De l’écriture aux écritures… « écrire/ jouer avec les sons pour qu’émerge une écriture singulière, la nôtre ». (Entretien avec Martial Greuillet et Aurélien Bertini, Radio Campus Besançon)

Entretien réalisé par Séverine EQUOY HUTIN

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Le réseau RadioCampus est un acteur majeur dans le champ de la création et de l’innovation radiophonique à destination de la communauté étudiante, mais pas seulement. Les professionnels s’interrogent au quotidien sur leurs missions, leurs pratiques… et sur leur(s) écriture(s). Cet entretien met en relief les parcours singuliers de Martial Greuillet (directeur) et de Aurélien Bertini (journaliste, réalisateur sonore) de Radio Campus Besançon. Mais il met surtout l’accent sur la genèse des actions et des propositions sonores, sur les processus d’écriture, seul ou en collaboration, avec en toile de fond, une idée, des valeurs – celles d’une radio associative -, des envies et surtout la passion des professionnels. Un regard « autour », pour faire de la radio un peu autrement et faire entendre le monde aux autres, avec les autres.

Séverine Equoy Hutin (SEH) : Quelques mots pour présenter vos parcours…

Aurélien Bertini (AB) : J’ai commencé en tant que chroniqueur bénévole musical sur les nouveautés rock/chansons françaises à Radio Campus Orléans en 1996 dans l’émission French Connection. En 2003, j’ai été reporter animateur à Radio Sud Besançon et j’y ai fait mes classes de journaliste tout-terrain : couverture d’événements nationaux tels que le forum social européen à Paris, festival des trois continents à Nantes et des reportages sur la lutte contre les discriminations localement à Besançon. Quatre années plus tard, je suis parti vivre au Québec pour y exercer l’e-journalisme. J’ai intégré en 2008 Radio Campus Besançon, une expérience qui dure depuis 11 ans maintenant. Je suis aujourd’hui journaliste et réalisateur sonore. Je réalise des créations sonores impliquant une démarche d’auteur avec une intention, un angle, des personnages que l’on fait apparaître dans notre narration, des séquences sonores travaillées pour faire naître une dramaturgie. Je suis également responsable artistique de Parcours, des balades sonores pour découvrir Besançon et ses environs. Je réalise des pièces sonores ou j’accompagne des auteur.e.s/artistes dans l’écriture de leur création par exemple pour les aider à mettre en sons certaines idées ou à réaliser celle-ci en apportant mes compétences techniques.

Martial Greuillet (MG) : De formation technicien supérieur de l’audiovisuel au lycée Viette de Montbéliard, j’ai occupé le poste de chargé culturel au sein du Crous de Besançon en 1995. À l’issue des 2 ans de ce contrat, j’ai décidé de lancer le projet d’une radio libre étudiante à destination des étudiants. Je me suis chargé alors de sa mise en place technique, administrative et financière. Aujourd’hui j’occupe le poste de Directeur des programmes et je suis en charge de la programmation de l’antenne, de la gestion de la structure et de son développement technique. »

 

SEH : Radios associatives et écriture radiophonique : pourquoi choisir d’intégrer une radio associative ?

AB : Merci de poser la question ainsi car oui c’est un choix que j’ai par moments « requestionné », surtout au début où l’on cherche sa place, entre d’une part le désir de faire « carrière », de mettre en œuvre des projets qui collent à notre personnalité, et d’autre part ce fameux besoin de reconnaissance aussi parfois. Donc oui, la radio associative pour le côté « vivre de sa passion » avec de la marge de manœuvre, la possibilité de prendre confiance à son rythme, en pouvant accompagner des changements qui nous animent, comme par exemple être journaliste stricto sensu et avoir besoin d’évoluer, d’affirmer son identité et donc de n’être pas que ça (être réalisateur ou chargé de projets par exemple). Communiquer avec les autres par le micro, l’idéal c’est de le faire dans une radio associative, pour cet espace et ce temps qui nous est laissé. Ensuite, choisir Radio Campus Besançon pour ses valeurs  : donner la parole à ceux que l’on n’entend pas ou peu, essayer d’expérimenter des formes de radio différentes (faire une émission chez un habitant, depuis des barres d’immeubles, de la radio performée…), s’intéresser à l’émergence de nouveaux styles musicaux. Intégrer une radio associative, c’est faire du journalisme ex nihilo parfois, c’est ce que j’aime. Ce fut le défi de mes débuts à Campus. Il n’y avait plus de rédaction à mon arrivée, mais il y avait surtout un projet rédactionnel à imaginer. J’ai proposé que l’on axe le travail de la rédaction évidemment sur l’Université et son lien avec la ville, mais aussi que l’on parle de la lutte contre les discriminations et de l’écologie. C’est tout ça, faire sans défaire l’existant, se positionner, apprendre, émettre et diffuser.

