Thierry Lefebvre, Sébastien Poulain (éds.), Radios libres, 30 ans de FM. La parole libérée ?, Paris : L’Harmattan / INA éditions, 2016, 280 p.

Isabel GUGLIELMONE

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Le livre Radios Libres, 30 ans de FM : la parole libérée publié en 2017 par la maison d’édition L’Harmattan et édité par l’INA, regroupe la plupart des contributions présentées en mai 2011 lors d’un colloque international organisé par le groupe GRER et en partenariat avec l’Université Paris Diderot. Dirigé par Thierry Lefebvre et Sébastien Poulain, cet ouvrage réunit seize textes issus de cette rencontre. Majoritairement centrés sur la France, ces textes évoquent, sous des angles différents, le complexe mouvement des radios sans autorisation d’émettre qui, au début des années 1970 avait affronté le monopole du service public de l’audiovisuel.

La première des trois parties présente cinq textes autour du titre : Méthodologie/ historiographie des radios libres : sémantiques, témoignages et archives. Thierry Lefebvre ouvre la première partie avec un travail minutieusement documenté :  Qu’entend-on par « radio libre », portant sur les raisons et les origines des expressions hétérogènes utilisées par revues, livres, fédérations ou  associations  pour désigner les nouvelles stations apparues sur le territoire français et nommées radios de quartier, radios locales, radios vertes, radios indépendantes, radios syndicales, ou, et encore, « radio pirates ». Ces appellations étant liées à leurs circonstances et modalités d’implantation territoriale, d’appartenance à un mouvement idéologique ou politique, les radios éphémères, émettant le temps d’un combat exceptionnel ou représentant la voix des différentes communautés.  Sans trancher sur la convenance d’une expression ni sur la pertinence de l’angle pour les définir, l’auteur se penche sur les différents moments historiques de l’expression « radios libres », expression née dans la péninsule Italienne autour des années 1968-1969 qui semblerait la plus consensuelle pour désigner ce mouvement de prise de parole des exclus des ondes radiophoniques autorisées. Quoique l’expression « radios libres » n’ait jamais été utilisée dans les textes officiels sur les lois de libéralisation des ondes de 1981 et 1982, avec un regard rétrospectif, elle semblerait également avoir été l’objet d’usages équivoques, par exemple, lorsqu’en France, en 1927 et, plus tard, en 1936 et 1937 les radios dites « libres »  affichaient un but  commercial,  et que la   Radio Free Europe  se faisait  l’écho de l’implantation de la  puissance étasunienne en Europe . À la fin, l’auteur s’interroge sur l’avenir des actuelles « radios associatives », les radios de catégorie A, selon le classement du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, dont les ancêtres ont été les ainsi nommées radios libres puis radios locales privées après la libéralisation des ondes.

Dans un second texte, Lefebvre présente une chronologie des radios libres inspirée de l’ouvrage La Bataille des radios libres publié par l’INA et Nouveau Monde en 2008.

Isabelle Cadière à travers « Faire un film sur les radios libres aujourd’hui », souligne d’emblée qu’elle n’était pas née pendant la période d’essor des radios libres. Cependant, motivée par son intérêt pour la problématique de la liberté d’expression, elle s’y intéresse. Elle expose les coulisses de la fabrication de son film de 52 minutes, de la recherche d’archives photographiques et vidéo, les entretiens des témoins encore en vie et habitant toujours sur place, les rares traces sonores concernant la radio Longwy cœur d’acier dans la mouvance syndicale de la CGT.

Dans la dernière partie, on retrouvera également un article retraçant les difficultés de la collecte, la mise en catalogue et la numérisation du matériel sonore issu des radios libres. Il est suivi d’une  « bibliograhie radiolibriste », assumée comme non exhaustive.

La seconde partie du livre, intitulée Les radios libres françaises : des idéologies et pratiques jusqu’aux audiences, présente d’abord un article de Sébastien Poulain qui restitue, documents et sources à l’appui, les propos des hommes politiques au pouvoir en 1979 et des penseurs en sciences humaines et sociales donnant alors leurs points de vue sur l’existence des radios libres. Sans transition, l’autre partie du même texte s’appuyant sur les résultats de la thèse de doctorat de l’auteur, est consacrée à décrire l’étonnante création d’une utopie communicationnelle (p. 89), celle de la station Ici et Maintenant, la plus ancienne des radios locales privées parisiennes, toujours sur les ondes en 2018. Depuis 1980, elle porte un modèle radiophonique transcendant la libération sans filtre de la parole citoyenne, exhortant chacun à de nouvelles formes alternatives de vie sous les signes de l’écologie et de l’autogestion.

