« Micros de nuit. Histoire de la radio nocturne en France », 1945-2012, sous la direction de la Professeure Myriam TSIKOUNAS, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, le 14 décembre 2016

Marine BECCARELLI

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Présentation de l’objet d’étude

Pendant plusieurs décennies, des années 1950 jusqu’au début des années 2000, les nuits des ondes hertziennes françaises étaient peuplées de voix multiples, célèbres puis anonymes, souvent feutrées et confidentes. Ce travail propose de retracer l’histoire de la radio nocturne en France, histoire à la fois des émissions radiophoniques diffusées la nuit et de leur évolution, tant dans leur forme que dans leur contenu, mais aussi celle de leur réception, des pratiques d’écoute, ainsi que des imaginaires véhiculés autour de l’objet « radio de nuit ».

Cette étude s’inscrit au croisement de plusieurs champs de recherches historiographiques, dont certains sont encore relativement neufs, ou émergents – l’histoire culturelle, l’histoire des médias, l’histoire de la nuit, l’histoire des sensibilités et de l’intime. Plus encore, ce travail se situe au carrefour de plusieurs disciplines : l’histoire, donc, mais aussi les sciences de l’information et de la communication, l’anthropologie, ou encore la sociologie.

Si Micros de nuit s’inscrit dans le sillage de précédents travaux consacrés à l’histoire de la radio française, cette approche par le prisme de l’horaire de diffusion constitue une nouveauté. Plus encore, le choix de cet horaire de diffusion alternatif s’est révélé être une porte d’entrée privilégiée pour étudier l’histoire de la radio en particulier, parce que la nuit a été un espace-temps propice à la création ou au développement de genres radiophoniques spécifiques.

L’objet radio nocturne a été défini comme correspondant aux programmes diffusés entre 23 heures et 5 heures du matin, même si ces frontières peuvent être mouvantes, en fonction des époques, des saisons, ou de l’âge des auditeurs. Cet espace-temps correspond en tout cas à un passage, une transition entre deux jours. Les bornes temporelles choisies – 1945 et 2012 – ont permis de retracer l’histoire de cette radio des heures noires à partir de sa création en 1955, en remontant même dix ans auparavant, pour en étudier l’évolution jusqu’à sa disparition progressive – la fin d’une radio de nuit spécifique ayant été symbolisée par la suppression des émissions nocturnes en direct sur France Inter en 2012. Un préambule consacré aux traces de la radio nocturne avant 1945 est toutefois proposé, ainsi qu’un épilogue présentant un panorama de la radio nocturne après 2012. La période d’étude est donc large, tout comme le choix des stations concernées, puisque toutes les stations de radio ont été en principe incluses dans l’étude, même si l’exhaustivité demeurait impossible. L’analyse porte essentiellement sur les radios nationales, publiques et privées, mais certains programmes de stations pirates ou de radios libres ont parfois été étudiés, lorsque des sources étaient disponibles.

Sources et méthodes

Le corpus de sources utilisées pour l’élaboration de cette histoire est vaste et varié, regroupant des sources audiovisuelles – les archives radiophoniques, mais aussi télévisuelles de l’Ina –, ainsi que des archives écrites diverses, et des sources orales.

Concernant les sources sonores, leur accès n’a pas toujours été aisé. Si l’Ina conserve et met à la disposition des chercheurs les archives de l’audiovisuel, ces dernières émanent du seul service public pour la majorité de la période, tandis que pour les émissions nocturnes étudiées en particulier, ces archives étaient parfois inexistantes, sans doute ayant été considérées moins dignes d’intérêt que les programmes de jour. Mais ce manque d’archive sonore n’est pas propre à la radio nocturne, les chercheurs travaillant sur la radio d’une manière générale le savent bien. Lorsque la matière première sonore était absente, ou incomplète, il a fallu combler ces manques, et croiser l’analyse avec d’autres types de sources : écrites – de la presse spécialisée, les archives de Radio France, notamment versées aux Archives Nationales, des archives privées de producteurs – celles de José Artur par exemple –, ou encore les archives écrites de l’Ina, regroupant des fonds émanant de divers donateurs : professionnels de radio ou encore CSA. Parmi ces archives, des courriers d’auditeurs ont particulièrement été utiles pour étudier la réception, tandis que des livres de mémoires écrits par des producteurs de radios nocturnes ont également été utilisés. Par ailleurs, d’autres sources audiovisuelles ont été utiles : des archives de radio ou de télévision d’émissions réflexives, ou encore des documentaires ou des films de fiction.

Enfin, des sources orales ont été employées, qui furent obtenues à partir de multiples entretiens, réalisés à la fois auprès de professionnels de la radio, mais aussi auprès d’auditeurs, dont certains ont été retrouvés grâce aux courriers précédemment cités. De nombreux témoignages ont également été retrouvés sur Internet, dans divers forums, ainsi que des archives sonores, émanant de fonds privés, que certains collectionneurs ont choisi de partager sur la toile.

La majorité de ces sources restaient inexploitées par l’historiographie et par les chercheurs de la radio en général. Elles ont fourni un matériau d’études particulièrement conséquent et riche, dont l’exploitation n’a pas toujours été aisée, en raison justement de cette profusion et de cette diversité de provenance. Le travail a consisté à croiser ces sources complémentaires, afin de les confronter. Selon les programmes, les méthodes d’analyse variaient, et certaines émissions ont pris plus de place que d’autres dans les recherches, en raison de la plus grande variété et du plus grand nombre de sources accessibles qui leur étaient relatives.

