double rencontre au Festival Longueur d’ondes de Brest, en février 2018, qui nous a donné cette idée : Melissa P. Wyckhuyse, chargée d’antenne à Radio Campus Tours et Lolita Voisin, qui réalise des émissions de radio pour la radio associative Studio Zef, à Blois, y présentent alors toutes les deux leur travail avec passion[1]. Chacune décrit sa pratique comme une recherche permanente. C’est donc fort logiquement qu’on se tourne vers elles pour les inviter à écrire sur leur pratique. L’une comme l’autre n’ont pas vraiment eu de formation radio avant de se lancer dans la production d’émissions. Mais l’une comme l’autre décrivent la radio comme un espace d’invention, qu’elles ont investi avec ferveur, et de rapprochement entre les individus, tant au sein de la radio, qu’avec les auditeurs. Lolita Voisin conçoit son émission matinale comme une émission de fin de soirée, et, grâce aux nouveaux modes de communication, intègre des sons que ses partenaires lui envoient de plusieurs endroits du monde. C’est un intense processus créatif en action qu’elle décrit ici. Melissa P. Wyckhuyse, tout en étant chargée d’antenne, anime aussi des émissions parmi lesquelles des restitutions d’ateliers avec ceux qui n’ont pas forcément l’habitude de s’exprimer au micro. Chaque rencontre lui rappelle ses propres débuts, quand elle ne savait pas encore très bien se servir de la technique, et que la radio l’impressionnait. Elle aussi raconte bien comment la radio se crée en compagnie des autres, ceux avec qui elle a tissé des liens au fil des jours. De ces rencontres naissent les dispositifs radiophoniques qui vont ensuite s’élaborer et se métamorphoser au fil du temps.

Ces deux articles illustrent le développement de la création radiophonique dans les radios associatives. Si, longtemps, la radio associative s’imaginait en studio, et en direct, de par les contraintes techniques et économiques, de nombreuses possibilités se sont offertes à celles-ci grâce au développement du numérique et à la réduction des coûts de production. La plupart des radios associatives, ainsi que les podcasts sur le Web, conçoivent ainsi des espaces de création où s’imaginent les écritures d’aujourd’hui.

Nous avons voulu compléter cette série d’articles sur les radios associatives avec un entretien qui met en relief les parcours singuliers de Martial Greuillet et de Aurélien Bertini de Radio Campus Besançon. Celui-ci met surtout l’accent sur la genèse des actions et des propositions sonores, sur les processus d’écriture, avec en toile de fond, des idées, des valeurs, des envies de faire de la radio un peu autrement. Faire entendre le monde aux autres, avec les autres.

Dans ce numéro sur les nouvelles écritures, nous avons enfin demandé à Thomas Baumgartner, ancien producteur à France Culture, de revenir sur la création des Passagers de la nuit (2009-11), émission inventive, bien que trop éphémère, de France Culture. Durant deux années, celui-ci a exploré les formes courtes, documentaires ou fiction, on ne savait plus toujours très bien, dans un esprit ludique et régénérant. Il nous a semblé important de revenir sur cette expérience, afin de savoir comment une idée d’émission se faisait jour, comment elle s’imaginait et comment elle se déployait, en termes de fabrication, dans un groupe aussi important que Radio France, avec ses routines et ses contraintes de production très marquées.

Ce double éclairage nous a semblé important parce qu’il tient en partie à la nature du concept central : l’écriture. L’écriture parle, fait parler… elle parle autant aux universitaires, en tant que concept scientifique « éprouvable » dans différentes disciplines et sur différents objets, qu’aux praticiens, en tant que terme professionnel renvoyant à des opérations particulières, à des étapes de leur travail.

Enfin, la troisième partie propose deux recensions d’ouvrages qui interrogent les liens entre la radio et la création, et sont donc en relation directe avec la thématique du numéro. Le premier est un ouvrage universitaire qui questionne le rôle d’un mouvement littéraire, le Nouveau roman dans la production radiophonique (Les aventuriers du Nouveau roman). Il est co-dirigé par Pierre-Marie Héron qui poursuit son travail au long cours sur les écrivains et la radio. Ces écrivains qui, bien sûr, ont tant contribué à forger l’image créatrice de la radio. Le second, Les voiles de Sainte-Marthe, est un ouvrage auto-réflexif d’un professionnel de la radio, Christian Rosset, qui a travaillé, en partie, pour l’une des émissions les plus créatives de l’histoire de la radio, l’Atelier de création radiophonique (ACR). Il nous fait entrer dans le cheminement qui conduit à la conception d’une émission.

