La radio africaine au XXIe siècle a-t-elle une spécificité ?

Étienne DAMOME

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Introduite dès les années 1930 sur les terres africaines et durablement ancrée au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la radio s’est peu à peu adaptée à l’environnement culturel, social et politique africain. Ses évolutions successives ont suivi la courbe des mutations culturelles et sociopolitiques qui ont traversé l’histoire contemporaine du continent. Car, comme le dit André-Jean Tudesq, « on ne peut séparer les médias des sociétés dans lesquelles ils se diffusent. Ils ne forment pas un système autonome, mais participent à la fois aux systèmes politique, économique et culturel locaux » (2009). Mais si l’on s’intéresse uniquement à la situation de ce début de siècle, on pourrait noter plusieurs changements par rapport à celle de la dernière décennie du XXe siècle.

Ces évolutions sont d’abord structurelles. Hérité de la libération des ondes des années 1990, le pluralisme radiophonique est désormais relativement établi un peu partout. Même au Zimbabwe où la libéralisation n’a pas été officiellement décrétée, plusieurs moyens alternatifs existent à l’instar de Radio Dialogue de Bulawayo qui, parce qu’elle n’a pas de licence pour émettre, produit et distribue des programmes sur des cassettes audio et des CD. Elle réalise également des émissions ambulantes, des concours d’art oratoire ou dramatique et les « diffuse » lors de rassemblements communautaires. Par ailleurs, même si la parole reste contrainte ici ou là, on peut reconnaître qu’elle s’est davantage libérée là où la démocratie a fait des progrès. Mais beaucoup de radios de tous les secteurs (commercial, associatif/communautaire et public) restent fragiles. Dans les pays francophones en particulier, elles peinent à définir un modèle économique durable dans un contexte de raréfaction des ressources extérieures, de modestie du secteur économique intérieur et de relance de la concurrence avec les projets d’informations numériques. Le tiers secteur (associatif et communautaire) s’est plus que jamais développé et diversifié. Divers acteurs de la société civile (associations, ONG, groupes religieux, culturels, éducatifs) ont obtenu des fréquences pour couvrir les domaines de la vie sociale et culturelle où ils interviennent, comme en témoigne Ammar Sofien dans le cas de la Tunisie. Des stations communautaires et associatives de toutes sortes, à l’instar de Manooré de Dakar décrite par Aude Jimenez contribuent ainsi à rapprocher encore plus la radio des populations et à faciliter son appropriation par les couches les plus populaires et les plus marginales des sociétés africaines contemporaines. Ovoundaga Marcy Delsione, Mboumba Ndembi Delcia et Matsanga Nziengui Marina nous font également découvrir une des nombreuses radios campus qui ont fleuri au sein des universités africaines, mais qui cherchent encore leur propre voie dans un paysage souvent déjà bien encombré. Outre la diversification du secteur provoquée par la société civile, des acteurs internationaux sont également en jeu, les radios internationales renforçant leur ancrage sur les terres africaines. C’est en particulier le cas à Dakar au Sénégal pour la Radio Chine Internationale dont Selma Mihoubi analyse la stratégie d’implantation.

Mais les mutations sont également technologiques. Le processus de numérisation a beaucoup progressé, contribuant à inscrire un peu plus les médias africains dans la mondialisation. Grâce au numérique, un grand nombre sont effectivement accessibles dans le monde entier via internet ou par satellite. Cependant, l’adoption du numérique est loin d’être uniforme et d’engager le secteur dans sa globalité. Il existe des inégalités parfois très grandes d’accès aux nouveaux équipements à l’échelle régionale, les radios de certains pays étant plus avancées que celles d’autres pays. Ce décalage existe aussi à l’intérieur d’un même État, comme le soulignent justement Hamani Idé et Séverine Equoy Hutin à propos du Niger. L’accès aux nouvelles normes techniques est favorable à une minorité de promoteurs de radios qui ont les moyens de s’équiper. Il est en revanche défavorable à une majorité constituée de promoteurs de radios associatives, communautaires et de radios privées locales, pauvres et incapables de rentrer dans l’ère numérique. Les inégalités existent par ailleurs entre milieux urbains et milieux ruraux, plus précisément entre capitales/grandes métropoles et le reste des territoires, notamment à cause de la disparité des équipements électriques. Ces mutations technologiques ont des implications culturelles par la redéfinition du rapport au global qu’elles engendrent. Les TIC renouvellent considérablement aujourd’hui les audiences en donnant aux radios locales une diffusion internationale, grâce à la réception par les membres des différentes communautés linguistiques disséminés dans la diaspora. En même temps, elles renforcent leur ancrage local et identitaire, grâce à une couverture améliorée du territoire. Mais les TIC transforment aussi les formes de participation comme le reconnaît Nouha Belaid à propos de la place des usages des réseaux sociaux en Tunisie. Le développement de la téléphonie mobile a également fait revenir à la radio des publics plus jeunes et plus urbains, tentés par l’écoute en mobilité, et renouvelé les moyens d’une co-construction de contenus médiatiques.

