Thierry Lefebvre, Sébastien Poulain (éds.), Radios libres, 30 ans de FM. La parole libérée ?, Paris : L’Harmattan / INA éditions, 2016, 280 p.

Isabel GUGLIELMONE

pdf3.

Le livre Radios Libres, 30 ans de FM : la parole libérée publié en 2017 par la maison d’édition L’Harmattan et édité par l’INA, regroupe la plupart des contributions présentées en mai 2011 lors d’un colloque international organisé par le groupe GRER et en partenariat avec l’Université Paris Diderot. Dirigé par Thierry Lefebvre et Sébastien Poulain, cet ouvrage réunit seize textes issus de cette rencontre. Majoritairement centrés sur la France, ces textes évoquent, sous des angles différents, le complexe mouvement des radios sans autorisation d’émettre qui, au début des années 1970 avait affronté le monopole du service public de l’audiovisuel.

La première des trois parties présente cinq textes autour du titre : Méthodologie/ historiographie des radios libres : sémantiques, témoignages et archives. Thierry Lefebvre ouvre la première partie avec un travail minutieusement documenté :  Qu’entend-on par « radio libre », portant sur les raisons et les origines des expressions hétérogènes utilisées par revues, livres, fédérations ou  associations  pour désigner les nouvelles stations apparues sur le territoire français et nommées radios de quartier, radios locales, radios vertes, radios indépendantes, radios syndicales, ou, et encore, « radio pirates ». Ces appellations étant liées à leurs circonstances et modalités d’implantation territoriale, d’appartenance à un mouvement idéologique ou politique, les radios éphémères, émettant le temps d’un combat exceptionnel ou représentant la voix des différentes communautés.  Sans trancher sur la convenance d’une expression ni sur la pertinence de l’angle pour les définir, l’auteur se penche sur les différents moments historiques de l’expression « radios libres », expression née dans la péninsule Italienne autour des années 1968-1969 qui semblerait la plus consensuelle pour désigner ce mouvement de prise de parole des exclus des ondes radiophoniques autorisées. Quoique l’expression « radios libres » n’ait jamais été utilisée dans les textes officiels sur les lois de libéralisation des ondes de 1981 et 1982, avec un regard rétrospectif, elle semblerait également avoir été l’objet d’usages équivoques, par exemple, lorsqu’en France, en 1927 et, plus tard, en 1936 et 1937 les radios dites « libres »  affichaient un but  commercial,  et que la   Radio Free Europe  se faisait  l’écho de l’implantation de la  puissance étasunienne en Europe . À la fin, l’auteur s’interroge sur l’avenir des actuelles « radios associatives », les radios de catégorie A, selon le classement du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, dont les ancêtres ont été les ainsi nommées radios libres puis radios locales privées après la libéralisation des ondes.

Dans un second texte, Lefebvre présente une chronologie des radios libres inspirée de l’ouvrage La Bataille des radios libres publié par l’INA et Nouveau Monde en 2008.

Isabelle Cadière à travers « Faire un film sur les radios libres aujourd’hui », souligne d’emblée qu’elle n’était pas née pendant la période d’essor des radios libres. Cependant, motivée par son intérêt pour la problématique de la liberté d’expression, elle s’y intéresse. Elle expose les coulisses de la fabrication de son film de 52 minutes, de la recherche d’archives photographiques et vidéo, les entretiens des témoins encore en vie et habitant toujours sur place, les rares traces sonores concernant la radio Longwy cœur d’acier dans la mouvance syndicale de la CGT.

Dans la dernière partie, on retrouvera également un article retraçant les difficultés de la collecte, la mise en catalogue et la numérisation du matériel sonore issu des radios libres. Il est suivi d’une  « bibliograhie radiolibriste », assumée comme non exhaustive.

La seconde partie du livre, intitulée Les radios libres françaises : des idéologies et pratiques jusqu’aux audiences, présente d’abord un article de Sébastien Poulain qui restitue, documents et sources à l’appui, les propos des hommes politiques au pouvoir en 1979 et des penseurs en sciences humaines et sociales donnant alors leurs points de vue sur l’existence des radios libres. Sans transition, l’autre partie du même texte s’appuyant sur les résultats de la thèse de doctorat de l’auteur, est consacrée à décrire l’étonnante création d’une utopie communicationnelle (p. 89), celle de la station Ici et Maintenant, la plus ancienne des radios locales privées parisiennes, toujours sur les ondes en 2018. Depuis 1980, elle porte un modèle radiophonique transcendant la libération sans filtre de la parole citoyenne, exhortant chacun à de nouvelles formes alternatives de vie sous les signes de l’écologie et de l’autogestion.

Ingrid Hayes propose un focus sur les différentes étapes de Radio Lorraine Cœur d’acier, radio syndicale qui, liée à la CGT, disposait des moyens techniques et financiers, intégrant techniciens et journalistes professionnels. Implantée dans le bassin minier de l’est de la France, à Longwy, elle multipliera les expériences de parole libérée, la donnant à ceux et celles qui d’ordinaire ne pouvaient faire entendre leur voix sur la place publique, telles que les femmes, les immigrés et les personnes vivant de manière plus générale en marge de la société.

Jean-Jacques Cheval, dans sa contribution « Devine qui est venu parler à la radio hier soir ? » fait un clin d’œil à un autre texte sur l’histoire des radios libres publié trois décennies plus tôt. Il considère qu’après « la fièvre de la libéralisation des ondes » (p. 127), la « normalisation » du paysage radiophonique français s’est amorcée à partir de 1984 avec l’autorisation de la publicité, une modification du statut associatif des « radios locales privées » et, deux ans plus tard, l’autorisation de l’implantation des réseaux radiophoniques privés sur le territoire français. Il s’interroge sur qui a véritablement pris la parole lors de ce mouvement.  Chiffres à l’appui et, à partir de l’étude qu’il avait réalisée en Gironde, Jean-Jacques Cheval démontre que les dirigeants girondins des radios locales au début des années 1980 représentaient davantage les couches moyennes ; il y trouve un lien avec les questions de « capital linguistique, social  et culturel »  développées par le sociologue  Pierre Bourdieu.

Les expériences alternatives et de proximité d’implantation locale de radios associatives, communautaires et indépendantes, à partir de 1981 sont présentées par Pascal Ricaud. Mobilisant le concept théorique de dispositif technique, il fait une intéressante comparaison des modalités participatives des radios communautaires historiques sur la bande FM avec les actuelles dimensions collaboratives et d’interaction des radios on line, arrivées avec le web 2.0. Les unes et les autres s’accompagnent d’une fragmentation des publics et de nouvelles formes de militantisme.

La troisième et dernière partie est consacrée aux expériences de radios libres à l’étranger. Raffaello Ares Doro recense et interprète, à partir des années 1970, les similitudes et les différences, malgré des racines communes, entre les modèles des radios libres italiennes et le cas français. Il propose un focus sur les célèbres stations italiennes Radio Alice et Radio Popolare.

L’examen des radios libres internationales est poursuivi à partir de l’évocation d’une autre expérience en Italie (Marcelo Lorrai) et des radios « minipériphériques » de la frontière franco-italienne (Guy Starkey) ; de la présentation du point de vue anglais sur les radios libres (Peter Lewis) ; de l’avènement de la radio libre en Belgique comme un maillon historique entre la France et l’Italie (Frédéric Antoine) ; de la genèse de la radio alternative en Espagne (Carmen Peñafiel) et, enfin, de la dérégulation radiophonique en Afrique de l’Ouest francophone (Étienne Damome). Avec ces points d’observation divers, on peut constater les dissimilitudes des angles d’approche portant sur une même thématique.

On notera certes que publier en 2017 les annales d’un colloque ayant eu lieu en 2011 est le reflet des écueils à franchir pour qu’un livre voie le jour, mais il a la chance et le mérite d’exister. Revenir sur les expériences radiophoniques de libération de la parole à travers la FM, survenues il y a quatre décennies est salutaire et stimulant à l’heure de la propagation vertigineuse des fausses informations sur Internet susceptibles de favoriser une radicalisation dangereuse ou irresponsable de la prise de parole, pourtant en principe accessible à tous, moyennant la connaissance et le maniement d’un dispositif technique. Afin de mieux saisir les circonstances actuelles, l’exercice rétrospectif peut porter un éclairage sur les multiples modes et dispositifs de prises de parole publique, avec leurs contraintes et leurs niveaux de performance. Une recherche à faire serait d’exploiter davantage la documentation, les archives  et les derniers témoignages  disponibles aujourd’hui, afin de pouvoir situer, département par département, dans l’ensemble du territoire français qui ont été  les principaux protagonistes de cette expérience historique de prise de parole publique à travers les ondes de la radio  FM.

Pour citer cet article

Référence électronique

Isabelle GUGLIELMONE. « Thierry Lefebvre, Sébastien Poulain (éds.), Radios libres, 30 ans de FM. La parole libérée ?, Paris : L’Harmattan / INA éditions, 2016, 280 p. », RadioMorphoses, [En ligne], n°3 – 2018, mis en ligne le « 22/05/2018 », http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/22/thierry-lefebvre-sebastien-poulain/

 

Auteure

Isabelle GUGLIELMONE est Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Technologie de Compiègne. Université Sorbonne.

Courriel : isabel.guglielmone@utc.fr

Potter Simon, Broadcasting Empire. The BBC and the British World, 1922-1970, Oxford University Press, 2012, 261 p.

Thomas LEYRIS

pdf3.

En 2012, l’historien anglais Simon POTTER faisait paraître Broadcasting Empire. The BBC and the British World, 1922-1970. Jusqu’à présent, il ne semble pas que ce livre ait fait l’objet d’un compte rendu de lecture en français.

Simon POTTER est professeur d’Histoire contemporaine à l’Université de Bristol, spécialiste d’Histoire impériale et d’histoire des médias (presse, radio, télévision). Il cherche à traiter en même temps ces champs de recherche et participe au groupe de recherche Connecting the Wireless World: Writing Global Radio History. Avant cela, Simon Potter s’était concentré sur les relations entre l’Empire britannique et la presse dans News and the British World: The Emergence of an Imperial Press System (Oxford, 2003)[1]. Ce travail s’inscrit dans le renouveau des études impériales. Potter cite le livre de Frederick COOPER et Ann Laura STOLER, Repenser le colonialisme, et en particulier le fait qu’il est nécessaire, pour comprendre les empires d’étudier les interactions entre métropoles et colonies et que l’on ne peut étudier un ensemble sans étudier l’autre[2].

Broadcasting Empire est une suite au livre écrit en 2003 dans lequel Simon Potter analysait la place de la presse dans l’Empire à la fin du XIXe siècle[3]. Il analyse le rôle de la BBC dans l’Empire britannique puis le Commonwealth des années 1920 aux années 1970 en utilisant un plan chronologique.

Le contexte dans lequel naît la radio, les années 1920, est important pour le monde britannique : l’empire est fortement fragilisé par la 1re Guerre mondiale et les volontés indépendantistes des dominions et, très vite, la radio est envisagée comme un moyen de conserver l’unité du British World, c’est-à-dire principalement des colonies à peuplement blanc. Mais cette volonté met du temps à se mettre en œuvre : les années 1920 sont une période de définition sur ce que doit être la radio. S’impose alors le modèle d’une radio monopolistique de service public destinée à éduquer et cultiver les populations (p. 19). Mais en même temps, les réflexions commencent sur la construction d’une radiodiffusion impériale (Chapitre 1 : Diversity, 1922-1931).

C’est au début des années 1930 qu’est mis en place l’Imperial Service destiné à émettre en Ondes courtes pour les différentes parties de l’Empire. Avec le développement de l’aviation civile, les échanges de personnel sont plus importants, les dominions se dotent de radios de service public en partie calquées sur la BBC mais la volonté de Londres d’imposer son modèle radiophonique rencontre de grandes résistances et des accusation d’« impérialisme » (Chapitres 2 et 3). La 2ème Guerre mondiale marque l’avènement d’une puissante radio impériale et accélère les mobilités des hommes de radio à travers l’Empire ainsi que la prise en compte de la diversité du « White British World ».

La période des années 1950 est le sommet de la coopération radiophonique entre la BBC et les autres parties de l’empire : échange de programmes, de personnel, temps forts autour d’évènements comme le couronnement d’Elisabeth II. Une coopération réelle est mise en œuvre au travers d’institutions comme les Commonwealth Broadcasting Conference (p. 205). Mais l’apparition de la télévision, ses coûts élevés de production, affaiblissent la radio et les échanges de programmes. L’influence américaine devient pressante et le monopole de la BBC est menacé. Le fonctionnement de la coopération est aussi remis en cause par l’émergence des radiodiffusions des anciennes colonies africaines et asiatiques qui cherchent à se faire entendre dans le cadre du Commonwealth et s’opposent aux anciens dominions. Ainsi, dès le début des années 1960, les différents aspects de la radiodiffusion impériale s’estompent : fin de la mise en valeur de la « British race » et de la « Britishness », recul de la lutte contre l’influence des médias américains, éclatement de la coopération radiophonique au sein du Commonwealth (Chapitres 6 et 7).

Les apports du livre sont importants pour comprendre le rôle d’un média de masse dans un empire colonial diversifié comme l’Empire britannique. Ainsi, trois qualités émergent.

D’abord, Simon Potter cherche à faire entrer dans le même champ d’analyse l’action de la BBC en métropole et outre-mer (p. 6). Dans le premier chapitre (Diversity, 1922-1931), il décrit la forme que prend la BBC pendant les années 1920 sous la direction de Reith qui en fait un service public destiné à éduquer et élever les populations, refusant à la fois l’ingérence directe du gouvernement et les financements publicitaires. C’est ce modèle de radio que la BBC tentera de diffuser dans le monde Britannique. Reith pense aussi que la radio est un instrument utile au maintien des liens entre les membres de la « British Race » dispersés dans le monde et est un moyen de diffuser la Britishness (p. 1). Toujours dans le but de faire entrer dans un même champ d’analyse les Dominions, les colonies et la métropole, Potter insiste sur les mobilités qui se développent dans l’empire à partir des années 1930 avec le transport aérien qui permettent des échanges de plus en plus importants de personnels (cadres). L’analyse de ces interactions donne un aperçu des échanges culturels dans le monde britannique.

Ensuite, le travail de Simon Potter fait apparaître une géographie très différenciée de l’Empire.

Premièrement, Londres reste jusqu’à la fin de la période le centre des activités radiophoniques malgré quelques projets de décentralisation : la BBC garde une volonté centralisatrice et un sentiment de supériorité. Une preuve en est dans la réticence d’utiliser des hommes de radios ayant l’accent des dominions jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.

Ensuite, l’essentiel des débats et échanges autour de la radio ont lieu entre les dominions (Canada, Nouvelle-Zélande…) et la Grande-Bretagne. C’est dans les dominions que des radios de service public, indépendantes de l’État sont instituées et encouragées avec le plus de force. Au contraire, les « dependant colonies » (p. 79) reçoivent un traitement radiophonique nettement moins favorable : jusqu’aux années 1950, l’État colonial fait peu d’effort pour développer la radio et toucher les populations. Ainsi, même en Inde, en 1939, seules 80 000 licences ont été délivrées pour l’achat de postes (p. 111). Dans ces territoires, le modèle des radios d’État est préféré à celui de la BBC jalouse de son indépendance : le Colonial Office, s’appuyant sur un rapport de 1937 recommande un contrôle gouvernemental direct « would garantee that broadcasting would support rather than undermine the colonial state » (p. 81). Après la guerre des efforts importants sont faits pour développer les radios et leur donner des statuts plus compatibles avec la démocratie parlementaire à l’anglaise. Mais ces efforts sont tardifs et les échanges de personnels restent faibles jusqu’aux années 1960 (p. 89). Même après les indépendances, la différence entre ces deux ensembles au sein de la Commonwealth Broadcasting Conference perdure, donnant naissance à une forme de division Nord-Sud au sein de l’institution.