Bibliographie

ANTOINE Frédéric (dir). Analyser la radio. Méthodes et mises en pratique, Louvain la Neuve : de Boeck, 2016, 254p.

BIEWEN John, DILWORTH Alexia. Reality radio. Telling true stories in sound, The University of north Carolina Press, 2017 (2nd revised edition).

COTTE Dominique (dir). Emergences et transformations des formes médiatiques, Paris : Hermès, Lavoisier, 2011, 269p.

DELEU, Christophe. Les anonymes à la radio. Usages, fonctions et portée de leur parole, Bruxelles : De Boeck/INA, coll. Études, 2006, 232p.

FAURÉ Laurent. Analyser les pratiques discursives radiophoniques : nouveaux enjeux et perspectives, Cahiers de praxématique [En ligne], 61 | 2013, mis en ligne le 01 janvier 2014, consulté le 08 octobre 2018. URL : http://journals.openedition.org/praxematique/2429

GAGO, Laurent, CHEVAL, Jean-Jacques & GIRE, Silvain, ARTE Radio.com : la radio est un art, pas seulement un transistor, Médiamorphoses, 23, Entretien avec L. Gago & J.-J. Cheval, 2007, pp.133-138.

GLEVAREC Hervé. France Culture à l’œuvre. Dynamique des professions et mise en forme radiophonique, Paris/ CNRS Editions, 2001, 454p.

GLEVAREC Hervé et PINET Michel, Les temps sociaux de la radio,  Quaderni, 64, 2007, pp.113-120.

GROENSTEEN Thierry. Médiagénie et réflexivité, médiativité et imaginaire : Comment s’incarnent les fables. Belphégor : 4.2, 2005, en ligne, http://dalspace.library.dal.ca/bitstream/handle/10222/47702/04_02_Groe_Medi_fr_cont.pdf?sequence=1&isAllowed=y

JEANNERET, Yves. Complexité de la notion de trace, In Galinon Mélenec, Béatrice (dir), L’homme trace. Perspectives anthropologiques des traces contemporaines, Paris : CNRS Éditions, 2011, pp.59-86.

LEFEBVRE, Thierry. Carbone 14. Légende et histoire d’une radio pas comme les autres, Bry-sur-Marne : Ina Éditions, 2012, 220 p.

MARION Philippe. Narratologie médiatique et médiagénie des récits, Recherches en communication, 7, Louvain la Neuve : Université catholique de Louvain, 1997, pp.61-87.

OLIVEIRA Madalena. L’esthétique de l’écoute. Sur la liaison de l’imaginaire radiophonique à la parole émotive, Sociétés, 111, 2011/1, pp.123-130. DOI : 10.3917/soc.111.0123 URL : https://www.cairn.info/revue-societes-2011-1-page-123.htm

POULAIN, Sébastien. Colloque. Le Temps des médias, 14(1), 2010, en ligne, pp. 256-257. DOI : 10.3917/tdm.014.0256

RICHARD Lionel. De la radio et de l’écriture radiophonique, Semen [En ligne], 2, Besançon : PUFC, 1985, mis en ligne le 12 juin 2007, consulté le 07 décembre 2017. URL : http://semen.revues.org/3733

SAINT MARTIN Dominique, CROZAT Stéphane. Écouter, approfondir : Perspectives d’usage d’une radio interactive, Distances et Savoirs, vol. 5, 2, 2007, pp.257-273.

SOULEZ Guillaume. En guise de conclusion provisoire. Du cinéma éclaté… au levain des médias : rapports de formes, MEI, 39, en ligne, pp.239-260.

STARKEY Guy. La bande sonore de nos vies, Médiamorphoses, 23, Bry-sur-Marne : INA, 2008, pp.139-143.

Notes

[1] Pour réécouter l’émission: https://www.radiocampustours.com/2018/02/06/emission-speciale-festival-longueur-dondes/

Pour citer cet article

Référence électronique

Séverine EQUOY HUTIN et Christophe DELEU. « Quand l’écriture renouvelle les programmes radiophoniques : analyser les pratiques, les formes et les contenus », RadioMorphoses, [En ligne], n°4 – 2018, mis en ligne le «30/12/2018», URL: http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2019/01/04/lecriture-renouvelle-programmes-radiophoniques/

Auteurs

Séverine EQUOY HUTIN est Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication, Université de Bourgogne Franche Comté, ELLIADD, EE 4661.

Courriel : severine.equoy-hutin@univ-fcomte.fr

Christophe DELEU est Professeur en Sciences de l’Information et de la Communication, Université de Strasbourg (Cuej / Sage UMR CNRS 7363).

Courriel : lalointaine@gmail.com