MG : Actuellement Président de la Fédération des radios associatives de Bourgogne et de Franche-Comté, je suis engagé dans la défense des radios libres car je considère qu’elles sont des médias de proximité essentiels. La radio associative propose une ouverture sociétale large qui s’adresse à tous les publics et défend de nombreuses valeurs comme la lutte contre les discriminations, la défense environnementale…Elle est impliquée dans l’éducation à travers divers ateliers pédagogiques à destination des collégiens, lycéens ou étudiants. Pourquoi une radio associative et non pas une radio commerciale ? Pour la liberté d’expression à l’antenne qui ne répond pas à des codes commerciaux de diction ou publicitaires formatés et pour une programmation musicale qui favorise l’émergence de nouveaux talents, de nouvelles tendances et qui ne soit pas redondante !

 

SEH : Radio Campus Besançon a reçu le Grand Prix Radio Régionale ou Locale FM au Salon de la Radio & Audio Digital, le 25 janvier 2018. Ce salon récompense les professionnels les plus innovants et les plus créatifs dans toutes les dimensions de la radio et de l’audio digital. Pouvez-vous nous éclairer sur les critères d’évaluation spécifiques à ce concours international et nous dire en quoi les Radio Campus, et notamment l’antenne de Besançon, sont un moteur pour l’innovation radiophonique ?

MG : Ce prix est basé sur différents critères bien précis : la nature de la programmation de l’antenne (ton, style, diversité musicale), la création de contenus (imaging, grille…), le développement stratégique (événementiels, partenariats …), le développement technique (diffusion, application, site web…), la notoriété et le buzz généré (visibilité et originalité de la présence sur les réseaux sociaux…) et l’innovation (originalité, concepts…). Radio Campus Besançon est soucieuse d’avoir une démarche innovante, que cela soit sous forme de programmes contemporains liés à la diffusion d’artistes compositeurs de nouvelles formes musicales, ou par la mise en place d’outils technologiques performants liés au numérique. La création sonore et le documentaire sont également diffusés sur notre antenne, et des collaborations artistiques pointues avec le FRAC[1] par exemple plongent l’antenne dans l’expérimentation et la performance. »

AB : Effectivement, ce prix vient récompenser un travail d’ensemble et de long terme sur plusieurs aspects : la programmation, la couleur d’antenne, les actions. Et le facteur décisif a sans doute été nos propositions multiples dans le cadre de nos 20 ans : une silent party[2], théâtre radio show, exposition sur la radio « On my radio »… À Radio Campus Besançon, il y a tellement de gens bénévoles (étudiant-e-s, mélomanes, passionnés de radio…) qui passent, repassent et restent parfois. Toutes ces énergies construisent un réseau en mouvement permanent. Les étudiant-e-s apportent leurs compétences, leurs idées, leurs passions et sont tout autant de regards, de sensibilités qui font avancer notre radio.

 

SEH : Frédéric Antoine a écrit dans l’introduction au manuel de la radio qu’« en ce début de siècle, la radio connaît de nombreux renouveaux, qui en modifient à la fois les contenus, les formes, les modes de transmission et de réception et revisitent son statut de média de masse » (Antoine, 2016 : 203). Pouvez-vous faire le parallèle avec vos expériences à Radio Campus et nous dire quels sont les renouveaux que la station a connus ?

AB : On suit et on s’approprie une tendance. Ce qui est vrai ailleurs l’est aussi chez nous. La diffusion sur internet, l’utilisation des réseaux sociaux, évidemment les investissements techniques, le podcast, le cross-media. L’approche de la radio reste classique quand même, ce qui peut changer, ce sont les propositions faites à l’antenne dans le cadre du renouvellement de la grille des programmes (choix de telle ou telle émission), du festival sonore Modulations par exemple où la prise d’antenne s’est faite parfois au coucher du soleil et où on a laissé place à des performances sans contrainte de durée (de 20 minutes à plus de 3 heures !). On se permet de ne pas être contraint par l’heure radiophonique, de remettre en question ces formats d’émission, quelle liberté !

 

SEH : En tant qu’acteurs professionnels des médias et membres actifs de Radio Campus Besançon, en quoi vos pratiques professionnelles ont changé, notamment dans le passage au numérique ?