Enfin, Simon Potter cherche à restituer une chronologie complexe du développement de la radio impériale en rejetant l’idée d’un centre (la BBC) impérialiste contesté par ses périphéries. Malgré des accusations d’impérialisme et la défiance envers l’arrogance de la BBC et de ses cadres (p. 234), de nombreux hommes de radios des dominions se sentaient membres du British World et adhèrent au modèle de la BBC. Loin d’avoir été toute puissante, la BBC, avec des moyens limités, dépendait de la bonne volonté des radiodiffusions locales dans les dominions ou du Colonial Office et de l’Indian Office dans les colonies. Elle devait interagir avec les acteurs extérieurs : débattre avec eux, négocier. Pour restituer cette complexité, l’auteur analyse les processus de décision en prenant en compte les différents arguments et projets proposés lors de débats ainsi que le contexte dans lesquels ils se situaient (p. 20). Il insiste sur les relations personnelles en citant un nombre important de cadres et d’hommes de radios ayant donné forme à la radiodiffusion impériale (p. 155). Un lien fort est établi entre l’évolution de la radio et les difficultés techniques et géopolitiques (pour l’Afrique et de l’Asie, voir p. 151). Ce travail de recherche se base sur l’exploitation d’un grand nombre de sources en Grande-Bretagne et dans les ex-dominions.

Ce livre de Simon Potter est un exemple des travaux qu’il faudrait entreprendre en ce qui concerne la France et ses anciennes colonies. Même si la création d’un service public de radiodiffusion en Métropole et d’un réel service pour l’outre-mer sont beaucoup plus tardifs, la France a créé en moins d’une dizaine d’années des liens forts avec ses anciennes colonies dans le domaine de l’audiovisuel au moment des décolonisations. À ce jour, il ne semble pas qu’il y ait une étude comparable à celle qu’a faite Potter sur l’Empire britannique, les travaux étant soit axés sur l’Afrique (André-Jean Tudesq[4]) ou sur la France. On peut néanmoins regretter que dans le livre de Simon Potter, les radios des colonies d’Afrique et d’Asie n’aient pas plus été étudiées dans leurs interactions avec l’Empire, même si la place écrasante des dominions et de la Grande-Bretagne explique cela.

Notes

[1] https://research-information.bristol.ac.uk/en/persons/simon-j-potter(603e87b4-3264-4472-9924-5d7fc1d1dcb6).html

[2] COOPER Frederick, Ann Laura STOLER, Repenser le colonialisme, Paris, Payot, 1997, 2013. Voir l’introduction.

[3]http://www.history.ac.uk/reviews/review/1549

[4] TUDESQ André-Jean, La radio en Afrique Noire, Paris, Pedone, 1983, 312 p.

Pour citer cet article

Référence électronique

Thomas LEYRIS. « Potter Simon, Broadcasting Empire. The BBC and the British World, 1922-1970, Oxford University Press, 2012, 261 p. », RadioMorphoses, [En ligne], n°3 – 2018, mis en ligne le « 22/05/2018 », URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/22/potter-simon-bbc/

Auteur

Thomas LEYRIS est Professeur agrégé d’Histoire-Géographie au lycée Corot de Douai, et étudiant en Master 2 d’Histoire à l’Université Lille 3.

Courriel : thomasleyris@hotmail.com

Raphaëlle Ruppen Coutaz, La voix de la Suisse à l’étranger. Radio et relations culturelles internationales, (1932-1949), Éditions Alphil, 2017, 518 p.

Bernard WUILLEME

pdf3.

Tous les chercheurs en histoire des médias et en particulier ceux qui s’intéressent à la radiodiffusion internationale se doivent de lire l’ouvrage de Raphaëlle Ruppen Coutaz, maître assistante à la section d’histoire de l’Université de Lausanne : La Voix de la Suisse à l’étranger. Radios et relations culturelles internationales (1932-1949) publié à Neuchâtel, aux Éditions Alphil et Presses universitaires suisses, en 2016.

Cet ouvrage est issu de la thèse qu’elle a soutenue en 2015 et se présente en trois parties :

  1. La Société Suisse de Radiodiffusion à l’avant-garde d’une première forme de diplomatie culturelle (1932-1938).
  2. La Société Suisse de Radiodiffusion fer-de-lance de la défense nationale spirituelle (1938-1943).
  3. La Société Suisse de Radiodiffusion actrice de la réhabilitation de l’image du pays (1943-1949).

Cette période a connu successivement la montée en puissance de la radiodiffusion internationale (des années 30), puis la période de guerre (1939-45) et la guerre froide qui lui a succédé a vu toutes les nations s’affronter à la fois sur le terrain, mais aussi sur les ondes sous forme d’une propagande où tous les abus verbaux et autres mensonges se sont épanouis. Mais lorsque l’on traite de ce qu’a été la propagande des principaux diffuseurs – BBC, Voice of America, Radio Moscou, Grossdeutscher Rundfunk, EIAR Italie – une question restait jusqu’à ce jour sans réponse : et la Suisse dans ce contexte ? Plus ancienne démocratie d’Europe, entourée d’États belligérants et/ou occupés, située entre les deux pays de l’Axe, comment la Confédération helvétique a-t-elle réagi face à cette situation ?

La Suisse s’est déclarée neutre, mais a été conduite, elle aussi, à faire de la propagande sur les ondes courtes. Bien évidemment pas une propagande politique comme celle qui courait sur les ondes à cette époque du fait de sa neutralité. La Suisse a alors trouvé une réponse adaptée, réponse qui se trouve dans la politique culturelle mise en place par le gouvernement helvétique : la défense nationale spirituelle. Que faut-il comprendre dans cette expression ?

La Société Suisse de Radiodiffusion (SSR) lance une radio internationale qui aura comme objectif premier de resserrer les liens avec la « Cinquième Suisse »[1] c’est-à-dire les Suisses vivant à l’étranger et dont la population est alors estimée à 450 000 personnes afin de permettre le rayonnement culturel de la Suisse à l’étranger. Ce positionnement particulièrement judicieux va permettre aux journalistes qui interviennent sur les ondes de rappeler aux expatriés le goût de la mère patrie, mais surtout de lutter contre la nazification des colonies suisses. Leur action ira même jusqu’à justifier la politique restrictive mise en place à l’égard des réfugiés en août 1942.

Tout ceci s’appuie sur un réseau constitué de longue date, d’organismes, d’associations :

  • Nouvelle Société Helvétique créée en 1914 et son Secrétariat des Suisses à l’étranger en 1919 ;
  • L’office national suisse du tourisme en 1917 ;
  • L’office national suisse d’expansion commerciale en 1927 ;
  • Pro Helvetia en 1939[2].

La Société Suisse de Radiodiffusion (SSR) est fondée à Berne le 24 février 1931 et c’est elle qui va mettre en œuvre cette politique de communication. Les émetteurs nationaux situés à Beromunster (pour la langue allemande) puis Sottens (pour le français) et Monteceneri pour l’italien permettent la diffusion de Soirées pour les Suisses à l’étranger dès 1932 sur ondes moyennes. Le but de ce programme est d’entretenir et d’accroître le lien affectif qui unit les expatriés à leur patrie d’origine afin de développer leur sentiment patriotique, leur Heimatgut pour qu’ils se transforment en porte-parole de la culture suisse à l’étranger.

Mais l’arrivée de la Deuxième Guerre mondiale va voir se former une propagande mondiale politique nationaliste (essentiellement de la part des pays de l’Axe) destinée à intoxiquer les populations visées. Ceci conduit la SSR à créer un service d’ondes courtes propre en 1939 (jusqu’alors elle louait celui de la Société des Nations), deuxième volet de la stratégie de la Confédération helvétique afin d’attirer la sympathie des populations étrangères. Derrière cet aspect des choses, il s’agit aussi de lutter contre l’isolement du pays donc, non seulement de défendre les intérêts politiques, mais aussi économiques hors de Suisse. Ce qui poussera la SSR à quadrupler la puissance de l’émetteur ondes courtes de Schwarzenbourg qui passera de 25 kW à 100 kW. Le temps d’émission lui, va doubler. Grâce à ce développement, la SSR va garder sa place face à la « guerre des ondes » qui s’affirme dans le monde de la radiodiffusion internationale.

Cependant, aux États-Unis, l’image de la Suisse y sera fortement écornée. Elle est accusée de participer à l’effort de guerre allemand. La radiodiffusion suisse va alors se tourner vers plus de diplomatie culturelle et la SSR innovera avec des émissions de good will vis-à-vis de l’Amérique. Au sortir de la guerre, la SSR se retrouve malgré tout isolée : elle n’est pas à l’ONU dont le siège s’installe à New-York, alors que la SDN était à Genève. De plus, son image ne s’améliore pas. La reconquête d’une image positive va passer en s’appuyant sur l’antagonisme Est-Ouest, en s’ouvrant plus à l’Ouest et en reprenant en mains ses relations avec l’étranger par une plus grande circulation de ses collaborateurs qui deviennent des ambassadeurs de la radiodiffusion suisse et aussi par une meilleure distribution de ses programmes.

L’ouvrage se termine sur l’année 1949. Bien entendu nous aurions aimé en savoir plus sur la période de guerre froide et l’action de la SSR. Cela peut se comprendre par le fait que Mme Ruppen Coutaz avait un objectif central : montrer comment la radiodiffusion suisse est passée de la voix de la mère patrie à la voix de la Suisse, ce qui est caractéristique de la période étudiée.

L’ouvrage de Raphaëlle Ruppen Coutaz va bien au-delà de l’histoire des médias. Il touche à l’histoire culturelle et sociale des relations culturelles internationales et à l’histoire des organisations internationales liées à la radiodiffusion et il ouvre des portes pour de futures recherches. C’est donc un ouvrage de référence dans son domaine.

Notes

[1] À la suite de la reconnaissance du romanche en 1938 comme 4e langue nationale avec l’allemand, le français et l’italien, la population helvétique établie à l’étranger est communément appelée « Cinquième Suisse ».

[2]Cette fondation suisse pour la culture était financée par l’État. Elle est destinée à soutenir la création culturelle en Suisse et les échanges culturels entre les différentes régions linguistiques et avec l’étranger. Même si la notion de culture a évolué et changé dans le temps Pro Helvetia a également redéfini son rôle.

Pour citer cet article

Référence électronique

Bernard WUILLEME. « Raphaëlle Ruppen Coutaz, La voix de la Suisse à l’étranger. Radio et relations culturelles internationales, (1932-1949), Éditions Alphil, 2017, 518 p. », RadioMorphoses, [En ligne], n°3 – 2018, mis en ligne le « 21/05/2018 », URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/22/raphaelle-ruppen-coutaz/

Auteur

Bernard WUILLEME est Professeur honoraire en Sciences de l’Information et de la Communication, de l’Université Jean Moulin, Lyon 3.

« Micros de nuit. Histoire de la radio nocturne en France », 1945-2012, sous la direction de la Professeure Myriam TSIKOUNAS, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, le 14 décembre 2016

Marine BECCARELLI

pdf3

 

Présentation de l’objet d’étude

Pendant plusieurs décennies, des années 1950 jusqu’au début des années 2000, les nuits des ondes hertziennes françaises étaient peuplées de voix multiples, célèbres puis anonymes, souvent feutrées et confidentes. Ce travail propose de retracer l’histoire de la radio nocturne en France, histoire à la fois des émissions radiophoniques diffusées la nuit et de leur évolution, tant dans leur forme que dans leur contenu, mais aussi celle de leur réception, des pratiques d’écoute, ainsi que des imaginaires véhiculés autour de l’objet « radio de nuit ».

Cette étude s’inscrit au croisement de plusieurs champs de recherches historiographiques, dont certains sont encore relativement neufs, ou émergents – l’histoire culturelle, l’histoire des médias, l’histoire de la nuit, l’histoire des sensibilités et de l’intime. Plus encore, ce travail se situe au carrefour de plusieurs disciplines : l’histoire, donc, mais aussi les sciences de l’information et de la communication, l’anthropologie, ou encore la sociologie.

Si Micros de nuit s’inscrit dans le sillage de précédents travaux consacrés à l’histoire de la radio française, cette approche par le prisme de l’horaire de diffusion constitue une nouveauté. Plus encore, le choix de cet horaire de diffusion alternatif s’est révélé être une porte d’entrée privilégiée pour étudier l’histoire de la radio en particulier, parce que la nuit a été un espace-temps propice à la création ou au développement de genres radiophoniques spécifiques.

L’objet radio nocturne a été défini comme correspondant aux programmes diffusés entre 23 heures et 5 heures du matin, même si ces frontières peuvent être mouvantes, en fonction des époques, des saisons, ou de l’âge des auditeurs. Cet espace-temps correspond en tout cas à un passage, une transition entre deux jours. Les bornes temporelles choisies – 1945 et 2012 – ont permis de retracer l’histoire de cette radio des heures noires à partir de sa création en 1955, en remontant même dix ans auparavant, pour en étudier l’évolution jusqu’à sa disparition progressive – la fin d’une radio de nuit spécifique ayant été symbolisée par la suppression des émissions nocturnes en direct sur France Inter en 2012. Un préambule consacré aux traces de la radio nocturne avant 1945 est toutefois proposé, ainsi qu’un épilogue présentant un panorama de la radio nocturne après 2012. La période d’étude est donc large, tout comme le choix des stations concernées, puisque toutes les stations de radio ont été en principe incluses dans l’étude, même si l’exhaustivité demeurait impossible. L’analyse porte essentiellement sur les radios nationales, publiques et privées, mais certains programmes de stations pirates ou de radios libres ont parfois été étudiés, lorsque des sources étaient disponibles.

Sources et méthodes

Le corpus de sources utilisées pour l’élaboration de cette histoire est vaste et varié, regroupant des sources audiovisuelles – les archives radiophoniques, mais aussi télévisuelles de l’Ina –, ainsi que des archives écrites diverses, et des sources orales.

Concernant les sources sonores, leur accès n’a pas toujours été aisé. Si l’Ina conserve et met à la disposition des chercheurs les archives de l’audiovisuel, ces dernières émanent du seul service public pour la majorité de la période, tandis que pour les émissions nocturnes étudiées en particulier, ces archives étaient parfois inexistantes, sans doute ayant été considérées moins dignes d’intérêt que les programmes de jour. Mais ce manque d’archive sonore n’est pas propre à la radio nocturne, les chercheurs travaillant sur la radio d’une manière générale le savent bien. Lorsque la matière première sonore était absente, ou incomplète, il a fallu combler ces manques, et croiser l’analyse avec d’autres types de sources : écrites – de la presse spécialisée, les archives de Radio France, notamment versées aux Archives Nationales, des archives privées de producteurs – celles de José Artur par exemple –, ou encore les archives écrites de l’Ina, regroupant des fonds émanant de divers donateurs : professionnels de radio ou encore CSA. Parmi ces archives, des courriers d’auditeurs ont particulièrement été utiles pour étudier la réception, tandis que des livres de mémoires écrits par des producteurs de radios nocturnes ont également été utilisés. Par ailleurs, d’autres sources audiovisuelles ont été utiles : des archives de radio ou de télévision d’émissions réflexives, ou encore des documentaires ou des films de fiction.

Enfin, des sources orales ont été employées, qui furent obtenues à partir de multiples entretiens, réalisés à la fois auprès de professionnels de la radio, mais aussi auprès d’auditeurs, dont certains ont été retrouvés grâce aux courriers précédemment cités. De nombreux témoignages ont également été retrouvés sur Internet, dans divers forums, ainsi que des archives sonores, émanant de fonds privés, que certains collectionneurs ont choisi de partager sur la toile.