Ingrid Hayes propose un focus sur les différentes étapes de Radio Lorraine Cœur d’acier, radio syndicale qui, liée à la CGT, disposait des moyens techniques et financiers, intégrant techniciens et journalistes professionnels. Implantée dans le bassin minier de l’est de la France, à Longwy, elle multipliera les expériences de parole libérée, la donnant à ceux et celles qui d’ordinaire ne pouvaient faire entendre leur voix sur la place publique, telles que les femmes, les immigrés et les personnes vivant de manière plus générale en marge de la société.

Jean-Jacques Cheval, dans sa contribution « Devine qui est venu parler à la radio hier soir ? » fait un clin d’œil à un autre texte sur l’histoire des radios libres publié trois décennies plus tôt. Il considère qu’après « la fièvre de la libéralisation des ondes » (p. 127), la « normalisation » du paysage radiophonique français s’est amorcée à partir de 1984 avec l’autorisation de la publicité, une modification du statut associatif des « radios locales privées » et, deux ans plus tard, l’autorisation de l’implantation des réseaux radiophoniques privés sur le territoire français. Il s’interroge sur qui a véritablement pris la parole lors de ce mouvement.  Chiffres à l’appui et, à partir de l’étude qu’il avait réalisée en Gironde, Jean-Jacques Cheval démontre que les dirigeants girondins des radios locales au début des années 1980 représentaient davantage les couches moyennes ; il y trouve un lien avec les questions de « capital linguistique, social  et culturel »  développées par le sociologue  Pierre Bourdieu.

Les expériences alternatives et de proximité d’implantation locale de radios associatives, communautaires et indépendantes, à partir de 1981 sont présentées par Pascal Ricaud. Mobilisant le concept théorique de dispositif technique, il fait une intéressante comparaison des modalités participatives des radios communautaires historiques sur la bande FM avec les actuelles dimensions collaboratives et d’interaction des radios on line, arrivées avec le web 2.0. Les unes et les autres s’accompagnent d’une fragmentation des publics et de nouvelles formes de militantisme.

La troisième et dernière partie est consacrée aux expériences de radios libres à l’étranger. Raffaello Ares Doro recense et interprète, à partir des années 1970, les similitudes et les différences, malgré des racines communes, entre les modèles des radios libres italiennes et le cas français. Il propose un focus sur les célèbres stations italiennes Radio Alice et Radio Popolare.

L’examen des radios libres internationales est poursuivi à partir de l’évocation d’une autre expérience en Italie (Marcelo Lorrai) et des radios « minipériphériques » de la frontière franco-italienne (Guy Starkey) ; de la présentation du point de vue anglais sur les radios libres (Peter Lewis) ; de l’avènement de la radio libre en Belgique comme un maillon historique entre la France et l’Italie (Frédéric Antoine) ; de la genèse de la radio alternative en Espagne (Carmen Peñafiel) et, enfin, de la dérégulation radiophonique en Afrique de l’Ouest francophone (Étienne Damome). Avec ces points d’observation divers, on peut constater les dissimilitudes des angles d’approche portant sur une même thématique.

On notera certes que publier en 2017 les annales d’un colloque ayant eu lieu en 2011 est le reflet des écueils à franchir pour qu’un livre voie le jour, mais il a la chance et le mérite d’exister. Revenir sur les expériences radiophoniques de libération de la parole à travers la FM, survenues il y a quatre décennies est salutaire et stimulant à l’heure de la propagation vertigineuse des fausses informations sur Internet susceptibles de favoriser une radicalisation dangereuse ou irresponsable de la prise de parole, pourtant en principe accessible à tous, moyennant la connaissance et le maniement d’un dispositif technique. Afin de mieux saisir les circonstances actuelles, l’exercice rétrospectif peut porter un éclairage sur les multiples modes et dispositifs de prises de parole publique, avec leurs contraintes et leurs niveaux de performance. Une recherche à faire serait d’exploiter davantage la documentation, les archives  et les derniers témoignages  disponibles aujourd’hui, afin de pouvoir situer, département par département, dans l’ensemble du territoire français qui ont été  les principaux protagonistes de cette expérience historique de prise de parole publique à travers les ondes de la radio  FM.

Pour citer cet article

Référence électronique

Isabelle GUGLIELMONE. « Thierry Lefebvre, Sébastien Poulain (éds.), Radios libres, 30 ans de FM. La parole libérée ?, Paris : L’Harmattan / INA éditions, 2016, 280 p. », RadioMorphoses, [En ligne], n°3 – 2018, mis en ligne le « 22/05/2018 », http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/22/thierry-lefebvre-sebastien-poulain/

 

Auteure

Isabelle GUGLIELMONE est Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Technologie de Compiègne. Université Sorbonne.

Courriel : isabel.guglielmone@utc.fr

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