Questionnements, hypothèses et résultats

Un des premiers constats à l’origine de ce travail réside dans l’existence de liens forts entre la radio et la nuit. Le premier lien est d’ordre physique : si la nuit a parfois été un obstacle pour d’autres médias, la radio a au contraire toujours bénéficié des spécificités de la nuit, puisque les ondes radiophoniques se propagent mieux et plus loin durant les heures noires. En outre, il existe un lien plus symbolique entre la radio et le monde nocturne. En effet, ces deux objets constituent des voies d’accès privilégiées vers l’imaginaire. Par ailleurs, lorsqu’il fait nuit, le son a tendance à prendre de l’importance, comme l’écrit l’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe : « La nuit, l’oreille est comme un œil[1]. » Il existe donc entre la radio et la nuit un lien d’évidence, que cette thèse essaie d’analyser au plus près.

Cette histoire de la radio nocturne est présentée de manière chronologique, approche permettant d’adopter un regard panoramique sur les différentes stations de radios étudiées, ainsi que sur leurs évolutions parallèles. La première partie, consacrée à une large période allant de 1945 à 1975, analyse les prémices de la radio de nuit, de sa naissance à ses premiers modèles, en observant son développement progressif sur l’ensemble des stations. La deuxième partie, focalisée sur la seule décennie 1975-1985, étudie dans le détail la « nouvelle nuit radiophonique », qui donne la parole aux auditeurs anonymes et s’épanouit dans ce qui semble être un « âge d’or » de cet espace-temps médiatique. Enfin, le troisième moment de l’étude, allant du milieu des années quatre-vingt à 2012, analyse le déclin progressif de la parole en direct sur ces ondes de nuit.

Les questions posées à ce sujet étaient plurielles : portant sur les programmes en eux-mêmes, ainsi que sur les acteurs de cette histoire, de l’un et l’autre côté du poste, professionnels de radio nocturne et auditeurs. Deux hypothèses principales ont guidé la réflexion : d’abord, celle d’une radio nocturne correspondant à un espace de liberté, lieu commun souvent évoqué à ce sujet ; ensuite, l’hypothèse selon laquelle la radio nocturne constituerait l’espace privilégié de l’intime, moment radiophonique durant lequel l’auditeur aurait le plus de place.

Ces deux hypothèses de départ ont été vérifiées : au-delà du mythe qui l’entoure, la radio nocturne a véritablement constitué un monde à part, caractérisé par la liberté et l’intime, un univers parallèle et alternatif placé sous le sceau de la divagation, de l’invitation au voyage ou de la confidence. La nuit, les sujets abordés par les émissions de radio se démarquent de l’actualité, l’heure tardive autorisant à raconter des histoires, destinées à faire voyager, rêver ou effrayer, à parler de culture ou de musique, mais surtout d’intime, d’humain. C’est une radio au rythme plus lent que le jour, aux programmes axés sur l’imaginaire, l’humour, l’exotisme, l’onirisme, ou encore l’érotisme. La nuit, la radio laisse plus volontiers place au silence, aux coupures de rythmes, aux expérimentations de toutes sortes – car l’enjeu de l’audience est moindre.

Il n’y a pas un seul genre de programmes radiophoniques nocturnes, mais bien plusieurs types d’émissions, même si certains éléments communs concourent à les rapprocher. Émissions de services, d’entretiens, de musique, de créations, dramatiques policières ou fantastiques, ou encore programmes de dialogues téléphoniques : autant de genres qui ont parfois vu le jour ou se sont épanouis durant les horaires nocturnes.

Par ailleurs, l’étude de la réception a permis de montrer qu’il existe plusieurs types d’auditeurs tardifs, caractérisés par une diversité de profils. Plus encore, ces derniers nouent souvent avec cette radio un lien très intime, développant un attachement particulier aux atmosphères sonores ainsi qu’à la voix de l’animateur ou à celles des auditeurs ; tous les témoignages recueillis ou compilés font état d’expériences d’écoutes personnelles très fortes, certains évoquant la sensation de vivre, par l’écoute de cette radio nocturne, une sorte de deuxième vie, ou de vie parallèle. Enfin, l’étude des représentations de la radio nocturne a permis de voir combien cet univers a pu inspirer les artistes, notamment les cinéastes, faisant de ce monde le décor d’intrigues de thrillers ou de films policiers, le plus souvent, traduisant la fascination qu’a pu exercer le monde de la radio de nuit[2].

Notes

[1]  Véronique Nahoum-Grappe, « Remettre à demain », Société et représentations, n°4, 1997, p. 3.

[2] Jury composé de Christophe Deleu, professeur à l’Université de Strasbourg ; Thierry Lefebvre, maître de conférences à l’Université Paris 7 Denis Diderot ; Graziela Mello Vianna, professeure à l’Université Fédérale du Minas Gerais, Brésil ; Pascal Ory, professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Pour citer cet article

Référence électronique

Marine BECCARELLI. « Micros de nuit. Histoire de la radio nocturne en France, 1945-2012″, sous la direction de la Professeure Myriam Tsikounas, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, le 14 décembre 2016 », RadioMorphoses, [En ligne], n°3 – 2018,  mis en ligne le « 21/05/2018 », URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/22/micros-de-nuit/

Auteure

Marine BECCARELLI est Docteure en Histoire contemporaine de l’Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne.

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