Raphaëlle Ruppen Coutaz, La voix de la Suisse à l’étranger. Radio et relations culturelles internationales, (1932-1949), Éditions Alphil, 2017, 518 p.

Bernard WUILLEME

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Tous les chercheurs en histoire des médias et en particulier ceux qui s’intéressent à la radiodiffusion internationale se doivent de lire l’ouvrage de Raphaëlle Ruppen Coutaz, maître assistante à la section d’histoire de l’Université de Lausanne : La Voix de la Suisse à l’étranger. Radios et relations culturelles internationales (1932-1949) publié à Neuchâtel, aux Éditions Alphil et Presses universitaires suisses, en 2016.

Cet ouvrage est issu de la thèse qu’elle a soutenue en 2015 et se présente en trois parties :

  1. La Société Suisse de Radiodiffusion à l’avant-garde d’une première forme de diplomatie culturelle (1932-1938).
  2. La Société Suisse de Radiodiffusion fer-de-lance de la défense nationale spirituelle (1938-1943).
  3. La Société Suisse de Radiodiffusion actrice de la réhabilitation de l’image du pays (1943-1949).

Cette période a connu successivement la montée en puissance de la radiodiffusion internationale (des années 30), puis la période de guerre (1939-45) et la guerre froide qui lui a succédé a vu toutes les nations s’affronter à la fois sur le terrain, mais aussi sur les ondes sous forme d’une propagande où tous les abus verbaux et autres mensonges se sont épanouis. Mais lorsque l’on traite de ce qu’a été la propagande des principaux diffuseurs – BBC, Voice of America, Radio Moscou, Grossdeutscher Rundfunk, EIAR Italie – une question restait jusqu’à ce jour sans réponse : et la Suisse dans ce contexte ? Plus ancienne démocratie d’Europe, entourée d’États belligérants et/ou occupés, située entre les deux pays de l’Axe, comment la Confédération helvétique a-t-elle réagi face à cette situation ?

La Suisse s’est déclarée neutre, mais a été conduite, elle aussi, à faire de la propagande sur les ondes courtes. Bien évidemment pas une propagande politique comme celle qui courait sur les ondes à cette époque du fait de sa neutralité. La Suisse a alors trouvé une réponse adaptée, réponse qui se trouve dans la politique culturelle mise en place par le gouvernement helvétique : la défense nationale spirituelle. Que faut-il comprendre dans cette expression ?

La Société Suisse de Radiodiffusion (SSR) lance une radio internationale qui aura comme objectif premier de resserrer les liens avec la « Cinquième Suisse »[1] c’est-à-dire les Suisses vivant à l’étranger et dont la population est alors estimée à 450 000 personnes afin de permettre le rayonnement culturel de la Suisse à l’étranger. Ce positionnement particulièrement judicieux va permettre aux journalistes qui interviennent sur les ondes de rappeler aux expatriés le goût de la mère patrie, mais surtout de lutter contre la nazification des colonies suisses. Leur action ira même jusqu’à justifier la politique restrictive mise en place à l’égard des réfugiés en août 1942.

Tout ceci s’appuie sur un réseau constitué de longue date, d’organismes, d’associations :

  • Nouvelle Société Helvétique créée en 1914 et son Secrétariat des Suisses à l’étranger en 1919 ;
  • L’office national suisse du tourisme en 1917 ;
  • L’office national suisse d’expansion commerciale en 1927 ;
  • Pro Helvetia en 1939[2].

La Société Suisse de Radiodiffusion (SSR) est fondée à Berne le 24 février 1931 et c’est elle qui va mettre en œuvre cette politique de communication. Les émetteurs nationaux situés à Beromunster (pour la langue allemande) puis Sottens (pour le français) et Monteceneri pour l’italien permettent la diffusion de Soirées pour les Suisses à l’étranger dès 1932 sur ondes moyennes. Le but de ce programme est d’entretenir et d’accroître le lien affectif qui unit les expatriés à leur patrie d’origine afin de développer leur sentiment patriotique, leur Heimatgut pour qu’ils se transforment en porte-parole de la culture suisse à l’étranger.

