Potter Simon, Broadcasting Empire. The BBC and the British World, 1922-1970, Oxford University Press, 2012, 261 p.

Thomas LEYRIS

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En 2012, l’historien anglais Simon POTTER faisait paraître Broadcasting Empire. The BBC and the British World, 1922-1970. Jusqu’à présent, il ne semble pas que ce livre ait fait l’objet d’un compte rendu de lecture en français.

Simon POTTER est professeur d’Histoire contemporaine à l’Université de Bristol, spécialiste d’Histoire impériale et d’histoire des médias (presse, radio, télévision). Il cherche à traiter en même temps ces champs de recherche et participe au groupe de recherche Connecting the Wireless World: Writing Global Radio History. Avant cela, Simon Potter s’était concentré sur les relations entre l’Empire britannique et la presse dans News and the British World: The Emergence of an Imperial Press System (Oxford, 2003)[1]. Ce travail s’inscrit dans le renouveau des études impériales. Potter cite le livre de Frederick COOPER et Ann Laura STOLER, Repenser le colonialisme, et en particulier le fait qu’il est nécessaire, pour comprendre les empires d’étudier les interactions entre métropoles et colonies et que l’on ne peut étudier un ensemble sans étudier l’autre[2].

Broadcasting Empire est une suite au livre écrit en 2003 dans lequel Simon Potter analysait la place de la presse dans l’Empire à la fin du XIXe siècle[3]. Il analyse le rôle de la BBC dans l’Empire britannique puis le Commonwealth des années 1920 aux années 1970 en utilisant un plan chronologique.

Le contexte dans lequel naît la radio, les années 1920, est important pour le monde britannique : l’empire est fortement fragilisé par la 1re Guerre mondiale et les volontés indépendantistes des dominions et, très vite, la radio est envisagée comme un moyen de conserver l’unité du British World, c’est-à-dire principalement des colonies à peuplement blanc. Mais cette volonté met du temps à se mettre en œuvre : les années 1920 sont une période de définition sur ce que doit être la radio. S’impose alors le modèle d’une radio monopolistique de service public destinée à éduquer et cultiver les populations (p. 19). Mais en même temps, les réflexions commencent sur la construction d’une radiodiffusion impériale (Chapitre 1 : Diversity, 1922-1931).

C’est au début des années 1930 qu’est mis en place l’Imperial Service destiné à émettre en Ondes courtes pour les différentes parties de l’Empire. Avec le développement de l’aviation civile, les échanges de personnel sont plus importants, les dominions se dotent de radios de service public en partie calquées sur la BBC mais la volonté de Londres d’imposer son modèle radiophonique rencontre de grandes résistances et des accusation d’« impérialisme » (Chapitres 2 et 3). La 2ème Guerre mondiale marque l’avènement d’une puissante radio impériale et accélère les mobilités des hommes de radio à travers l’Empire ainsi que la prise en compte de la diversité du « White British World ».

La période des années 1950 est le sommet de la coopération radiophonique entre la BBC et les autres parties de l’empire : échange de programmes, de personnel, temps forts autour d’évènements comme le couronnement d’Elisabeth II. Une coopération réelle est mise en œuvre au travers d’institutions comme les Commonwealth Broadcasting Conference (p. 205). Mais l’apparition de la télévision, ses coûts élevés de production, affaiblissent la radio et les échanges de programmes. L’influence américaine devient pressante et le monopole de la BBC est menacé. Le fonctionnement de la coopération est aussi remis en cause par l’émergence des radiodiffusions des anciennes colonies africaines et asiatiques qui cherchent à se faire entendre dans le cadre du Commonwealth et s’opposent aux anciens dominions. Ainsi, dès le début des années 1960, les différents aspects de la radiodiffusion impériale s’estompent : fin de la mise en valeur de la « British race » et de la « Britishness », recul de la lutte contre l’influence des médias américains, éclatement de la coopération radiophonique au sein du Commonwealth (Chapitres 6 et 7).

Les apports du livre sont importants pour comprendre le rôle d’un média de masse dans un empire colonial diversifié comme l’Empire britannique. Ainsi, trois qualités émergent.

D’abord, Simon Potter cherche à faire entrer dans le même champ d’analyse l’action de la BBC en métropole et outre-mer (p. 6). Dans le premier chapitre (Diversity, 1922-1931), il décrit la forme que prend la BBC pendant les années 1920 sous la direction de Reith qui en fait un service public destiné à éduquer et élever les populations, refusant à la fois l’ingérence directe du gouvernement et les financements publicitaires. C’est ce modèle de radio que la BBC tentera de diffuser dans le monde Britannique. Reith pense aussi que la radio est un instrument utile au maintien des liens entre les membres de la « British Race » dispersés dans le monde et est un moyen de diffuser la Britishness (p. 1). Toujours dans le but de faire entrer dans un même champ d’analyse les Dominions, les colonies et la métropole, Potter insiste sur les mobilités qui se développent dans l’empire à partir des années 1930 avec le transport aérien qui permettent des échanges de plus en plus importants de personnels (cadres). L’analyse de ces interactions donne un aperçu des échanges culturels dans le monde britannique.