La majorité de ces sources restaient inexploitées par l’historiographie et par les chercheurs de la radio en général. Elles ont fourni un matériau d’études particulièrement conséquent et riche, dont l’exploitation n’a pas toujours été aisée, en raison justement de cette profusion et de cette diversité de provenance. Le travail a consisté à croiser ces sources complémentaires, afin de les confronter. Selon les programmes, les méthodes d’analyse variaient, et certaines émissions ont pris plus de place que d’autres dans les recherches, en raison de la plus grande variété et du plus grand nombre de sources accessibles qui leur étaient relatives.

Questionnements, hypothèses et résultats

Un des premiers constats à l’origine de ce travail réside dans l’existence de liens forts entre la radio et la nuit. Le premier lien est d’ordre physique : si la nuit a parfois été un obstacle pour d’autres médias, la radio a au contraire toujours bénéficié des spécificités de la nuit, puisque les ondes radiophoniques se propagent mieux et plus loin durant les heures noires. En outre, il existe un lien plus symbolique entre la radio et le monde nocturne. En effet, ces deux objets constituent des voies d’accès privilégiées vers l’imaginaire. Par ailleurs, lorsqu’il fait nuit, le son a tendance à prendre de l’importance, comme l’écrit l’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe : « La nuit, l’oreille est comme un œil[1]. » Il existe donc entre la radio et la nuit un lien d’évidence, que cette thèse essaie d’analyser au plus près.

Cette histoire de la radio nocturne est présentée de manière chronologique, approche permettant d’adopter un regard panoramique sur les différentes stations de radios étudiées, ainsi que sur leurs évolutions parallèles. La première partie, consacrée à une large période allant de 1945 à 1975, analyse les prémices de la radio de nuit, de sa naissance à ses premiers modèles, en observant son développement progressif sur l’ensemble des stations. La deuxième partie, focalisée sur la seule décennie 1975-1985, étudie dans le détail la « nouvelle nuit radiophonique », qui donne la parole aux auditeurs anonymes et s’épanouit dans ce qui semble être un « âge d’or » de cet espace-temps médiatique. Enfin, le troisième moment de l’étude, allant du milieu des années quatre-vingt à 2012, analyse le déclin progressif de la parole en direct sur ces ondes de nuit.

Les questions posées à ce sujet étaient plurielles : portant sur les programmes en eux-mêmes, ainsi que sur les acteurs de cette histoire, de l’un et l’autre côté du poste, professionnels de radio nocturne et auditeurs. Deux hypothèses principales ont guidé la réflexion : d’abord, celle d’une radio nocturne correspondant à un espace de liberté, lieu commun souvent évoqué à ce sujet ; ensuite, l’hypothèse selon laquelle la radio nocturne constituerait l’espace privilégié de l’intime, moment radiophonique durant lequel l’auditeur aurait le plus de place.

Ces deux hypothèses de départ ont été vérifiées : au-delà du mythe qui l’entoure, la radio nocturne a véritablement constitué un monde à part, caractérisé par la liberté et l’intime, un univers parallèle et alternatif placé sous le sceau de la divagation, de l’invitation au voyage ou de la confidence. La nuit, les sujets abordés par les émissions de radio se démarquent de l’actualité, l’heure tardive autorisant à raconter des histoires, destinées à faire voyager, rêver ou effrayer, à parler de culture ou de musique, mais surtout d’intime, d’humain. C’est une radio au rythme plus lent que le jour, aux programmes axés sur l’imaginaire, l’humour, l’exotisme, l’onirisme, ou encore l’érotisme. La nuit, la radio laisse plus volontiers place au silence, aux coupures de rythmes, aux expérimentations de toutes sortes – car l’enjeu de l’audience est moindre.

Il n’y a pas un seul genre de programmes radiophoniques nocturnes, mais bien plusieurs types d’émissions, même si certains éléments communs concourent à les rapprocher. Émissions de services, d’entretiens, de musique, de créations, dramatiques policières ou fantastiques, ou encore programmes de dialogues téléphoniques : autant de genres qui ont parfois vu le jour ou se sont épanouis durant les horaires nocturnes.

Par ailleurs, l’étude de la réception a permis de montrer qu’il existe plusieurs types d’auditeurs tardifs, caractérisés par une diversité de profils. Plus encore, ces derniers nouent souvent avec cette radio un lien très intime, développant un attachement particulier aux atmosphères sonores ainsi qu’à la voix de l’animateur ou à celles des auditeurs ; tous les témoignages recueillis ou compilés font état d’expériences d’écoutes personnelles très fortes, certains évoquant la sensation de vivre, par l’écoute de cette radio nocturne, une sorte de deuxième vie, ou de vie parallèle. Enfin, l’étude des représentations de la radio nocturne a permis de voir combien cet univers a pu inspirer les artistes, notamment les cinéastes, faisant de ce monde le décor d’intrigues de thrillers ou de films policiers, le plus souvent, traduisant la fascination qu’a pu exercer le monde de la radio de nuit[2].

Notes

[1]  Véronique Nahoum-Grappe, « Remettre à demain », Société et représentations, n°4, 1997, p. 3.

[2] Jury composé de Christophe Deleu, professeur à l’Université de Strasbourg ; Thierry Lefebvre, maître de conférences à l’Université Paris 7 Denis Diderot ; Graziela Mello Vianna, professeure à l’Université Fédérale du Minas Gerais, Brésil ; Pascal Ory, professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Pour citer cet article

Référence électronique

Marine BECCARELLI. « Micros de nuit. Histoire de la radio nocturne en France, 1945-2012″, sous la direction de la Professeure Myriam Tsikounas, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, le 14 décembre 2016 », RadioMorphoses, [En ligne], n°3 – 2018,  mis en ligne le « 21/05/2018 », URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/22/micros-de-nuit/

Auteure

Marine BECCARELLI est Docteure en Histoire contemporaine de l’Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne.

L’émergence des radios associatives dans une Tunisie en transition démocratique

Sofien AMMAR

pdf3.

Résumé

Depuis les cinq dernières années, le réseau des radios associatives s’est développé en Tunisie avec 10 radios ayant obtenu une licence FM. Pourtant, peu de recherches portent sur ce « tiers secteur ». Notre contribution propose de dresser une analyse sur l’émergence des radios associatives en Tunisie post-révolution. À partir d’une approche systémique, nous nous intéresserons à l’étude de l’interaction entre les différentes variables d’un contexte national en pleine mutation et ces nouveaux acteurs médiatiques.

Mots clés : Radios associatives, transition démocratique, réforme des médias, approche systémique.

Abstract

Over the last five years, the network of associative radios has been expanded in Tunisia with 10 stations having obtained an FM license. However, little research on this « third sector » exists. Our contribution proposes to make an analysis of the emergence of associative radios in post-revolutionary Tunisia. Using a systematic approach, we will study the interaction of different in a changing national context populated by these new media actors.

Keywords: Associative radios, democratic transition, media reform, systemic approach.

Resumen

En los últimos cinco años, la red de las radios asociativas se ha desarrollado en Túnez con un total de 10 radios que han obtenido una licencia FM. No obstante, pocas investigaciones se interesan por este “tercer sector”. Nuestra contribución propone establecer un análisis sobre las emergentes radios asociativas en Túnez después de la revolución. A partir de un enfoque sistémico, nos interesaremos por el estudio de la interacción entre las diferentes variables de un contexto nacional en pleno cambio y estos nuevos actores mediáticos.

Palabras claves: Radios asociativas, transición democrática, reformas de los medios de comunicación, enfoque sistémico.

Le passage d’un régime autocratique à un état de droit entraîne souvent la restructuration et le réagencement du paysage médiatique dans son ensemble, à savoir les réformes juridiques, les pratiques des journalistes, la structuration des entreprises de presse voire même l’émergence et la reconnaissance des nouveaux secteurs, tels que les médias associatifs.

Avec un réseau qui rassemble 10 radios associatives ayant obtenu une licence FM[1] la Tunisie a non seulement reconnu officiellement, avec des lois et règlements, le tiers secteur de l’audiovisuel à côté du secteur public et du secteur commercial, mais a aussi consacré une Autorité Indépendante de Régulation Audiovisuelle reconnue par la Constitution.

Notre recherche consiste à comprendre si la transition démocratique favorisera l’émergence et le développement des radios associatives en Tunisie post révolutionnaire. Et dans quelle mesure ce « tiers secteur » est la résultante d’un contexte national en période de transition démocratique ?

Pour parvenir à comprendre l’émergence des radios associatives en Tunisie, nous inscrivons notre recherche dans un contexte spatio-temporel tenant compte des mutations politiques, juridiques, techniques et professionnelles. Cette démarche analytique est nécessaire dans la mesure où nous postulons que ce tiers-secteur serait une composante en interdépendance avec l’ensemble des mouvements qui touchent la Tunisie post révolutionnaire. Ainsi, les radios associatives doivent-elles être analysées en tant que sous-système qui œuvre au sein du système médiatique tunisien et en corrélation avec des institutions et d’autres systèmes (juridique, politique, etc.) qui sont à leur tour en pleine reconfiguration.

Il n’est pas sans intérêt de souligner que l’interrogation de la relation entre le sous-système et son environnement est une préoccupation ancienne, mais qui est souvent actualisée. Pour mener à bien cette réflexion, nous aurons recours à une notion clé : celle des « causalités multifactorielles », inspirée des recherches présentées par Schudson (1978) sur l’histoire sociale de l’information et des médias, lors de son étude de l’évolution de la presse américaine de 1830 à 1960. Nous espérons montrer que cette notion présente un certain intérêt pour plusieurs démarches à vocation analytique. À titre d’exemple, Saint-Jean Armande a eu recours au modèle de Schudson, afin de procéder à une analyse de l’histoire sociale du journalisme québécois de 1960 à 2001. Il importe de mentionner que, contrairement à Michael Schudson, dont les travaux étaient concentrés sur l’analyse de la notion d’objectivité dans le journalisme américain depuis le XIXe siècle, il prolonge son travail sur l’étude « des autres fondements philosophiques (la liberté, la vérité, la responsabilité), les dimensions juridiques (la liberté de presse, la responsabilité sociale, le droit à l’information), les règles d’éthique ou de déontologie (l’objectivité, la véracité, l’impartialité, l’équité, l’intégrité, le respect des droits fondamentaux, l’indépendance), ainsi que les autres dimensions de la pratique journalistique intervenant dans la démarche fondamentale de la recherche et la présentation des faits ou de la vérité (sensationnalisme, respect des droits fondamentaux, concentration, concurrence, etc.) » (2002, p. 14).

Rappelons à ce propos que l’un des premiers théoriciens de la « systémique », à savoir Ludwig Von Bertalanffy (1973), souligne que « toutes données de la vie sociale sont à considérer, dans leur ensemble, comme relevant d’un système social global : l’étude de la communication de masse ne peut faire abstraction de cette évidence ». Autrement dit, l’analyse de l’émergence du tiers secteur en Tunisie s’insère dans le mouvement et l’évolution de son écosystème.

Pourquoi le concept de radio associative ?

Il convient au préalable de procéder à un travail conceptuel autour du terme « radio associative ». Cette étape s’avère importante, vu la multiplicité des concepts utilisés et l’existence d’un ensemble de qualificatifs associés au terme « radio », tels que  : libre, communautaire, indépendant, citoyen, local, rural, alternatif, proximité, etc.. L’histoire de ce type de média varie d’un continent à un autre et même d’un pays à un autre. L’utilisation de chaque qualificatif correspond à un ancrage socioculturel bien déterminé et à un contexte spatio-temporel précis.

En Tunisie, l’appellation récurrente et officielle[2] est celle de « radio associative » qui fait appel au « tiers-secteur ». Selon le deuxième article du cahier des charges fixant les conditions d’octroi d’une licence de création et d’exploitation d’une chaîne de radio associative sur le territoire tunisien, « une radio associative est une radio spécialisée, locale, à but non lucratif et au service de l’intérêt général. Ses programmes ont pour objectif de diffuser les valeurs de la démocratie et des droits de l’homme, de la concorde et de la tolérance et de réaliser le développement durable. Ses programmes ont aussi pour but de promouvoir la culture nationale dans sa diversité et son ouverture sur les autres cultures. Ils visent également à développer l’information de proximité ».

À l’échelle mondiale, la définition proposée par l’UNESCO de la radiodiffusion associative est la suivante : « un moyen de communication sans but lucratif, qui appartient à une communauté particulière qui la gère. Son but est de servir les intérêts de cette communauté, favoriser l’accès et la participation aux activités de la communauté et refléter les besoins et les intérêts particuliers du public auquel elle est destinée » (Nègre, 2015 : 21). En effet, la production médiatique des radios associatives ne correspond pas à celle du système médiatique dominant, à savoir les médias du service public et les médias à vocation commerciale, dans la mesure où ces derniers défendent une logique de marchandisation de l’information au détriment de la communication sociale. Ainsi, ce tiers-secteur offre une alternative informationnelle et communicationnelle par rapport aux médias mainstream[3], en assurant la diversité de son contenu et la représentation de divers groupes sociaux. C’est dans cette perspective que le statut associatif apparaît comme le principal garant pour une indépendance financière et éditoriale.

Contrairement aux raisons marchandes ou idéologiques qui caractérisent le fonctionnement des médias de masse, les médias associatifs s’adressent à un public-citoyen tout en tenant compte de ses préoccupations. Mohamed Elhajji (2013) considère que « la multiplicité et la diversité de ce genre de médias contribuent au renforcement de la sphère publique et conduisent à mieux lubrifier « les rouages de la machine démocratique ».

Nous postulons que l’émergence des radios associatives en tant que sous-système est la résultante de la reconfiguration du système médiatique tunisien post révolutionnaire. Cette position nous permet de considérer que ce sous-système est ancré dans un espace-temps bien précis et qu’il est construit par et autour d’un ensemble de structures dont il est nécessaire d’étudier l’émergence, l’institutionnalisation et la production.

Le processus de démocratisation en Tunisie post révolutionnaire

Dans cette période de transition, il convient au préalable de prendre en considération la reconfiguration du champ politique, notamment le processus de démocratisation que connaît la Tunisie depuis la révolution. En effet, les travaux consacrés aux transitions démocratiques se concentrent sur une évolution historique cumulative qui permet de distinguer le passage entre deux périodes hétérogènes. Ainsi, nous utiliserons la formule de « l’État-émetteur à l’émetteur-État », évoquée par Tourya Guaaybess[4] (2005). Cette démarche nous permettra de distinguer deux principales périodes : avant et après la révolution tunisienne.

La première période commence dès les années de l’indépendance jusqu’au 14 janvier 2011, où la formule dominante est celle de « l’État-émetteur », durant laquelle la pratique journalistique a gardé un discours monolithique caractérisé par le conformisme et la révérence. Ainsi, cette période correspond au modèle de « l’appareil » pour reprendre la catégorisation de Pierre Bourdieu (1984 : 136). Selon lui, « Un champ devient un appareil lorsque tous les mouvements vont du haut vers le bas et que les effets de domination sont tels que cessent la lutte et la dialectique qui sont constitutives du champ ». À son tour, et en tant que spécialiste des médias arabes, Belkacem Mostefaoui (1992 : 8) aboutit au même constat sur les journalistes maghrébins et rappelle que « la situation d’appareil n’impose pas ses contraintes seulement au mode d’organisation des acteurs. Elle trace des balises aux entreprises et lamine les actes quotidiens des journalistes ».

Il importe de signaler que cette première période a connu le lancement, de rares expériences, d’un nouveau type des médias, à savoir les médias alternatifs ou les radios pirates. Radio 6 a débuté sa diffusion en ligne le 10 décembre 2007. Depuis 2008, Radio Kalima a aussi commencé à émettre sur Internet et sur le satellite Hotbird depuis 2009. Face au contrôle du pouvoir politique en place, le Syndicat Tunisien des Radios Libres (STRL)[5] a appelé à encourager la liberté d’expression et à faciliter l’accès à l’information aux médias alternatifs, notamment les web radios.