AB : Il n’y a pas eu de grands bouleversements, tout ça se fait tranquillement, lentement. Et je ne suis pas un féru de technologies, je ne suis pas moteur dans ce sens-là, c’est mon Directeur, Martial, qui est plus au fait de ces questions-là. Notre radio n’est ni à la traîne ni à la pointe de l’intégration des usages du numérique. Je n’ai pas connu le montage sur bandes analogiques, à mon grand regret. J’ai commencé avec un MD Mini Disc et j’ai connu la première avancée technologique avec le Sony MD version haute densité, où l’on gagnait un temps conséquent sur le transfert des fichiers numériques. Depuis, je suis avec intérêt les évolutions des nouveaux enregistreurs ou logiciels de montage, mais ne suis pas non plus un geek. En fait je ne sais pas vraiment dans quelle mesure le passage à la RNT modifiera nos/mes pratiques. C’est difficile à imaginer. On sera peut-être encore plus derrière nos écrans…

MG : Il est vrai qu’en 1997 la technologie numérique était peu élaborée ou ne s’adressait qu’à des scientifiques. L’arrivée d’internet et des équipements numériques nous ont permis de professionnaliser notre pratique et d’aller plus vite dans les échanges par l’envoi des mails, ou de gagner de la qualité par un son plus propre. L’hyperconnectivité nous ouvre les portes de la diffusion streaming en internet, le podcast prolonge l’écoute d’une émission en direct. La RNT est un moyen de diffusion supplémentaire qui nous permettra par exemple d’associer des données à de la musique (titrage, image), ce qui va également changer notre manière de faire de la radio.

 

SEH : Radio Campus et le web : aujourd’hui, il y a de plus en plus de possibilités d’écouter la radio (en streaming, en podcast…) justement. Comment Radio Campus tient-elle compte de ces nouvelles possibilités ? Est-ce que cela modifie déjà le fonctionnement de la radio ?

AB : Radio Campus Besançon intègre ses nouvelles possibilités comme des options supplémentaires, dans sa panoplie. Je donne des cours à l’université et cette année, par exemple, on a opté pour la réalisation de créations sonores uniquement disponibles en podcast. Je pense que ça enrichit le vocabulaire de la radio même si je me demande si la radio de demain ne sera pas celle qui arrêtera le podcast… On n’enseigne pas la radio, mais on les accompagne à écrire pour ce média, à raconter des histoires avec des sons. C’est plus une introduction à l’écriture radiophonique. Je pense que ça enrichit le fonctionnement de la radio, ça oblige à réfléchir, à se poser, à imaginer et à faire naître des nouveaux projets radiophoniques. Mais attention, on n’invente pas l’eau chaude à chaque fois, que l’on soit bien clair là-dessus. Ça enrichit notre pratique ici à Besançon et c’est déjà bien.

 

SEH : J’imagine que vous avez quelques données sur vos auditeurs. Comment le public de radio campus participe-t-il à cette écriture, concrètement ou symboliquement ?

AB : L’écriture radiophonique, c’est un pack qui intègre l’écriture avec des sons pour raconter une histoire. Pour les auditeurs, on a finalement peu de données. Disons qu’aujourd’hui, il y a plus de réactivité sur les réseaux sociaux qu’à l’antenne. C’est peut-être cet équilibre-là qu’il faudrait revoir d’ailleurs entre la sollicitation des auditeurs.trices à l’antenne et celle des réseaux sociaux. Ces publications sur les réseaux sociaux sont essentielles, elles véhiculent une image de la station et tout simplement permettent de parler de tous nos projets. La question de la participation du public au renouvellement de l’écriture radio, c’est une bonne question. Il y participe, oui bien sûr. Les bénévoles font des propositions d’émissions surprenantes, je pense aux Écrits-vins, une ancienne émission qui consistait à déguster du vin en direct tout en lisant des extraits de roman finement choisis. Ou encore Gacha Empega, de mon ancien collègue Claude Gouin qui proposait aux auditeurs des écoutes singulières (poésie sonore, paysages sonores…). Je pense aussi aux projets aussi que nous menons avec certains publics : avec des scolaires pour réaliser des contes avec ateliers de bruitages, avec des publics sous protection judiciaire… Tous ces publics apportent quelque chose, c’est certain, et enrichissent notre écriture par leurs profils différents.

 

SEH : Aurélien, tu es à l’initiative du festival Modulations qui en est à sa 4ème édition. Peux-tu revenir sur le concept et l’historique de cet événement ? Comment l’idée d’un tel festival t’est-elle venue ? Comment choisis-tu des thèmes, des intervenants ? Comment mets-tu en place la programmation etc etc… ?