Mais l’arrivée de la Deuxième Guerre mondiale va voir se former une propagande mondiale politique nationaliste (essentiellement de la part des pays de l’Axe) destinée à intoxiquer les populations visées. Ceci conduit la SSR à créer un service d’ondes courtes propre en 1939 (jusqu’alors elle louait celui de la Société des Nations), deuxième volet de la stratégie de la Confédération helvétique afin d’attirer la sympathie des populations étrangères. Derrière cet aspect des choses, il s’agit aussi de lutter contre l’isolement du pays donc, non seulement de défendre les intérêts politiques, mais aussi économiques hors de Suisse. Ce qui poussera la SSR à quadrupler la puissance de l’émetteur ondes courtes de Schwarzenbourg qui passera de 25 kW à 100 kW. Le temps d’émission lui, va doubler. Grâce à ce développement, la SSR va garder sa place face à la « guerre des ondes » qui s’affirme dans le monde de la radiodiffusion internationale.

Cependant, aux États-Unis, l’image de la Suisse y sera fortement écornée. Elle est accusée de participer à l’effort de guerre allemand. La radiodiffusion suisse va alors se tourner vers plus de diplomatie culturelle et la SSR innovera avec des émissions de good will vis-à-vis de l’Amérique. Au sortir de la guerre, la SSR se retrouve malgré tout isolée : elle n’est pas à l’ONU dont le siège s’installe à New-York, alors que la SDN était à Genève. De plus, son image ne s’améliore pas. La reconquête d’une image positive va passer en s’appuyant sur l’antagonisme Est-Ouest, en s’ouvrant plus à l’Ouest et en reprenant en mains ses relations avec l’étranger par une plus grande circulation de ses collaborateurs qui deviennent des ambassadeurs de la radiodiffusion suisse et aussi par une meilleure distribution de ses programmes.

L’ouvrage se termine sur l’année 1949. Bien entendu nous aurions aimé en savoir plus sur la période de guerre froide et l’action de la SSR. Cela peut se comprendre par le fait que Mme Ruppen Coutaz avait un objectif central : montrer comment la radiodiffusion suisse est passée de la voix de la mère patrie à la voix de la Suisse, ce qui est caractéristique de la période étudiée.

L’ouvrage de Raphaëlle Ruppen Coutaz va bien au-delà de l’histoire des médias. Il touche à l’histoire culturelle et sociale des relations culturelles internationales et à l’histoire des organisations internationales liées à la radiodiffusion et il ouvre des portes pour de futures recherches. C’est donc un ouvrage de référence dans son domaine.

Notes

[1] À la suite de la reconnaissance du romanche en 1938 comme 4e langue nationale avec l’allemand, le français et l’italien, la population helvétique établie à l’étranger est communément appelée « Cinquième Suisse ».

[2]Cette fondation suisse pour la culture était financée par l’État. Elle est destinée à soutenir la création culturelle en Suisse et les échanges culturels entre les différentes régions linguistiques et avec l’étranger. Même si la notion de culture a évolué et changé dans le temps Pro Helvetia a également redéfini son rôle.

Pour citer cet article

Référence électronique

Bernard WUILLEME. « Raphaëlle Ruppen Coutaz, La voix de la Suisse à l’étranger. Radio et relations culturelles internationales, (1932-1949), Éditions Alphil, 2017, 518 p. », RadioMorphoses, [En ligne], n°3 – 2018, mis en ligne le « 21/05/2018 », URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/22/raphaelle-ruppen-coutaz/

Auteur

Bernard WUILLEME est Professeur honoraire en Sciences de l’Information et de la Communication, de l’Université Jean Moulin, Lyon 3.

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