La deuxième période débute avec la chute du régime de Ben Ali. Elle correspond à la seconde formule où l’État n’est plus le seul émetteur. Son emprise sur le champ médiatique est devenue moins influente. Dans cette deuxième phase, dite transitionnelle, les médias ont un rôle majeur puisqu’ils devraient encourager un débat pluraliste, assurer le rôle de surveillance des acteurs politiques (« Watchdog [6] ») et participer à la création d’un espace public démocratique.

Un cadre juridico-institutionnel favorable à l’émergence d’un tiers-secteur

La volonté de libéraliser le paysage médiatique tunisien post révolutionnaire s’est renforcée par la dissolution des anciens dispositifs utilisés pendant longtemps pour contrôler et censurer la praxis journalistique. Rappelons en effet que, dès la chute de l’ancien régime, le ministère de l’Information a été aboli en Tunisie. De même, les activités de l’Agence Tunisienne de Communication Extérieure[7] (ATCE) qui attribuait les marchés publicitaires des organismes publics, ainsi que l’Agence Tunisienne d’Internet (ATI) qui avait la mission de contrôler les sites internet, ont été gelées. Enfin, jugé trop répressif, le Code de la presse de 1975 a été annulé.

Face à ce vide juridique et institutionnel, de nouvelles structures publiques indépendantes sont apparues, comme l’Instance Nationale pour la Réforme de l’Information et de la Communication (INRIC)[8]. Elle a désormais pour objectif d’élaborer des propositions sur la réforme du secteur de l’information et de la communication tout en s’inspirant des expériences étrangères et des standards internationaux en matière de liberté d’expression. Le nouveau contexte post révolutionnaire est donc caractérisé par la mise en place d’un cadre juridique favorable à la liberté d’expression, au pluralisme et qui reconnaît les médias associatifs.

Trois nouveaux textes de loi ont alors été adoptés avec la participation de l’INRIC:

  • le décret-loi n°41-2011 du 26 mai 2011 relatif à l’accès aux documents administratifs des organismes publics ;
  • le décret-loi n°115-2011 du 2 novembre 2011 sur la liberté de presse, d’impression et d’édition ;
  • le décret-loi n°116-2011 du 2 novembre 2011 relatif à la liberté de la communication audiovisuelle et à la création d’une haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA).

Signalons également que la Loi organique n° 2016-22 du 24 mars 2016, relative au droit d’accès à l’information, a été adoptée par l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP).

Suite à l’étude des 74 demandes pour la création des stations de radio privées, l’INRIC a recommandé, le 28 juin 2011, d’attribuer douze licences de diffusion pour les radios, parmi lesquelles trois à vocation associative, à savoir Radio 6 (Grand Tunis), Radio Sawt El Manajem (Gafsa) et Radio Chaambi fm (Kasserine)[9].

Le 3 mai 2013, à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA) a été officiellement annoncée. Cette instance constitutionnelle est dotée de pouvoirs réglementaires et consultatifs. Elle œuvre à la promotion de la culture de régulation et de pluralisme, et à l’instauration d’un nouveau mode de gouvernance de l’audiovisuel. Selon l’article 16, l’HAICA doit « statuer sur les demandes d’octroi des licences relatives à la création et l’exploitation des stations de radios ou des chaînes de télévision associatives non lucratives au profit des associations tunisiennes créées conformément à la législation en vigueur, et ce par exception aux dispositions de l’article 2 du Code de Commerce ». De plus, la HAICA a publié le 5 mars 2014 le cahier de charges[10] fixant les conditions d’octroi d’une licence de création et d’exploitation d’une chaîne de radio associative sur le territoire tunisien.

Un tiers-secteur principalement soutenu par les acteurs internationaux[11]

Au lendemain du 14 janvier 2011, les agences de développement internationales, les bailleurs de fonds et les experts en réforme des médias ont répondu rapidement à l’appel au développement et au soutien de la transition démocratique en Tunisie. Ces derniers visent à changer les pratiques des journalistes tunisiens dans l’optique de produire une information dite de qualité.

C’est dans ce cadre que, le 24 mars 2011, le groupe des partenaires techniques et financiers en appui au secteur médiatique tunisien[12] a été créé lors de la réunion des bailleurs de fonds sur l’appui à la société civile en période de transition démocratique en Tunisie qui s’est tenue à la Délégation de l’Union européenne à Tunis. Ce groupe a pour objectifs de partager l’information, de favoriser les synergies entre les partenaires d’appui et de renforcer le dialogue avec les acteurs nationaux.

La nouvelle expérience des radios associatives a connu un certain engouement de la part de certains acteurs internationaux[13] qui se sont focalisés sur l’appui et le soutien des radios associatives. En effet, nous distinguons deux types de programmes d’assistance aux acteurs médiatiques. Le premier est dédié au renforcement des capacités (« capacity building »). Le deuxième est dédié au développement des structures médiatiques, à travers le soutien technique et l’assistance logistique et managériale[14].

Cette volonté de la part des acteurs exogènes à reformer les médias tunisiens et à accompagner les journalistes dans le processus de professionnalisation se heurte souvent à deux logiques opposées : d’un côté une volonté de la part des « spécialistes en développement médiatique » de moderniser le champ journalistique tunisien en important des modèles de production de l’information ; de l’autre côté, de la part des acteurs tunisiens (journalistes, techniciens, administrateurs des entreprises médiatiques, etc.) des résistances à l’égard de « ce processus imposé de l’extérieur ». Comme l’indiquent Mohamed Elhaou et Aida Fitouri (2015), « ce décalage est de plus en plus ressenti et exprimé par les journalistes en activité et les futurs professionnels. Ces derniers se sentent bel et bien en marge de cet élan de réformes ». Katrine Vomer considère, de son côté, que ces modèles de production de l’information « se révèlent fréquemment peu applicables au regard des conditions réelles dans lesquelles les journalistes travaillent » (Volmer, 2013 : 197). Ainsi, ces nouvelles initiatives devraient-elles faire l’équilibre entre la production d’une information de proximité tout en tenant compte des logiques du champ journalistique local et de l’importation des modèles de production exogènes.

Les instances représentatives et la construction collective des radios associatives

La question de l’image collective et des revendications des acteurs permettront d’analyser le processus d’institutionnalisation des radios associatives en Tunisie. Comme le souligne Arnaud Mercier (1994, p. 220) « l’action collective visant à mobiliser des individus à travers une organisation représentative du groupe, s’accompagne indissociablement d’un travail de légitimation et de valorisation de l’identité du groupe, tant auprès des acteurs mobilisés que des partenaires avec lesquels ils sont en relation ». Ce processus débute avec la création du Syndicat Tunisien des Radios Libres (STRL) le 10 novembre 2005. Après la chute de régime de Ben Ali, le STRL a entamé un processus de négociation pour la quête de reconnaissance sociale et professionnelle des radios associatives. Bénéficiant de la reconnaissance de la plupart des acteurs nationaux et internationaux, les acteurs de l’institutionnalisation, notamment le STRL, ont eu recours particulièrement à deux stratégies : l’une de définition identitaire et l’autre de représentation. Pour Arnaud Mercier, « la lutte pour l’institutionnalisation d’un groupe est le fruit non seulement d’une lutte entre les acteurs concernés et ceux qui peuvent lui fournir les clés d’accès à l’institutionnalisation, mais aussi d’une lutte entre les différentes organisations représentatives du groupe qui aspirent à diriger le mouvement d’institutionnalisation » (Ibid : 221).

Dès le début de l’année 2015, le STRL a connu une situation compliquée à cause de la relation conflictuelle en interne et avec certains représentants des radios associatives. Cette crise a abouti à une remise en question de la politique de représentativité, du modèle de gouvernance, de la dimension organisationnelle, débouchant ainsi sur la dissolution, au mois du juillet 2015, du Syndicat Tunisien des Radios Libres. Suite à cet événement, de nouvelles instances représentatives professionnelles ont été créées avec de nouvelles logiques et de nouveaux projets. C’est ainsi qu’une dynamique de changement est apparue, notamment avec l’émergence des deux nouvelles expériences. La première, sous le nom du Syndicat Tunisien des Radios Associatives (STRA) a vu le jour, en août 2015, à l’initiative de l’ancien Secrétaire Général du Syndicat Tunisien des Radios Libres. La deuxième expérience est baptisée Union Tunisienne des Médias Associatifs (UTMA). Elle a été annoncée au cours du séminaire international Les médias associatifs locaux : les cultures, l’identité et les missions, organisé à Tunis les 28 et 29 septembre 2015 par l’Association Mondiale des Radiodiffuseurs Communautaires, AMARC, en partenariat avec CM Solutions. C’est ainsi que Boltanski (1982 : 259) souligne l’existence d’une « véritable lutte à laquelle se livrent les instances en concurrence pour l’appropriation et la mobilisation des différents groupes et des différentes classes qui représentent un capital réel ou potentiel de force sociale et pour le partage de l’espace social ».

Conclusion

Penser l’émergence des radios associatives en Tunisie en optant pour l’étude de l’impact de la transition démocratique est une équation stimulante parce qu’elle met en exergue les rapports entre ce tiers secteur et les spécificités de son écosystème.

Depuis la révolution tunisienne, ces nouvelles expériences sont reconnues juridiquement et œuvrent dans un contexte national propice à leur développement. Cependant, le processus de la lutte en quête d’une reconnaissance professionnelle n’est pas encore achevé. Puisque ces radios associatives ne sont pas totalement reconnues par le corps professionnel comme un nouvel acteur complémentaire au modèle mass-médiatique traditionnel. De surcroît, leur maturité progressive et plus encore leur professionnalisation, qui présente une priorité pour les prochaines années, gagneraient à être analysées plus amplement. Ces problématiques prennent davantage d’ampleur dans un contexte politique caractérisé par l’incertitude, un environnement journalistique encore fragile et en phase de réagencement.

Bibliographie

BOLTANSKI Luc. Les cadres. La formation d’un groupe social. Paris : Éditions de Minuit, 1982, 523 p.

BOURDIEU Pierre. Questions de sociologie, Paris : Éd. de Minuit, 1980, 271 p.

CARDON Dominique et GRANJON Fabien. Médiactivistes, Paris : Presses de Sciences Po, 2013, 200 p.

CHOUIKHA Larbi. Des séquelles de l’étatisation aux aléas de la transition. La difficile transformation des médias : Des années de l’indépendance à la veille des élections de 2014, Tunis : Editions Finzi, 2015.

ELHAJJI Mohamed. « Les radios communautaires à l’ère des nouvelles technologies : de l’impératif de se réinventer pour perdurer », Les Enjeux de l’information et de la communication 1/2013 (n° 14/1), p. 73-83. [en ligne] consulté le 20 mai 2016 URL : www.cairn.info/revue-les-enjeux-de-l-information-et-de-la-communication-2013-1-page-73.htm.

ELHAOU Mohamed Ali, FITOURI Aida. « La profession journalistique après la « révolution du jasmin » sous l’emprise de la modernisation », Les Enjeux de l’Information et de la Communication, n°16/1, 2015, p. 39-55. [en ligne] consulté le vendredi 20 mai 2016, URL : http://lesenjeux.u-grenoble3.fr/2015/03-2015-Elhaou-Fitouri/index.html.

GUAAYBESS Tourya. Télévisions arabes sur orbite. Un système médiatique en mutation (1960-2004), Paris : CNRS Éditions, 2005.

MATHIEN Michel. Le système médiatique. Le journal dans son environnement, Paris : Hachette, 1989, 318 p.

MERCIER Arnaud. « L’institutionnalisation de la profession de journaliste », Hermès n°13-14, 1994, p. 219-235.

NÈGRE Sébastien. État des lieux des Webradios au Maroc, Casablanca : UNESCO, novembre 2015, [en ligne] consulté le 20 mai 2016, URL : http://www.unesco.org/new/fileadmin/MULTIMEDIA/FIELD/Rabat/images/CI/20160225LivresEtatdeslieux.pdf

SAINT-JEAN Armande. Éthique de l’information : fondements et pratiques au Québec depuis 1960, Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, 2002, 304 p.

SCHUDSON Michael. Discovering the news: social history of American newspapers, New York: Basic Books, 1978, 228 p.

VOLTMER Katrin. The media in transitional democracies, Cambridge: Polity press, 2013, 204 p.

VON BERTALANFFY Ludwig. Théorie générale des systèmes, Paris : Dunod, 1973, 296 p.

Décret-loi n°41-2011 du 26 mai 2011 relatif à l’accès aux documents administratifs des organismes publics, Journal Officiel de la République Tunisienne n°39, du 31 mai 2011, disponible sur http://www.uss.rnu.tn/newVersion/texte_juridique/03.pdf (consulté le 20 mai 2016).

Décret-loi n°115-2011 du 2 novembre 2011 sur la liberté de presse, d’impression et d’édition, disponible sur http://www.inric.tn/fr/Decret-loi_relatif_a_la_liberte_de_la_presse.pdf (consulté le 20 mai 2016).

Décret-loi n°116-2011 du 2 novembre 2011 relatif à la liberté de la communication audiovisuelle et à la création d’une haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA), disponible sur http://www.inric.tn/fr/decret.pdf (consulté le 20 mai 2016).

Notes

[1] Depuis septembre 2014, le nombre de radios associatives a augmenté pour passer de deux à 10 radios.

[2] La Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA) utilise le concept de « radio associative ».

[3] Les médias mainstream correspondent aux médias conventionnels et traditionnels à grande diffusion.

[4] Touraya Guaaybess élabore sa formule suite à son recours aux théories développementalistes des années 1960, lors de son étude du paysage médiatique égyptien et de l’expérience d’Al-Jazeera.

[5] Le STRL est une organisation représentative des projets de radio libre en Tunisie selon la loi°27 du 30 avril 1966 relative au Code du travail et conformément au récépissé d’information daté du 10 novembre 2005. Le STRL est créé lors de la tenue du sommet mondial de la société de l’information en Tunisie.

[6] Nous nous focaliserons sur le sens positif du concept « watchdog journalism » ou le journalisme du « chien de garde ». Cette expression met en exergue la fonction de surveillance effectuée par les journalistes. Et par conséquent la mission du journalisme de qualité en tant que garant de la démocratie.

[7] Au début des années 2000, la présidence a fait voter une circulaire obligeant les entreprises publiques et semi-étatiques à livrer à l’ATCE plus de 90% de leur budget promotionnel.

[8] Un décret-loi a été promulgué le 2 mars 2011 par le premier gouvernement de transition portant la création d’une Instance Nationale pour la Réforme de l’Information et de la Communication.

[9] En vertu du décret-loi N°10 du 2 mars 2011 portant création de l’Instance pour la Réforme de l’Information et de la Communication (INRIC), l’instance a examiné les demandes d’attribution de licences pour la création de nouvelles radios privées. Ce travail a été effectué sur la base d’une réglementation provisoire, en attendant l’élaboration d’un cahier des charges qui sera appliqué à tous les médias audiovisuels, anciens ou nouveaux.

[10] Le cahier de charges est consultable à l’adresse électronique suivante : http://haica.tn/fr/espace-professionnels/cahiers-de-charges/

[11] Nous ciblons dans le cadre de cette recherche les opérateurs internationaux en développement qui ont mis en place, principalement après la révolution, des programmes d’assistance au secteur médiatique en Tunisie.

[12] Depuis le 1er septembre 2013, le Groupe des partenaires techniques et financiers en appui au secteur des médias tunisiens est géré par une institution tunisienne, le Centre africain de perfectionnement des journalistes et des communicateurs (CAPJC).