Les usages des TIC et du numérique créent de nouvelles pratiques professionnelles et médiatiques. On peut évoquer les tâches spécifiques liées à la diffusion en ligne ou sur satellite. Mais il faut surtout noter l’intégration de plus en plus importante du téléphone mobile dans la production et la diffusion de l’information. Si ce nouvel outil « du pauvre » permet aux stations de contourner les limites imposées par le manque de matériel professionnel performant, il pose problème à ceux qui souhaitent des produits radiophoniques de qualité. Par ailleurs, il semble avoir fragilisé un peu plus la sécurité des journalistes en rendant plus facilement accessibles leurs données privées.

Enfin, les mutations sont aussi de nature sociale et politique. Les radios, malgré la montée en force d’autres outils d’information, sont les médias qui utilisent le plus les langues nationales africaines, se dotant ainsi d’une force de proximité et de diffusion inestimable. Les radios se sont également montrées capables d’assurer un rôle capital dans bon nombre de soulèvements populaires récents ; les cas burkinabè et burundais, bien que très différents, en sont une illustration frappante. Aussi dans le contexte post révolutionnaire au Maghreb, le lancement de nouvelles radios constitue-t-il un levier pour la promotion de la liberté d’expression et du processus de transition démocratique. En Tunisie, par exemple, la création de radios privées et associatives, soutenues par des organismes nationaux et internationaux, contribue à la diversification du secteur audiovisuel, comme en témoigne Ammar Sofien déjà cité. En dépit de multiples contraintes (juridiques, techniques, économiques, etc.) qui entravent leur fonctionnement, la naissance de ces radios est significative d’autant plus que la culture associative et citoyenne y est récente. Le foisonnement de ces médias, acteurs de la transition démocratique et de contre-pouvoir, reflète in fine une forte aspiration citoyenne à une information alternative et pluraliste, à une voix dissonante face aux médias dominants. La radio, loin d’être reléguée dans les bois sacrés de la tradition, se renouvelle et s’adapte.

Entre traits généraux et caractères particuliers, ce dossier contribue à dessiner les contours modernes d’un média dont on peut se demander finalement ce qui constitue le plus sa spécificité. Il ne s’agit bien entendu pas d’un modèle uniforme, tant la diversité des sociétés africaines met en garde contre toute généralisation hâtive. Facteurs historiques, politiques, traditions ancestrales et religieuses, situations géographiques, niveau d’appropriation des nouvelles technologiques donnent des physionomies différentes. Cependant, en bon observateur, André-Jean Tudesq faisait remarquer dans l’un de ses derniers textes sur l’Afrique (2009), que l’appropriation locale de la radio semble l’orienter presque uniformément vers la proximité. Il estimait que « si la mondialisation accentue souvent sur les médias africains l’emprise des modèles extérieurs à l’Afrique, les radios de proximité présentent un modèle et même le principal modèle d’appropriation africaine d’un média » (p. 9). Tudesq pointait globalement la participation de toutes les catégories socioprofessionnelles : paysans, commerçants, étudiants, cadres et intellectuels, ménagères, etc. Il en concluait que la radio africaine de ce siècle commençant connaît « une appropriation autonome de la radio par ses auditeurs » (Tudesq, 2009). Elle présente un style radiophonique marqué par le mélange de diverses formules adoptées pour s’adapter au contexte culturel local : caractère populaire et proximité, engagement communautaire et participation. Ceci n’est pas nouveau en soi, puisque dès son introduction la radio a suscité un intérêt général des populations grâce à l’oralité et à l’usage des langues locales. Mais la période qui va des années 1960 à la fin des années 1980 avait coupé la radio de ses publics. Le renouveau apporté par les années 1990 n’a pas suffi à faire renouer ce lien primordial parce que les pouvoirs politiques avaient libéralisé les fréquences sans libérer la parole. La radio africaine a donc vécu une forme de frustration devant un paradoxe consistant à avoir la parole sans pouvoir la dire et à donner la parole sans que personne ne puisse la prendre. C’est ce qui a permis d’ailleurs aux groupes religieux de s’en emparer et d’occuper seuls l’espace médiatique. Les années 2000, mais surtout 2010, ont apporté cependant une réappropriation de la parole par les citoyens. On peut non seulement écouter des informations et les commentaires sur l’actualité sociopolitique mais également suivre des débats sur tous les sujets. Les fonctionnements actuels des radios font donc ressortir globalement un média populaire, communautaire et interactif. Ces différents aspects ressortent à divers degrés dans les textes de ce dossier.

Bibliographie

TUDESQ André-Jean. « Médias et transfert de modèles, les radios de proximité en Afrique subsaharienne : un modèle autochtone ? », 2009. Site internet du GRER [http://www.grer.fr/], consulté la dernière fois le 11 mai 2017.

Pour citer cet article

Référence électronique

Étienne DAMOME. « La radio africaine au 21e siècle a-t-elle une spécificité ? », RadioMorphoses, [En ligne], n°3 – 2018, mis en ligne le « 10/05/2018 »,  http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/10/la-radio-africaine-au-21e-siecle/

Auteur

Étienne DAMOME est Maître de Conférences habilité à diriger les recherches en Sciences de l’Information et de la Communication, Université Bordeaux Montaigne, MICA.

Courriel : etiennedamome@gmail.com

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