AB : L’origine et l’envie, c’était de valoriser un projet de balades sonores que j’ai lancé en 2013. Avoir un temps annuel, de mise à disposition au public de notre catalogue d’œuvres sonores, un temps d’échange et de partage autour de ces pièces. Ensuite ce projet étant né sous l’égide de Radio Campus, j’ai voulu y associer les fondamentaux :  faire des émissions en direct et en public depuis un lieu, proposer des conférences, des performances inédites, de la poésie sonore, le tout radiodiffusé. C’est ce qui fait le charme et la singularité de l’événement. On s’adresse à un public mais aussi à des auditeurs.trices. Pour la programmation, ce sont des idées que je griffonne à l’année sur un carnet, des performances sonores que je vois, des gens que je rencontre et dont j’apprécie le travail et l’humanité. J’échange aussi beaucoup avec des amis animés par le goût du son, comme ceux du collectif RadA dont je fais partie, un projet d’écriture de tous les genres. Un flux farfelu de propositions sonores, littéraires et poétiques. Pour les thèmes, c’est une écriture, une construction que je partage depuis trois ans avec Quentin Mercier, poète sonore. On se voit régulièrement et on parle de nos envies. Quasiment toutes les soirées du festival sont inédites. Ce sont des éléments que nous assemblons, des textes écrits pour la radio. La programmation est conditionnée aussi par le budget… qui est très faible. C’est une réalité ça aussi.

 

SEH : Tu viens de nous parler des Balades sonores : peux-tu nous expliquer le concept, l’intention de ce projet ? Les « balades », est-ce un genre nouveau selon toi ?

AB : Nos balades sonores c’est l’écoute sous casque d’un documentaire de création qui nécessite une écriture élaborée, un important travail de développement et propose une approche innovante. Chaque balade est réalisée par un.e auteur.e /ou un-e artiste en lien avec un nouveau parcours de marche dans la ville. Les balades sonores ne sont pas un genre nouveau. Je crois que c’est une invention de Max Neuhaus, un percussionniste américain qui avait convié son public à se réunir en extérieur, sous le Brooklyn Bridge à New York en 1966. Il faisait tamponner le mot “listen“ sur leurs mains, et leur proposait une balade urbaine. Des balades sonores, il y en a de toutes sortes selon l’interprétation de chacun, avec casque, sans casque un peu partout. Pour ce qui est de Besançon, depuis 2013, l’envie c’est de proposer une vingtaine d’œuvres sonores. Donc c’est un « slow project », un projet qui prend son temps et qui aimerait au final donner à entendre différentes approches du sonore : comment un-e plasticien-ne, un-e documentariste, un poète aborde, ressent la ville par le son.

 

SEH : Finalement, comment définirais-tu « l’écriture radiophonique » ?

AB : C’est écrire pour la radio. Donc il y en a des formes ! Du simple fait d’écrire un chapeau, à la préparation de son entretien, la rédaction de son conducteur jusqu’à l’écriture d’une chronique, d’un reportage, ou d’un documentaire pour la radio avec des personnages, une narration, des paysages sonores. L’écriture radiophonique, pour moi, c’est ce qui précède l’oral, la voix. C’est l’intérieur avant l’extérieur. C’est tout ce qu’on s’autorise, tout ce à quoi on pense pour qu’une réalité c’est-à-dire une émission, un reportage, un documentaire finisse par exister. Comment pense-t-on ces événements, leur succession, leur finalité ? L’écriture radiophonique c’est une mise en scène avant la mise en ondes, c’est écrire/jouer avec les sons pour qu’émerge une écriture singulière, la nôtre. C’est écrire avec et pour la radio. C’est notre écriture, notre pensée, notre manière d’aborder un sujet, des événements. C’est singulier. Il y a donc DES écritures en fonction des situations et de ceux qui les abordent.

Bibliographie

ANTOINE Frédéric. Analyser la radio, Louvain-la-Neuve : De Boeck Supérieur, 2016, 254 pages.

Notes

[1] Fonds Régional d’Art Contemporain.

[2] Silent party : Plusieurs Disk Jockey « s’affrontent » en simultané, sur des rythmes et des styles musicaux parfois totalement opposés et face à un public équipé de casques audio, wifi et lumineux… à chaque Dj son style musical et son canal de couleur (par exemple jaune pour le reggae, bleu pour le rock, rouge pour les musiques du monde). On choisit alors son Dj et le casque prend la couleur du style musical et du Dj choisi.

Pour citer cet article

Référence électronique

Séverine EQUOY HUTIN,  « De l’écriture aux écritures… « écrire/ jouer avec les sons pour qu’émerge une écriture singulière, la nôtre ». (Entretien avec Martial Greuillet et Aurélien Bertini, Radio Campus Besançon) », RadioMorphoses, [En ligne], n° 4 – 2019, mis en ligne le « 28/12/2018 », URL :  http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/12/04/de-lecriture-aux-ecritures/

Auteure

Séverine EQUOY HUTIN est Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication, Université de Bourgogne Franche-Comté, laboratoire ELLIAD.

Courriel : severine.equoy-hutin@univ-fcomte.fr

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