[13] Citons : l’AMARC (Association Mondiale des Radiodiffuseurs Communautaires), la Coopération pour le Développement des Pays Émergents (COSPE), l’UNESCO, CM Solutions, Deutsche Welle (DW), etc.

[14] Le programme d’assistance logistique et managériale cible la réorganisation de la rédaction, la gestion des équipes, la collaboration entre les différents services, etc.

Pour citer cet article

Référence électronique

Sofien AMMAR, « L’émergence des radios associatives dans une Tunisie en transition démocratique », RadioMorphoses, [En Ligne], n° 3 – 2018, mis en ligne le « 13/05/2018 », URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/11/radios-associatives-tunisie/

Auteur

Sofien AMMAR, est Maître Assistant à l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI) de Tunisie.

Courriel : ammarsofien@yahoo.fr

Les enjeux de la numérisation de la radio au Niger

Idé HAMANI

Séverine EQUOY HUTIN

pdf3.

 

Résumé

Au Niger, le processus de numérisation en cours recouvre des enjeux à la fois sociopolitiques, communicationnels et techniques. Ces changements ont un impact significatif tant sur le plan des pratiques professionnelles des journalistes que sur celui des pratiques d’écoute chez les ruraux qui représentent près de 80% de la population. Cet article se fonde sur une enquête de terrain menée au Niger en mai 2014 et de juin à août 2015. L’enquête s’intéresse aux usages de la radio dans le contexte de la numérisation et permet de mettre en exergue d’une part les mutations qu’engendre la numérisation de la radio ; d’autre part les difficultés qui peuvent se poser sur les plans éducatifs, financiers, matériels et techniques.

Mots clés : radio numérique, Niger, mutations, enjeux, alphabétisation, population, journaliste.

Abstract

In Niger, the process of digital radio simultaneously covers sociopolitical, communication, and technical stakes. These changes have a significant impact from the point of view of the practices of professional journalists and that of rural, agricultural listeners, who constitute 80% of the general population. This article is based on survey conducted in Niger in May, 2014 and between June and August, 2015. The investigation focused on the uses of radio in the digital context, and shows on the one hand the transformations engendered by digital radio, and on the other hand the difficulties the process can impose on educational, financial, material and technical plans.

Keywords: Digital radio, Niger, transformations, stakes, elimination of illiteracy, population, journalist.

Resumen

En Níger, el proceso de digitalización actual recubre confluencias a la vez sociopolíticas, comunicacionales y técnicas. Según el plan de prácticas profesionales de los periodistas, estos cambios tienen un impacto significativo tanto desde el plano de las prácticas profesionales de los periodistas como acerca de las modalidades de escucha de la población rural, que representa alrededor del 80 % de la población. Este artículo se basa en una encuesta de campo realizada en Níger en mayo de 2014 y junio-agosto de 2015. La encuesta se interesa en los usos de la radio en el contexto de la digitalización y permite poner de relieve, por un lado, las mutaciones que engendra la digitalización de la radio, y por otro, las dificultades que pueden plantearse desde los planos educativos, financieros, materiales y técnicos.

Palabras claves: radio digital, Níger, cambios, confluencias, alfabetización, población, periodista.

Les radios du Niger ont fait l’objet d’études à la fois historiques et communicationnelles (Tudesq, 2002) qui se sont développées en relation avec la création spontanée de journaux et radios privées à partir des années 1990, dans le contexte de la démocratisation et du développement des médias en Afrique (Frère 2000 ; Frère 2015 ; Frère 2016). Avec l’avènement du numérique[1] à partir des années 2000, les changements des pratiques radiophoniques ont un impact significatif sur les professionnels du journalisme et posent le problème de leur qualification, de leur statut et de leur formation. Ils ont également une incidence sur l’écoute de l’ensemble des auditeurs, notamment les ruraux qui représentent près de 80% de la population nigérienne.

Le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication ne suit pas le même rythme dans tous les pays du monde. En Afrique, les enjeux liés à la numérisation des médias soulèvent des questions financières, engagent des ressources humaines qualifiées, dépendent du niveau d’éducation des auditeurs, etc. L’exploitation radiophonique connaît une avancée remarquable dans les pays anglophones comme l’Afrique du Sud, le Nigeria ou la Tanzanie alors que ce n’est pas le cas pour les pays francophones, notamment le Niger. À l’instar de ces pays anglophones qui, selon Guy Berger, ont démarré l’expérimentation de la télévision numérique en 2014, le Niger a cependant inauguré celle-ci en juin 2015 et prévoit la numérisation des radios en 2020. Dans cette étude, nous nous intéressons à ce programme de numérisation des médias afin de comprendre dans quelle mesure la numérisation de la radio peut bénéficier aux auditeurs et aux journalistes nigériens. Cet article s’inscrit donc dans une démarche visant à mettre en relief les facteurs motivants et les freins à l’introduction de la radio numérique dans ce pays où coexistent neuf groupes ethnolinguistiques. Nous nous appuierons sur une enquête construite à partir de méthodes mobilisées en sciences de l’information communication (Derèze, 2009 ; Copans, 2005) en tenant compte des spécificités ethnolinguistiques du terrain. L’enquête menée au Niger en mai 2014 et de juin à août 2015 porte en effet sur les usages de la radio dans le contexte de la numérisation à travers trois types de populations : les journalistes de radio du Niger, les populations en milieu urbain et les ruraux[2]. Après avoir rappelé très sommairement l’histoire de la radio au Niger, nous évoquerons ce contexte et les mutations profondes que celle-ci engendre dans le fonctionnement de ce média. Dans un second temps, nous examinerons les difficultés que le processus de numérisation peut soulever sur les plans financiers, matériels et techniques.

La radio au Niger : de l’hertzien au numérique

En 1958, deux ans avant son indépendance, le Niger s’est doté d’un émetteur radio. Cette radio d’État, la Voix du Sahel, est restée unique jusqu’à l’ouverture démocratique survenue dans les années 1990 qui a permis le pluralisme médiatique. L’aperçu historique que nous proposons ici vise à mieux comprendre le contexte de l’introduction des nouvelles technologies de communication (NTIC).

Aperçu historique

La radio nationale, première station du Niger, a été créée le 18 octobre 1958, à la veille de l’indépendance, sous le nom de Radio Niger. À l’époque, elle disposait d’un émetteur de petite puissance qui ne permettait de couvrir que la capitale et ses environs. En 1974, à la suite d’un coup d’État militaire, elle change de nom et devient la Voix du Sahel. Sur le plan institutionnel, elle fait partie de l’Office de Radiodiffusion Télévision du Niger (ORTN), créé le 11 février 1967. La modulation de fréquence (FM) a été introduite en 1983 avec la construction de la maison de la radio par le projet de coopération allemande GTZ (Agence allemande de coopération technique). Le même projet a permis l’édification des bâtiments dans toutes les provinces pour créer des stations régionales qu’on appelle « des radios de région » ou « radio djahar » en langue haoussa.

Niger

Figure 1 : Le Niger et les pays limitrophes

http://www.canalmonde.fr/r-annuaire-tourisme/monde/guides/cartes.php?p=ne, consulté le 10/04/2016

Après le coup d’État de 2010, la Voix du Sahel a été dotée de trois consoles modernes. En 2015, elle fonctionne avec cinq consoles dont une a été acquise pour renforcer les capacités de la radio à l’occasion des préparatifs des cinquièmes jeux de la francophonie organisés au Niger. Dans le cadre du programme de la TNT, de nouveaux émetteurs de télévision sont déjà installés dans quatre régions, notamment à Niamey, Dosso, Maradi et Zinder (fig. 1). Progressivement, les autres régions bénéficieront des mêmes équipements. Cette transition concerne à la fois les télévisions et les stations de radio.

Les étapes de la numérisation

Selon Guy Berger, la décision de la numérisation des médias africains a été prise en 2006 lors d’une conférence des radiocommunications par l’Union Internationale des Télécommunications (UIT). La décision, approuvée par 101 pays d’Europe, d’Afrique et du Moyen-Orient, a conduit tous les pays africains dans un processus devant s’achever fin 2015. Une deuxième échéance a été proposée pour des pays n’ayant pas été en mesure de mettre en œuvre de grandes avancées technologiques. L’année 2020 a été retenue pour certains pays dont le Niger (Berger, 2011). Dans ce processus, il est important de rappeler que la plupart des radios du Niger ne disposent pas encore de sites internet et celles qui en disposent ne diffusent pas en streaming.

À Niamey, le 17 juin 2015, a été inaugurée la Télévision Numérique Terrestre (TNT). Au centre émetteur PK-5, un émetteur télé numérique pour toutes les télévisions de la capitale a été mis en place. Selon le directeur de la radio nationale, les matériels de production, d’exploitation et les studios sont en voie de renouvellement. Le déploiement de consoles numériques, dont le remplacement est prévu au courant 2016, prévoit également l’acquisition d’équipements (lecteurs de bandes magnétiques), qui permettraient de transférer toutes les données, les archives sonores sur des disques durs et sur des serveurs de stockage de données. L’introduction des NTIC permet ainsi d’observer un changement profond dans le paysage radiophonique nigérien.

L’introduction des NTIC au Niger

Le Niger dispose de connexions internet depuis le 13 novembre 1996. Dans le cadre de sa politique nationale concernant les NTIC, l’État a défini un certain nombre d’actions de renforcement des médias avec l’appui du PNUD et de l’UNICEF. En juillet 2007 a été adoptée une stratégie d’accès universel aux services de communication et d’information en milieu rural et périurbain. L’objectif était de doter toutes les communes rurales en infrastructures pour permettre l’accès aux services de la téléphonie et d’internet avant la fin 2015. Le Niger avait obtenu lors de la rencontre « ICT Ghana 2008 »[3], le financement d’une étude de faisabilité et de réalisation d’un backbone[4] national devant relier la région de Tillabéry (fig. 1) à la frontière avec le Tchad (IPAO, 2008). C’est en juin 2015 qu’a eu lieu à Tillabéry le lancement de ces travaux de construction du backbone national. La réalisation de ce projet s’ajoute également à celui de la liaison « fibre optique » entre l’Algérie, le Niger et le Nigeria. Le constat que l’on peut faire aujourd’hui au Niger est que le développement de l’informatique et du Web a changé le mode de production des radios.

L’évolution de l’usage de l’internet a engendré de fortes implications de la part des hommes et des femmes de radio dans les activités de production (Lafrance, 2013). Avant l’avènement de l’internet, pour envoyer des sons ou des fichiers télévisuels à la radio mère ou à la télévision nationale, les journalistes des stations régionales utilisaient un faisceau. C’était par ce biais que la station régionale diffusait son signal et recevait le signal de la radio nationale et de la télévision. Quand les journalistes produisaient un élément pour la radio nationale, ils élaboraient les montages compilés dans une cassette. Ensuite, le ou la journaliste se rendait au faisceau pour se connecter avec Niamey et procéder à l’envoi. Désormais, dans toutes les stations régionales, c’est par internet que les journalistes des régions envoient leurs productions à partir des salles de montage. Aujourd’hui, le téléphone portable joue un rôle capital dans les activités de la radiodiffusion entre les journalistes et entre journalistes et auditeurs. Il permet aux auditeurs d’appeler directement les studios lors des émissions participatives notamment « sujet du jour »[5]. Cela explique que, dans le quotidien du journaliste d’aujourd’hui, en plus du téléphone fixe présent dans le studio, le téléphone portable joue un rôle primordial. Ce dernier a encore un autre rôle : il se substitue au micro parce qu’il permet de capter plus facilement des sons (Damome, 2016). Il constitue un matériel très simple par rapport à la lourdeur des anciens enregistreurs. Le téléphone portable permet d’enregistrer, de stocker et facilite également la transmission de ces sons aux collègues présents en studio. De plus, il donne la possibilité aux journalistes de diffuser en direct un événement grâce à un appel téléphonique. Avec le smartphone qui s’est répandu dans toutes les localités du Niger, le nombre d’auditeurs se multiplie, participant ainsi au passage vers la radio numérique.

Les acteurs de la numérisation et leurs motivations

Le processus de numérisation des médias est en cours dans tous les pays africains et selon le Directeur général de l’ORTN, Loïc Crespin, le Niger figure parmi les pays les plus avancés. En 2015, pendant notre enquête, la numérisation de la radio n’était pas encore d’actualité. Les responsables chargés de conduire le processus se consacraient alors à la TNT, projet pilote dans l’ensemble du processus.

L’État constitue le premier acteur de cette numérisation : selon Abdou Mani, ministre des Télécommunications, des Postes et de l’Économie numérique du Niger, l’État juge nécessaire d’accompagner la population pour qu’elle s’approprie la TNT, car, initialement, une certaine ambiguïté règne, liée aux modalités d’acquisition des équipements numériques. L’octroi du marché de la TNT a soulevé des interrogations à la fois dans la population et dans l’opposition politique qui avait publié un « livre blanc », accusant le gouvernement d’avoir passé le marché de la TNT de gré à gré. Le gouvernement a lancé une campagne de communication visant à sensibiliser les populations sur la TNT, à travers les chaînes de télévision publiques et privées ainsi que la presse écrite et les stations de radio. Parmi les dispositions prises, une phase de transition permettant de faire émettre simultanément l’ancien et le nouveau signal a été prévue. Une autre étape du plan d’accompagnement gouvernemental a consisté à doter l’ensemble des foyers nigériens de décodeurs, c’est-à-dire de boîtiers permettant de gérer la diffusion des deux signaux. Le ministre des Télécommunications souhaite que « […] les Nigériens ne soient pas victimes de l’avènement de la TNT et qu’ils en profitent […] Je suis le président du comité interministériel, mais il ne m’appartient pas de prendre la décision de dire que le décodeur va être vendu ou donné gratuitement […] Nous allons plaider au sein du comité pour que, dans la mesure du possible, le décodeur soit donné gratuitement à la population et à défaut être vendu pour le franc symbolique. Nous connaissons le pouvoir d’achat des Nigériens et si nous prenons le risque de faire de la surenchère sur le décodeur, ça va bloquer complètement le projet de la TNT, et ce n’est pas notre objectif[6]. »

Sur le plan législatif, selon le directeur de communication du Conseil Supérieur de la Communication (CSC)[7], quel que soit le niveau d’alphabétisation, la population est capable de s’approprier les NTIC sans que de nouvelles lois ne viennent régir leur usage. L’exemple le plus probant est celui de l’introduction pour la première fois du téléphone mobile au Niger qui s’est imposé jusqu’à devenir un véritable loisir.

Sur le plan socio-économique, la TNT suscite le renouvellement du matériel de production et de diffusion dans les centres existants et la création de nouveaux centres de diffusion[8]. Le projet recouvre donc des enjeux en termes d’emplois.

Les professionnels des médias, et notamment les techniciens qui travaillent dans les centres émetteurs, sont également très enthousiastes. Le passage au numérique offre aux professionnels des possibilités nouvelles pour la réalisation de projets permettant par exemple de coupler un projet de la radio numérique terrestre (RNT) avec la TNT : « A mon avis la RNT peut bien marcher puisqu’on peut l’injecter dans le programme de la TNT sous forme de RDS (radio data système). »[9]. La plupart des journalistes que nous avons rencontrés voient le projet de numérisation d’un bon œil : pour Sitou Issa Bachirou, Directeur Général de la radio Al-Ummah, elle permet une large diffusion des émissions à travers l’utilisation des sites web, les streamings audio, les réseaux sociaux, les applications androïdes et le système d’exploitation mobile « IOS ».