Ensuite, le travail de Simon Potter fait apparaître une géographie très différenciée de l’Empire.

Premièrement, Londres reste jusqu’à la fin de la période le centre des activités radiophoniques malgré quelques projets de décentralisation : la BBC garde une volonté centralisatrice et un sentiment de supériorité. Une preuve en est dans la réticence d’utiliser des hommes de radios ayant l’accent des dominions jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.

Ensuite, l’essentiel des débats et échanges autour de la radio ont lieu entre les dominions (Canada, Nouvelle-Zélande…) et la Grande-Bretagne. C’est dans les dominions que des radios de service public, indépendantes de l’État sont instituées et encouragées avec le plus de force. Au contraire, les « dependant colonies » (p. 79) reçoivent un traitement radiophonique nettement moins favorable : jusqu’aux années 1950, l’État colonial fait peu d’effort pour développer la radio et toucher les populations. Ainsi, même en Inde, en 1939, seules 80 000 licences ont été délivrées pour l’achat de postes (p. 111). Dans ces territoires, le modèle des radios d’État est préféré à celui de la BBC jalouse de son indépendance : le Colonial Office, s’appuyant sur un rapport de 1937 recommande un contrôle gouvernemental direct « would garantee that broadcasting would support rather than undermine the colonial state » (p. 81). Après la guerre des efforts importants sont faits pour développer les radios et leur donner des statuts plus compatibles avec la démocratie parlementaire à l’anglaise. Mais ces efforts sont tardifs et les échanges de personnels restent faibles jusqu’aux années 1960 (p. 89). Même après les indépendances, la différence entre ces deux ensembles au sein de la Commonwealth Broadcasting Conference perdure, donnant naissance à une forme de division Nord-Sud au sein de l’institution.

Enfin, Simon Potter cherche à restituer une chronologie complexe du développement de la radio impériale en rejetant l’idée d’un centre (la BBC) impérialiste contesté par ses périphéries. Malgré des accusations d’impérialisme et la défiance envers l’arrogance de la BBC et de ses cadres (p. 234), de nombreux hommes de radios des dominions se sentaient membres du British World et adhèrent au modèle de la BBC. Loin d’avoir été toute puissante, la BBC, avec des moyens limités, dépendait de la bonne volonté des radiodiffusions locales dans les dominions ou du Colonial Office et de l’Indian Office dans les colonies. Elle devait interagir avec les acteurs extérieurs : débattre avec eux, négocier. Pour restituer cette complexité, l’auteur analyse les processus de décision en prenant en compte les différents arguments et projets proposés lors de débats ainsi que le contexte dans lesquels ils se situaient (p. 20). Il insiste sur les relations personnelles en citant un nombre important de cadres et d’hommes de radios ayant donné forme à la radiodiffusion impériale (p. 155). Un lien fort est établi entre l’évolution de la radio et les difficultés techniques et géopolitiques (pour l’Afrique et de l’Asie, voir p. 151). Ce travail de recherche se base sur l’exploitation d’un grand nombre de sources en Grande-Bretagne et dans les ex-dominions.

Ce livre de Simon Potter est un exemple des travaux qu’il faudrait entreprendre en ce qui concerne la France et ses anciennes colonies. Même si la création d’un service public de radiodiffusion en Métropole et d’un réel service pour l’outre-mer sont beaucoup plus tardifs, la France a créé en moins d’une dizaine d’années des liens forts avec ses anciennes colonies dans le domaine de l’audiovisuel au moment des décolonisations. À ce jour, il ne semble pas qu’il y ait une étude comparable à celle qu’a faite Potter sur l’Empire britannique, les travaux étant soit axés sur l’Afrique (André-Jean Tudesq[4]) ou sur la France. On peut néanmoins regretter que dans le livre de Simon Potter, les radios des colonies d’Afrique et d’Asie n’aient pas plus été étudiées dans leurs interactions avec l’Empire, même si la place écrasante des dominions et de la Grande-Bretagne explique cela.

Notes

[1] https://research-information.bristol.ac.uk/en/persons/simon-j-potter(603e87b4-3264-4472-9924-5d7fc1d1dcb6).html

[2] COOPER Frederick, Ann Laura STOLER, Repenser le colonialisme, Paris, Payot, 1997, 2013. Voir l’introduction.

[3]http://www.history.ac.uk/reviews/review/1549

[4] TUDESQ André-Jean, La radio en Afrique Noire, Paris, Pedone, 1983, 312 p.

Pour citer cet article

Référence électronique

Thomas LEYRIS. « Potter Simon, Broadcasting Empire. The BBC and the British World, 1922-1970, Oxford University Press, 2012, 261 p. », RadioMorphoses, [En ligne], n°3 – 2018, mis en ligne le « 22/05/2018 », URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/22/potter-simon-bbc/

Auteur

Thomas LEYRIS est Professeur agrégé d’Histoire-Géographie au lycée Corot de Douai, et étudiant en Master 2 d’Histoire à l’Université Lille 3.

Courriel : thomasleyris@hotmail.com

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