La situation des radios nigériennes et les défis du numérique

Au Niger, comme dans beaucoup de pays, la FM est presque saturée : il n’y a plus de fréquences libres pour les nouveaux demandeurs et il faut attendre un désistement ou la fermeture d’une station pour bénéficier de sa fréquence. Cela provoque souvent des interférences entre deux radios qui utilisent la même fréquence dans une zone[10]. Avec la numérisation, plusieurs radios pourront diffuser sur une seule fréquence sans interférences. En effet, la radio numérique donne une possibilité de diffuser plusieurs programmes sur la même fréquence à travers le système de multiplexage, contrairement à l’analogique. Grâce aux différentes possibilités de diffusion qu’offre la numérisation, la plupart des radios publiques et privées ont pu développer des programmes en ligne, dits web programmes, tout à fait inédits. Le numérique, avec les possibilités de stockage et d’archivage des émissions, devrait être une réponse durable aux problèmes de conservation des archives : il ouvre la voie à un accès au plus grand nombre (Cavelier, Morel-Maroger, 2005 : 90-91). Si la numérisation démocratise l’accès aux archives, elle pourrait également être une alternative pour l’écoute des radios analogiques et favoriser la pénétration des web radios chez les ruraux. Des cultivateurs de Boubon et de Karma que nous avons rencontrés nous ont témoigné de leur goût pour la musique pendant les travaux agricoles. Ceux-ci souhaiteraient que les radios diffusent plus de musique lorsqu’ils travaillent dans les champs. Celle-ci les accompagne et les motive. La radio numérique pourrait conquérir ainsi le monde rural par les programmes musicaux (Pedroia, 2012). On peut également postuler qu’elle permettra aux radios associatives et aux animateurs de se constituer plus facilement en petits réseaux. Toutefois, la numérisation peut soulever des problèmes pour certaines stations. Les radios privées et les radios associatives n’ont pas de ressources humaines et financières suffisantes pour supporter les coûts de la redevance destinés à l’entretien des matériels numériques. C’est dans ce contexte que nous avons choisi de conduire une enquête de terrain afin de mieux cerner les attentes des populations et des professionnels quant à la numérisation des radios.

Enquête sur les pratiques radiophoniques au Niger

Notre enquête de terrain au Niger a pour objectif de déterminer les attentes des populations rurales et urbaines ainsi que celles des journalistes dans le cadre du projet de numérisation de la radio. De manière générale, une enquête de terrain permet de mieux comprendre le comportement et la perception d’un groupe de personnes sur un sujet donné par un recueil d’informations ciblées. Elle est utilisée dans de nombreux domaines scientifiques, notamment en anthropologie, en sociologie, en sociolinguistique, en communication, en journalisme, etc. Elle permet de disposer d’informations inaccessibles par d’autres méthodes. Les techniques d’enquête varient en fonction des hypothèses, des besoins et des attentes de l’analyste.

Les techniques d’enquêtes en information-communication

Pour mener une investigation « localisée », c’est-à-dire une étude sur un terrain délimité et circonscrit, Gerard Derèze propose trois types d’observations : directe, secondaire et furtive (Derèze, 2009 : 89-90). Jean Copans (2005) propose, quant à lui, une démarche d’observation participante qui correspond à l’observation directe de Derèze. L’empan temporel et le(s) type(s) de populations à observer constituent deux paramètres fondamentaux : notre étude s’est concentrée sur trois catégories : les professionnels de radio, les populations urbaines et les ruraux. L’approche par le terrain doit permettre d’appréhender dans quelle mesure la situation socio-économique et sociale du Niger configure le processus de numérisation de la radio et quels sont les facteurs qui conditionnent le processus, l’accélèrent ou le freinent.

Présentation de l’enquête

Pour comprendre l’environnement radiophonique (Cheval, 2003), notamment les nouvelles pratiques d’écoute chez les auditeurs, comme les pratiques professionnelles des journalistes de radio, nous avons donc réalisé une enquête durant l’été 2015 auprès d’auditeurs dans deux quartiers de Niamey, auprès de populations agricoles et auprès de professionnels de la radio. Pour cela, nous avons réalisé d’une part une enquête par questionnaire auprès d’auditeurs et de journalistes et d’autre part des entretiens semi-directifs avec les responsables des stations de la Voix du Sahel, de la station régionale de Maradi (fig. 1), de la radio Alternative, de la radio Al-ummah et le directeur technique de la radio d’IFTIC. Cette méthode par questionnaire nous a paru la plus adaptée au vu des difficultés à trouver les journalistes sur place. Nous avons donc déposé des exemplaires que les professionnels ont renseignés après leur passage au studio. Pour les professionnels des médias, nous avons adapté la formulation et le contenu des questionnaires afin de nous adapter au mieux à leur milieu socioprofessionnel et à leur quotidien. Pour les auditeurs, les latitudes de l’enquête ont permis de les mettre dans une situation confortable, propice au dialogue et à la confiance.

La démarche de l’observation participante (Copans, 2005) recommande le balisage d’un empan temporel. En nous inspirant de cette méthode, nous avons choisi la période qui s’étend de juin à août 2015. Au Niger, c’est à ce moment-là qu’ont lieu les travaux agricoles, mais cela correspondait également au moment des préparatifs pour les élections présidentielles de 2016.

Notre choix s’est porté sur les populations rurales, mais également sur deux arrondissements communaux de la capitale Niamey II et V. Nous avons sélectionné les quartiers de Lamordé (commune V) et Boukoki (commune II), en raison de la forte concentration des populations et de la représentativité des neuf groupes ethnolinguistiques du pays. Le campus universitaire de Niamey se trouve, quant à lui, à Lamordé (commune V) : nous faisons l’hypothèse que ce quartier concentre davantage d’individus ayant connaissance du processus de numérisation en raison de leur niveau socio-éducatif. Enquêter auprès d’étudiants devait nous permettre de trouver des informateurs ayant d’une part des notions sur la radio numérique grâce à leur niveau éducatif et d’autre part provenant de différentes régions et représentant ainsi tous les groupes ethnolinguistiques du pays.

Quelques résultats

Dans le quartier de Lamordé, 222 personnes ont répondu au questionnaire. Pour Boukoki, 155 personnes ont collaboré à notre enquête. En ce qui concerne les professionnels de radio, nous avons distribué 105 exemplaires dans sept stations de radio notamment à la Voix du Sahel, à Radio Anfani, à Sarraounia Fm, à Dounia Fm, à Radio Ténéré, au groupe Radiotélévision Labari (dont une quinzaine de copies par radio) pour une durée de deux semaines, prolongée une fois à cause de l’insuffisance de réponses obtenues. Nous n’avons finalement récolté que 31 copies sur les 105 distribuées. À Al-Ummah, nous n’avons pas déposé d’exemplaires, car nous n’étions pas informés de son existence au moment de la distribution du questionnaire. C’est plus tard que nous avons soumis un questionnaire, que le directeur général de la station a renseigné. Nous nous sommes également rendus à Boubon et à Karma dans la région de Tillabéry (fig. 1) pour rencontrer des cultivateurs et recueillir leurs témoignages.

Nous allons présenter successivement les résultats des enquêtes menées dans les quartiers de Lamordé et Boukoki puis nous nous intéresserons aux témoignages des cultivateurs et des professionnels.

Observations sur l’enquête de Lamordé et Boukoki

Les 222 enquêtés de Lamordé, âgés de 18 ans et plus, regroupent les habitants du quartier et les étudiants de l’Université Abdou Moumouni de Niamey. Nous n’avons pas voulu les consulter séparément, car notre objectif était d’obtenir des informations liées à la radio numérique sur l’ensemble du quartier. À la question « connaissez-vous la radio numérique ? », 28 personnes ont répondu positivement, soit 12% des répondants ; 177 (soit 80%) disent ne pas connaître la radio numérique, 17 (8%) ont demandé de passer à la question suivante sans donner de réponse.

Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs. On peut d’abord souligner les raisons socioculturelles et l’analphabétisme. Ces deux phénomènes ralentissent l’introduction et le développement des nouvelles technologies liées à l’écoute de la radio. Ensuite, on peut évoquer le manque de curiosité chez certains et l’insuffisance de sensibilisation aux médias numériques pour d’autres. Hors du campus, nous avons appliqué la méthode traditionnelle du « porte à porte » de façon à favoriser la participation des hommes et des femmes de tous âges. 156 des enquêtés répondent qu’ils écoutent quotidiennement la radio pour se tenir informés ou se divertir. Lorsque nous leur avons demandé de choisir entre radio analogique et radio numérique, 79 enquêtés souhaitent pouvoir disposer du numérique et 118 préfèrent rester à l’analogique. Cinq enquêtés ont opté les deux supports de diffusion ; 25 ne se sont pas prononcés.

La même question sur la connaissance de la radio numérique a été posée aux habitants de Boukoki : 41% des 155 enquêtés disent ne pas connaître la RNT ; 24% (37 personnes) ont affirmé qu’ils connaissent la radio numérique même s’ils n’ont pas encore eu l’occasion de s’en servir. Mais presque la moitié des personnes interrogées n’ont pas voulu répondre à cette question. L’hypothèse que nous pouvons avancer ici est que les enquêtés ne s’attendaient pas à une question sur la radio numérique qui n’était pas d’actualité dans le pays. Par ailleurs, quand on demande aux enquêtés de choisir entre la radio numérique et analogique, les réponses sont encore beaucoup plus surprenantes : 55 d’entre eux souhaiteraient continuer à écouter leurs émissions sur les anciens transistors. Ils affirment que c’est ce qu’ils connaissent le mieux. 30 personnes désirent du changement parce qu’elles estiment, selon leurs propres termes, que « c’est le meilleur » ou plutôt « c’est mieux que l’analogique ». Par contre, 70 personnes se sont abstenues. Nous n’avons pas insisté auprès de cet échantillon qui n’a pas souhaité répondre.

Connaissez-vous la radio numérique ? Lamordé Boukoki
Nombre de répondants 222 155
Oui 28 37
Non 177 63
Sans réponse 17 55

Figure 2 : « Connaissez-vous la radio numérique ? », résultats obtenus dans les quartiers Lamordé et Boukoki.

En somme, de Lamordé à Boukoki, 377 personnes ont répondu aux questionnaires dont 65 disent connaître la RNT, 240 ne la connaissent pas et 72 s’abstiennent de répondre. Nous pouvons en conclure qu’une large majorité des enquêtés ne sait pas ce qu’est une radio numérique. Cette méconnaissance de la RNT constitue-t-elle un frein pour une partie de la population nigérienne ?

Les freins à la numérisation pour la population rurale

Au Niger, près de 80% de la population est analphabète. Or, il est nécessaire de savoir lire et écrire, d’avoir accès à un certain matériel et à la pratique des nouvelles technologies pour écouter la radio sur internet via un site, une application de radio ou une plateforme de stockage d’émissions radiophoniques. Ceci constitue donc l’obstacle principal.

Notre connaissance du terrain et nos observations dans la région de Dosso (fig. 1), notamment à Goubey (Doutchi), Mokko, Wangal kaina-koira, Bangoufada-Siddo et dans des villages de la région de Tillébary (Karma, Boubon et Kahé), ont confirmé que, contrairement aux jeunes qui préfèrent écouter la musique, les plus âgés sont traditionnellement enclins à écouter la radio pour s’informer. Ainsi, ils portent un intérêt particulier aux informations relatives à la pluviométrie. Dans les journaux de 13h et 20h de la Voix du Sahel, en période agricole (juin-août) la présentation de la météo est très suivie et commentée par la communauté villageoise.

En outre, si l’on considère le faible pouvoir d’achat des populations rurales, on peut aussi dire que le coût des récepteurs numériques constitue un véritable obstacle. Sur le terrain, nous avons rencontré un agriculteur de Boubon qui se déplace toujours avec son poste transistor. Il nous a déclaré ne pas pouvoir s’en séparer, mais il a précisé être disposé à recourir à la RNT si cela n’occasionnait pas des frais supplémentaires dans la mesure où celle-ci lui permettrait d’écouter aussi les radios étrangères.

Un cultivateur de Boubon. Fig.2

Figure 3 : Un cultivateur de Boubon en famille. Au premier plan un poste radio pendant les travaux agricoles (2013).

Le manque d’engagement des journalistes dans le processus

La réticence à participer massivement à l’enquête de la part des journalistes (31 questionnaires sur 105 distribués) peut trouver une explication dans le contexte politique pré-électoral : en effet, les élections présidentielles ont eu lieu en février 2016. La complexité des élections provoquée par l’arrestation et le départ en exil de plusieurs membres de l’opposition politique a agité les consciences des populations. Nous pouvons y voir ici un signe de méfiance de la part des professionnels journalistes, notamment vis-à-vis d’un chercheur extérieur à leur communauté. Notre enquête nous a permis d’avoir connaissance de l’existence de pressions exercées sur les journalistes, consécutives à des couvertures médiatiques de manifestations non autorisées.

En réponse à la question « quelle place peut avoir la radio dans le programme de numérisation des médias qui démarre en juin 2015 en Afrique ? », une large majorité de journalistes trouve le programme « important » (23 personnes), « incontournable » (5 personnes) ; 28 sur les 31 répondants approuvent le programme de numérisation des médias ; 3 n’ont pas répondu à cette question. Seules 6 personnes sur les 31 ont répondu positivement à la question « votre radio diffuse-t-elle en streaming sur internet ? » ; 14 ont répondu non et 10 n’ont pas souhaité répondre. Une personne a coché la case « en cours ». Malgré leur reconnaissance de la radio numérique en termes de qualité de son et d’écoute, 8 ont considéré ce nouveau projet comme une source de perte d’emplois, de restriction d’auditoire voire de fermeture des stations les plus fragiles financièrement. Compte tenu du nombre de répondants et de l’effectif des stations de radios que nous avons sollicitées, il ressort que les journalistes ne sont pas encore engagés dans ce processus.

Dans le souci d’améliorer la formation des journalistes du Niger, une radio-école a été créée en 2007 par l’IFTIC, le principal centre de formation de journalisme du pays. Son objectif est de mettre les étudiants en situation professionnelle. La formation au numérique a commencé depuis 2005 avec l’apprentissage sur des caméras numériques. La radio-école dispose d’une console moderne, qui peut être utilisée en numérique tout comme en analogique. Le directeur technique explique : « Malgré que nous diffusions en analogique, nos productions sont directement enregistrées en numérique et dès que le temps pour le numérique arrivera on l’utilisera en numérique ». En dépit des efforts de cette école en faveur de la pratique des NTIC, sur le terrain, les professionnels des radios semblent ne pas avoir une maîtrise de l’outil numérique ou n’ont pas la volonté de l’utiliser.

Pour avoir une idée de l’usage de la technologie numérique des journalistes du Niger, nous avions réalisé en mai 2014 une enquête en ligne auprès des professionnels de radio. Notre questionnaire était centré sur le processus de numérisation. Malgré les partages du lien de l’enquête sur les réseaux sociaux et les envois par courriels, les journalistes n’ont pas souhaité nous donner de réponse. Sur une quinzaine de liens envoyés, nous n’avons obtenu qu’un seul retour. Certains ont répondu qu’ils ne disposaient pas d’une bonne connexion pour pouvoir répondre. D’autres, au lieu de cliquer sur le lien comme cela leur était indiqué pour remplir le questionnaire, ont préféré nous adresser quelques mots. Il semble que les journalistes, peut-être faute d’une bonne maîtrise du système informatique et de l’internet, ne s’intéressent pas encore à ce nouveau système de diffusion.

Après l’inauguration de la TNT le 17 juin 2015, nous avons interviewé le D.G de l’ORTN sur la formation des journalistes en technologie numérique. Celui-ci reconnaît qu’aujourd’hui, la manière de travailler a certes changé et qu’il faudrait que les journalistes apprennent à monter des éléments par eux-mêmes. Selon lui, cela n’a rien à voir avec le basculement au numérique : « J’entends dire que les journalistes ne sont pas formés à la TNT, le journaliste n’a pas besoin d’être formé à la TNT […] », se justifie-t-il. Notre enquête sur la numérisation de la radio auprès des professionnels du Niger, permet de conclure que les journalistes et certains responsables, faute d’engagement ne donnent pas l’impression d’une maîtrise des NTIC.

Conclusion

À l’instar des autres pays africains qui ont démarré l’expérimentation des médias numériques, le Niger s’est également lancé dans la course. Le projet a commencé avec les télévisions et dans quelques années les radios ne fonctionneront plus avec les anciens moyens de diffusion. Nous avons tenté de faire ressortir les possibilités de ces nouveaux dispositifs en relation avec de nouveaux supports et de nouvelles pratiques pour faire émerger la radio de l’avenir. L’ensemble des auditeurs consultés dans l’enquête menée durant l’été 2015 s’est exprimé en fonction de leur réalité socio-éducative et économique. L’enquête de terrain nous a aidés à comprendre que la numérisation de la radio est encore peu ancrée dans la culture des populations urbaines, rurales comme dans celle des journalistes (Maigret, 2015). D’autres approches, centrées notamment sur le discours radiophonique en tant que tel, sur la relation entre tradition orale et radio, mais aussi d’autres populations cibles comme les auditrices et les femmes journalistes du Niger pourront nous permettre de compléter les résultats que cette enquête a permis de mettre au jour.

Bibliographie

BERGER Guy. Défis et perspectives de la migration digitale pour les médias africains, Panos-ao.org, IPAO, consulté le 20/11/2015, [en ligne] URL http://www.panos ao.org/files/MigrationDigitale_mp_Comp.pdf

CAVELIER Patrice. MOREL-MAROGER Olivier. La Radio, Paris, Presses universitaires de France, Que sais-je ?, 2005.

CHEVAL Jean-Jacques. Audience, publics et pratiques radiophoniques, Bordeaux, MSHA, 2003, 195 p.

COPANS Jean. L’enquête et ses méthodes, Paris, Armand Colin, 2005, 125 p.

DAMOME Étienne. Journalisme radiophonique à l’heure du téléphone mobile : usages et pratiques en Afrique subsaharienne, Actes du colloque Information et journalisme à l’ère du numérique, Strasbourg, 20-21 mars 2014, 2016 (à paraître).

DERÈZE Gérard. Méthodes empiriques de recherche en communication, Bruxelles, Éditions de Boeck Université, 2009, 256 p.

FRÈRE Marie-Soleil. Presse et démocratie en Afrique francophone (Les mots et les maux de la transition au Bénin et au Niger), Paris : Karthala, 2000, 540 p.

FRÈRE Marie-Soleil. Médias d’Afrique. 25 années de pluralisme de l’information, Paris, Karthala, 2015, 272 p.

FRÈRE Marie-Soleil. Journalismes d’Afrique, Louvain-la-Neuve : De Boeck Supérieur, 2016, 392 p.

INAUDI Aude. L’accompagnement scolaire en ligne et les acteurs de l’institution scolaire, Distances et savoirs 3/2005 (Vol. 3), p. 377-401 [en ligne] URL : www.cairn.info/revue-distances-et-savoirs-2005-3-page-377.htm.

LAFRANCE Jean-Paul. La civilisation du clic (la vie moderne sous l’emprise des nouveaux médias), Paris : L’Harmattan, 2013, 242 p.

MAIGRET Éric. Sociologie de la communication et des médias, Paris : Armand Colin, 2015, 288 p.

PEDROIA Albino. « Le numérique gage de succès pour la radio parlée », Paris, Journée d’étude du GRER, Musée des arts et métiers, 2012, [en ligne] URL http://www.grer.fr/recherche.php

SENGHOR Diana (dir.). Radios et NTIC en Afrique de l’Ouest : connectivité et usages, amarc.org, IPAO, [en ligne] consulté le 25/03/2016, URL http://www.amarc.org/documents/manuals/pdf_NTIC_et_radios_Afrique_de_l_Ouest_Panos.pdf

TUDESQ André-Jean. L’Afrique parle, l’Afrique écoute : les radios en Afrique subsaharienne, Paris : Karthala, 2002, 315 p.

Notes

[1] « Numérique » désigne ici l’utilisation de la technologie informatique pour coder le son et l’image (Balle, 1998 : 166) ; allié au web, il permet notamment la diffusion en ligne.

[2] Cette étude s’inscrit dans le cadre plus large d’un travail de recherche doctorale conduit au sein du pôle « Conception, Création, Médiations » (laboratoire ELLIADD).

[3] La rencontre a permis d’élaborer une feuille de route pour les investissements en matière de TIC en Afrique de l’Ouest.

[4] Un backbone est un réseau national de Numericable qui interconnecte les différents réseaux câblés. Il permet de mutualiser des différents services comme la télévision ou la radio.

[5] Diffusé par la Voix du Sahel depuis 2010, du lundi au vendredi dans les neuf langues du Niger notamment en langue zarma par Moussa Saley et Fati Ousseini ; en haoussa par Moussa Leko et Abdoulaye Moussa. L’émission a lieu de 8h05 à 9h.

[6] Interview d’Abdou Mani, réalisée le 17 juin 2015.

[7] Entretien avec Agali Moumouni, directeur de communication du CSC, le 4 septembre 2015.

[8] Centre où sont installés des émetteurs en radio ou en télévision. Au Niger, outre le chef-lieu des régions, on retrouve des centres secondaires situés au niveau des départements et dans certaines communes pour couvrir les zones d’ombre. Un centre de diffusion peut aussi être défini comme une station de radio ou une chaîne de télévision.

[9] Interview de Hamidou Soumana, maintenancier au PK-5, réalisée en août 2015.

[10] C’est le cas d’Albanna de karma 95.1 FM qui utilise la même fréquence que la radio de l’Assemblée nationale. Ainsi, quand une session se déroule à l’Assemblée, les auditeurs d’Albanna ne peuvent plus écouter leur station. Dans la région de Maradi nous avons fait le même constat. Dans la zone de Tessaoua, située à 135 km de la ville de Maradi, une radio diffuse sur une fréquence dominant celle de la station régionale.

Pour citer cet article

Référence électronique

Idé HAMANI, Séverine EQUOY HUTIN. « Les enjeux de la numérisation de la radio au Niger », RadioMorphoses, [En ligne], n°3 – 2018, mis en ligne « 15/05/2018 », http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/17/enjeux-numerisation-radio-niger/http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/17/enjeux-numerisation-radio-niger/

Auteurs

Idé HAMANI est Doctorant en Sciences du Langage à l’Université de Franche-Comté, ELLIADD-CCM.

Courriel : hamanide@yahoo.fr

Séverine EQUOY HUTIN est Maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication, Université de Franche-Comté, ELLIADD-CCM.

Courriel : severine.equoy-hutin@univ-fcomte.fr

La participation au sein d’une radio communautaire dakaroise : le cas de Manoore

Aude JIMENEZ

pdf3.

Résumé

À l’heure du WEB 2.0 et des nouveaux médias participatifs, la participation est considérée depuis des décennies comme garante de la survie des radios communautaires. Une étude de cas au sein d’une station à Dakar, Manoore FM, nous plonge au cœur des trois formes de participation de ses membres et de ses auditeurs, à savoir ses aspects organisationnels, éditoriaux et hors ondes. Cette recherche montre que la radio communautaire dakaroise est loin de représenter un idéal d’organisation participative au sens des études politiques ou développementales. Néanmoins, son ancrage historique, ses producers, ses fonctions de radio-école et de radio-refuge lui permettent néanmoins, tant bien que mal, de survivre.

 Mots clés : Radio communautaire, Dakar, participation, acteurs, stratégies

Abstract

In the era of Web 2.0 and social media, participation has been considered for decades as the guarantor of community radio. A case study of Manoore FM in Dakar goes to the heart of three forms of participation among its members and listeners, including the organisational, editorial and off-air aspects. This research shows that Manoore FM is far from representing an ideal organisation as defined by political and developmental studies. Nevertheless, its anchoring history, producers, school-radio, and refugee-radio functions somehow allow it to survive.

 Keywords: Community radio, Dakar, participation, actors, strategies

Resumen

A la hora de la web 2.0 y de los nuevos medias participativos, la participacion està considerada hace decadas como garante de la superviviencia de las radios comunitarias. Un estudio de caso en Manoore FM, Dakar nos permite descubrir las tres formas de esta participacion, denominadas organisacional, editoral y « fuera de onda ». Esta investigacion muestra que la radio communitaria de Dakar no representa un ideal de organisacion participativa de manera politica o de desarrollo. Sin embargo, su anclaje historico, sus produsers y funciones de radio-escuela t radio- refugio le permite, de alguna manera, de sobrevivir.

Palabras claves: Radio communitaria, Dakar, participacion, protagonistas, estrategias.

La participation est aujourd’hui un concept très à la mode au sein des études médiatiques, notamment depuis l’avènement du WEB 2.0, des « médias participatifs » et des nouvelles formes d’interactivité et de production médiatique des publics (Bird, 2011 ; Grinnel, 2009 ; Jenkins, 2006 et 2013). Pourtant, la participation médiatique n’est pas née au XXIe siècle et les médias communautaires, dont la radio (RC), sont considérés comme les « vieux médias participatifs » par excellence (Carpentier et Scifo, 2010). En Afrique, la participation des membres de la RC est en sus considérée comme un facteur premier de sa survie, au même titre que ses ressources matérielles et financières, comme le fondement de sa « social sustainability » (Da Costa, 2012 : 140). Nous proposons dans ce texte d’analyser les formes de participation propres à une radio communautaire d’un pays d’Afrique de l’Ouest francophone, le Sénégal. Notre terrain, basé sur des entrevues et de la « participation observante » au sein de la radio communautaire dakaroise Manoore FM (Jimenez, 2017) nous a permis d’apporter certaines réponses aux questionnements suivants : comment les artisans d’une radio communautaire sénégalaise participent-ils à leur station, autant du côté de ceux qui la font que de ceux qui l’écoutent ? De même, la RC comme ses consœurs privées et publiques connaît des changements à l’ère du numérique, au niveau de sa production et de son écoute (Damome, 2014 ; Willems, 2013). Quelles formes de participation naissent de ces pratiques radiophoniques nouvelles ? Dans une première partie, nous préciserons ce que nous entendons par participation des auditeurs et des producteurs d’une radio communautaire. Ensuite nous démontrerons l’importance de spécifier les formes organisationnelle, éditoriale et hors ondes de ce concept abordées dans notre recherche pour analyser les premiers résultats issus d’un terrain qualitatif mené à Dakar au sein de radio Manoore FM. Cela nous permettra de dresser un portrait préliminaire des formes de participation à l’œuvre au sein d’une RC dakaroise.

Une radio « participative » ? Tentative de définition d’une notion polysémique

La participation est au cœur de la définition de la radio communautaire, notamment au sein de celle de l’AMARC tenant lieu de référence dans un grand nombre d’études[1]. Les définitions de ce concept au niveau des études en communication sont nombreuses ; passons en revue certaines d’entre elles.

De manière très large, si nous revenons aux racines sémantiques du concept de participation, la spécialiste en communication politique Annick Monseigne rappelle que le terme est issu du latin participare, qui signifie « partage », « action de prendre part » (2009 : 33). À la suite des philosophes platoniciens, l’auteur définit le concept comme une « coopération dynamique », une « participation active, réelle et affective » au sein d’une organisation (2009 : 35). Cette définition philosophique exploratoire, partielle, a un double avantage : d’abord, elle permet d’avoir une approche évolutive et « non figée » des communautés participantes (cf. les qualificatifs actif et dynamique). Ensuite, elle contient une part affective de la participation qui nous semble incontournable ; la « passion radio » décrite par plusieurs auteurs concernant la RC d’Afrique de l’Ouest refait surface ici[2].

Dans les études médiatiques, cette notion est actuellement très en vogue. Il serait impossible ici de faire un compte-rendu exhaustif de toutes les recherches sur le sujet, mais en résumant, rappelons que certains auteurs mettent en avant les apports créatifs des pratiques non professionnelles diffusées at large sur le WEB (Grinnel, 2009 ; Jenkins, 2013) alors que d’autres spécialistes soulignent au contraire les limites de cette participation « nouvelle et unique » (Bird, 2011 ; Carpentier, 2009 ; Carpentier et Scifo, 2010) – nous en reparlons plus loin. Nous retenons de ces études sur les médias participatifs le concept de producer de Bruns (2006), car chez l’auteur, la participation médiatique contient à la fois les producteurs et les auditeurs des médias (Bruns, 2006 : 2). Le producer produit (prod) et consomme (use) le contenu médiatique auquel il a accès (Bruns, 2006 : 2). Cela rejoint alors la mission première de la RC, rappelons- le, de représenter une radio « par et pour » sa communauté et faisant participer les auditeurs à son fonctionnement à différents niveaux.

Plus proche géographiquement de notre analyse située au Sénégal, au sein des études sur les médias d’Afrique de l’Ouest francophone, la notion de « communication participative » (Bessette, 2004) est au cœur de tout un courant d’études en communication pour le développement[3]. Rappelons que cela nous concerne particulièrement dans la mesure où les études en développement participatif considèrent que la radio communautaire fait partie des médias « légers », « facilement accessibles », permettant une « communication réciproque » ; un idéal type, en quelque sorte, de ce type de communication « réciproque » (ONU, 1997). Selon Bessette par exemple, pour qui la radio rurale est « l’outil de communication de prédilection » (2004 : 116) la participation se définit comme le moment où « […] les membres prennent non seulement part aux activités, mais sont engagés directement dans le processus décisionnel et dans la planification de l’initiative de développement » (Bessette, 2004 : 19). Dans cette optique, la communication est perçue comme « un moyen d’établir un dialogue avec une communauté […] d’amener les gens à s’exprimer, à écouter les points de vue des uns et des autres […] » (Bessette, 2004 : 21). Pour reprendre les termes de l’auteur, le concept peut donc être appréhendé en gardant en tête les notions de participation « aux activités » de la radio et au « processus décisionnel » – c’est ce que nous développons plus loin concernant la participation organisationnelle. Concernant la communication participative, il est intéressant de l’aborder non pas comme un « dialogue avec une communauté » univoque partant d’un organisme de développement, mais plutôt comme un processus réciproque – (cf. « écouter les points de vue des uns et des autres »). En ce sens, on peut dire que la RC permet la communication participative non pas entre un chercheur, un « agent de développement » et une communauté (2004 : 20), mais plutôt au sein de celle-ci, entre tous les acteurs – auditeurs et producteurs – qui la composent.

Ainsi, la participation à une radio communautaire peut être définie de manière préalable comme un partage d’activités et de processus décisionnels actif, affectif, concernant à la fois les producteurs et les auditeurs de la RC.

Premiers résultats d’une étude de cas menée au sein d’une RC sénégalaise : Manoore FM, la voix des femmes

Notre cadre théorique doctoral nous a permis de dégager trois formes de participation pouvant être analysées dans l’étude des radios communautaires d’Afrique de l’Ouest : les participations organisationnelles, éditoriales et hors ondes. Voyons à présent ce qu’il en est sur le terrain, au sein d’une radio communautaire dakaroise, Manoore FM, à l’ère du numérique.

Présentation générale de Manoore FM

Manoore FM est née au début des années 2000, comme la plupart des radios communautaires d’Afrique de l’Ouest francophone (Myers, 2011). C’est une radio de femmes, mise en place pour une association d’intellectuelles, de sociologues, et de femmes issues du domaine des communications en général ayant créé en 1997 l’association ALTERCOM – pour une communication alternative – donnant la parole aux femmes. « Manoore FM la voix des femmes » devait être le « porte-voix » de l’association[4]. La station a connu différentes phases depuis sa création : premier bris d’antenne en 2011 (arrêt de 7 mois), incendie ravageant ses locaux la même année (arrêt de deux ans), déménagement, pannes fréquentes depuis 2013. Depuis lors, la radio fonctionne en fait en « pointillé », cumulant les périodes sans émettre faute d’un matériel de qualité ou de problèmes administratifs. C’est ainsi que, durant notre présence sur le terrain, de janvier à avril 2015, le matériel indispensable à la reprise de la diffusion de la station était arrivé à Dakar… mais restait bloqué au service des douanes (Jimenez, 2017). Et pourtant, nous allons voir que contre toute attente – une radio muette, sacré paradoxe ! –  tant bien que mal, certains de ses participants, y compris certains de ses auditeurs, sont restés fidèles « au poste ». Voyons comment se sont alors manifestées les trois formes de participation évoquées plus haut au sein de la radio Manoore FM durant cette période.

Participation organisationnelle : un besoin d’écoute et de transparence

Ce que nous avons observé concernant les instances de Manoore FM est loin de l’idéal d’organisation participative présenté par Carpentier et Scifo (2011) ou présent chez Bessette (2004) concernant les médias communautaires. Concernant le conseil d’administration (CA) d’abord, celui de l’association Altercom est également celui de la station, considérée comme l’« organe de communication » de l’association. Cette dernière dispose en outre d’un comité de gestion, qui est en fait une cellule occupée par quelques membres du CA ayant davantage de temps à allouer à Manoore FM. Fait majeur, dans les deux cas, aucune élection n’a été organisée ; le conseil est le même, quasiment, depuis la création de la radio et ses sièges sont occupés par des membres fondateurs pour la plupart (dont Mme Sow, fondatrice attitrée de la radio et Mme Diagne, première rédactrice en chef en 2002 ou encore Mme Savané, animatrice des débuts). Au cours de l’été 2015, la présidente du CA est devenue la secrétaire générale et vice-versa, car d’après la coordonnatrice actuelle de la station « c’était plus simple pour les demandes de signature, Mme Sow est tout le temps en voyage »[5]. Dans le même ordre d’idée, d’après Boubacar, membre du comité de gestion, le choix de la coordonnatrice de la station est fait « traditionnellement » par la directrice et fondatrice de Manoore FM. Ce comité, composé durant notre terrain, de la coordonnatrice, du trésorier d’Altercom Boubacar Sow et d’un des anciens membres de la station Mawdo Oly, est l’instance omnipotente. C’est le cas, par exemple, concernant les embauches de nouveaux membres : Mme Sarr a reçu plusieurs candidats durant notre séjour, et elle a confirmé devoir faire valider ses choix par Mawdo et Boubacar. C’est également vrai concernant les solutions à apporter aux pannes qui surviennent, telles que celle à laquelle j’ai assisté. À aucun moment, les membres n’ont été consultés durant la période. Pour les décisions cruciales, telles que les aspects financiers et la répartition des maigres revenus disponibles, le comité fait appel cette fois à l’aval de la fondatrice de la station, qui semble très influente, Mme Sow. Il est intéressant de constater enfin que tous les animateurs interrogés sans exception ont déclaré n’avoir jamais voté dans une des « réunions », selon leurs termes, de la station ; les assemblées générales sont donc inexistantes.

On peut alors légitimement se demander : comment cette situation est-elle vécue par les animateurs ? D’après eux, ces rencontres sont plutôt des discussions informatives portant sur toutes sortes de thèmes, y compris sans lien direct avec la radio, comme nous l’explique Aicha : « J’y suis allée maintes fois. On voit ce qu’on peut faire pour que la radio s’améliore », ou encore Moustapha : « Les réunions sont une occasion de parler des problèmes de la radio, des histoires de chacun… il y a des pères de famille, des personnes sans salaires… on parle surtout des gens de la radio […] ». Ainsi, les réunions sont avant tout des lieux d’information et de partage. Le besoin en est un de transparence –  dans le sens où les animateurs ont le sentiment de recevoir les réponses aux questions qu’ils posent sans cachotteries, notamment concernant les pannes – et d’écoute des besoins individuels des uns et des autres. Ceci rejoint notre relecture du concept de communication participative de Bessette (2004) en ce sens qu’elle est réciproque. L’important semble davantage être tenu au courant que de participer réellement au processus décisionnel et l’on peut identifier un « CA des Intouchables », installé à Manoore depuis ses plus jeunes années, prenant les décisions organisationnelles de la radio et détenant les cordons de la bourse. Mais pour les membres interrogés, cette organisation ne pose pas réellement de problème ; le plus important semble de savoir ce qui se passe et de pouvoir déposer ses doléances, au sein d’un environnement permettant la réciprocité de l’écoute. Passons maintenant au second aspect de la participation qui nous intéresse dans cette étude, à savoir sa forme éditoriale.

Participation éditoriale : membres, sympathisants, auditeurs

La participation éditoriale est majeure, et nous devons la décliner en différents niveaux. Nous allons voir ici que si radio Manoore FM était « muette » pendant notre présence sur le terrain, ses acteurs, eux, souhaitaient faire entendre leurs voix.

Retour aux sources et sentiment d’appartenance

Le premier point qui nous intéresse concernant la participation éditoriale est l’idée d’une « couleur sonore » propre à chaque radio communautaire, issue de sa programmation. Comme l’explique M. Dieng (2016), président de l’URAC : « Manoore FM est une radio très sérieuse, qui a beaucoup contribué pour la lutte pour la femme au Sénégal […] elle a été un joyau au Sénégal ». Pour comprendre la participation éditoriale des producteurs et des auditeurs de Manoore FM il faut donc revenir à ses débuts, à ses premières années.

En tant que première radio de femmes du Sénégal, Manoore a d’abord bénéficié d’un contexte politique largement favorable. Le président nouvellement élu, Abdoulaye Wade, met en place dès 2001 une nouvelle constitution contenant plusieurs articles dans le sens d’une plus grande égalité des genres. Neuf mois après l’ouverture de la station, l’épouse du président, Mme Wade, participe en personne à « l’inauguration officielle » de Manoore FM lors de la journée internationale de la femme (8 mars 2003). Et même si la radio est taxée de « féministe » par certains, ce qui rend parfois l’embauche de femmes journalistes difficile (Diagne, 2005), grâce au contexte susmentionné, à l’implication financière de différentes ONG – OXFAM en tête- et à diverses campagnes de terrain[6], elle réussit rapidement à grossir les rangs autant de ses producteurs que de ses auditeurs (Sow, 2014). Cette « période faste » durant laquelle la station disposait entre autres d’une vraie salle des nouvelles, d’une journaliste responsable rémunérée et de reporters régulièrement « dédommagés » lors de leurs sorties (Diagne, 2005) durera jusqu’à l’incendie de 2011 (cf. supra). Presque cinq ans plus tard, alors que la radio est effectivement dans une situation difficile – au moment de notre enquête rappelons que son antenne est en panne et qu’elle n’émet pas – c’est encore un réel sentiment de fierté qui se dégage des propos des membres interrogés concernant la station, autant de ceux qui étaient là à ses débuts que de ceux qui sont arrivés plus tardivement : Mohammed, un des pionniers, arrivé en 2003 explique par exemple que « Manoore est une radio exemplaire. C’est une famille, on travaille dans l’éthique, la déontologie et le respect. Si toutes les radios étaient comme ça ! […] » Le discours est le même chez Moustapha, engagé en 2012 : « Manoore est une radio pionnière pour les femmes. C’est une fierté pour moi d’être ici. C’est une cause noble […] ».

Chez les auditeurs, la singularité de Manoore se situe dans le fait qu’elle traite de leur condition, que la thématique des femmes soit centrale ou non dans l’émission. C’est le cas des auditeurs de Meriem, animatrice depuis 2014 de l’émission Ci la gnu bok- « on fait partie de », en wolof pour les personnes handicapées, elle-même étant légèrement handicapée moteur : selon Alpha D., « Ici [au Sénégal], la population handicapée c’est 15%. Alors quand une dame anime une émission, on l’écoute et on la soutient! » et chez M. Couly : « […] son émission était vraiment très bien. C’est une émission fondamentale pour nous. […] c’est un plateau où nous faisons des plaidoyers… ». Quand on demande à ces auditeurs – ils étaient sept quand nous leur avons posé la question à l’Association des handicapés moteurs de Grand Dakar – ils répondent unanimement que c’est la seule émission qui parle d’eux. Un fort sentiment d’appartenance se dégage donc des propos des auditeurs qui parlent de « leur » radio, et surtout de « leur » émission (voir plus loin).

Cahier des charges et rhétorique administrative : une maîtrise des textes

Le second aspect de la participation éditoriale que nous prenons en compte est la compatibilité possible entre les textes de loi actuels concernant le contenu permis ou non des radios communautaires et ce qui a réellement cours sur le terrain. Ici se pose la question de la capacité des acteurs de la radio à maîtriser la rhétorique du cahier des charges applicables aux radios communautaires, qui contient les articles à respecter en termes de contenu de la programmation – dont le fameux article 18 concernant la question politique sur lequel nous reviendrons.

Manoore FM, rappelons-le, est une radio mise en place par des intellectuelles. Actuellement, le comité de gestion – qui tient lieu d’instance de la station (voir ci-dessus) – est composé de Boubacar Sarr, comptable, Mawdo Oly, professeur à l’école normale supérieure et Mme Sarr, ex-intervenante du milieu de la coopération et diplômée universitaire (maîtrise). Quant à la fondatrice de la station qui, nous l’avons vu, régit Manoore FM pour les questions importantes, elle est docteure, diplômée de l’école de journalisme et de communication, de l’université de l’Oregon. La question de la maîtrise des termes ou recommandations contenus dans le cahier des charges ne pose donc a priori aucun problème pour les personnes qui ont à s’y référer à Manoore FM. Cela nous a été confirmé à plusieurs reprises. Concernant les sources de revenus de la station, Mme Sarr s’est plusieurs fois référée aux articles 19, 20 et 21 concernant « les obligations relatives au parrainage » des RC. Ces dernières stipulent, en résumé, que si les RC n’ont pas le droit de faire de la publicité, elles peuvent en outre « recourir au parrainage ». Ainsi, Mme Sarr m’expliquait que « le mieux, c’est de trouver des partenaires directs loi 19 ». Comme exemple, la coordonnatrice a fait mention du « marché HLM, avec qui on a eu une émission sur les difficultés des commerçants ; les mairies autour, la Croix rouge […] c’est du donnant donnant ». Concernant le rôle politique de la radio, selon l’article 18 du cahier des charges des radios communautaires du Sénégal, « la radio communautaire ne peut diffuser des informations, messages ou débats à caractère politique ». Une entrevue avec le directeur de la communication du ministère de la Communication du Sénégal nous permet de nuancer un peu le propos : dans les faits, ce qui est passible de griefs est le fait de « faire preuve de partisanerie ». Par exemple, lors de notre présence sur le terrain, un referendum était organisé par le gouvernement[7] et l’État a financé les radios communautaires pour diffuser des spots encourageant les gens à aller voter. Cependant, le problème de l’impartialité se pose. Dans un contexte financier difficile, il n’est pas rare que des radios communautaires se laissent tenter par quelques enveloppes brunes. C’est ce que nous confirme Matar Sall (2016), du CNRA[8] : « nous recevons chaque fois des plaintes. Même pour ce referendum ! Il arrive qu’on suspende un programme, on peut aller jusqu’au retrait pur et simple de la fréquence ».

Qu’en est-il à Manoore FM ?  Après l’entrevue au CNRA, j’ai posé la question à la coordonnatrice de la station et à un des animateurs de passage. Selon eux, le fait de ne pas pouvoir parler de politique est une chance, car cela leur évite justement d’être sollicités par les partis politiques. Effectivement, la grille de programmation de la station ne contient aucune émission à caractère politique. Un représentant d’un organisme d’autorégulation médiatique indépendant, le Comité d’Observation des Règles d’Éthique et de Déontologie (CORED), nous a expliqué lors d’une assemblée générale du Réseau international des femmes de l’AMARC que le problème se situe majoritairement dans les régions, où les radios communautaires sont dirigées par des personnes « moins éduquées qu’à Dakar ». Une position que réfute Mme Sarr. Selon elle, « c’est un manque de vision et de leadership. Maintenant, avec internet, celui qui cherche l’information la trouve ». Dans la mesure où la radio n’émettait pas lors de la période référendaire, il nous est difficile d’affirmer que Manoore FM joue le jeu de la charte des radios communautaires à ce niveau. Mais durant ses 14 années de présence dans le paysage médiatique sénégalais, la radio n’a été l’objet d’aucune plainte à ce sujet.

Auditeurs, sympathisants, producers : « bien sûr j’appelle! Demande- lui ![9] »

Une des découvertes les plus stupéfiantes c’est la place fondamentale, centrale des auditeurs dans la vie quotidienne d’une RC, ici au Sénégal. La spécification terminologique qui suit illustrera notre propos.

Dans notre partie théorique, nous avons distingué les producteurs des auditeurs, et proposé la notion de producer de Bruns (2007) pour parler de cet « entre-deux » qui nous paraît intéressant pour parler des acteurs de la RC. Pour reprendre l’auteur, « In such models, the production of ideas takes place in a collaborative, participatory environment which breaks down the boundaries between producers and consumers and instead enables all participants to be users as well as producers of information and knowledge, or what I have come to call producers ». En fait, la coordinatrice de la radio et plusieurs animateurs interrogés emploient plutôt les termes de « membres », de « sympathisants » et d’« auditeurs » pour décrire les acteurs de Manoore FM . Quand je demande à Mme Sarr quelle distinction fait l’équipe entre ces termes, elle m’explique que les membres sont « les gens qui travaillent à la radio » – c’est la simple reprise d’un terme associatif commun. Mais le plus intéressant est la nuance qui est faite entre sympathisants et auditeurs. Les sympathisants, ce sont en quelque sorte des auditeurs « VIP » : « Ils aiment la radio, ils viennent, ils participent aux ateliers, ils sont très liés à la radio, très impliqués dans les activités de la radio. S’il y a des décès, ils sont là. J’aimerais en intégrer certains dans l’équipe » a mentionné la coordonnatrice de la station. Nous avons pu, grâce à la technique de collecte de données en « boule de neige »[10] parler à certains d’entre- eux : Ndeye Dakar, auditrice de l’émission de Aicha et feu Alioune Mbekté – joie en wolof- est fondatrice de « la famille Mbekté ». À la manière d’un fan’s club, une dizaine d’auditeurs – pas toujours les mêmes, la « famille » compte 30 membres environ –  se retrouvent ainsi régulièrement pour parler de l’émission, se rencontrer autour d’un plat et manger ensemble. Ndeye Dakar explique qu’elle écoutait, et appelait pour conseiller les animateurs. « Ce sont des enfants, ils disent parfois des bêtises ! » Ndeye Dakar a par ailleurs déjà été invitée à la station dans le cadre d’une émission sur les femmes. « C’était un 8 mars, j’ai parlé de ma vie, etc. ». La même chose se retrouve chez les auditeurs d’Amadou Ba, animateur d’une émission sénégalo-guinéenne très impliqué dans le milieu associatif des populations guinéennes de Dakar. Ces derniers ont eux aussi leur fan’s club : ils sont environ 200 membres (auditeurs de l’émission et association sénégalo-guinéenne confondues). Aicha raconte : « L’émission traite de choses intéressantes, la famille, le mariage […] je suis venue ici [à la station] remercier Amadou. Et maintenant chaque émission, je viens, ou j’appelle! » Ainsi, avec cette notion de sympathisants, il semble que nous ayons le concept empirique (Muchielli, 1996) associé à celui théorique de produser. Les sympathisants participent pleinement à la vie de la radio, ils appellent, viennent parler en ondes en tant qu’invités, connaissent les animateurs. Mme Sarr a par ailleurs proposé à l’une des sympathisantes de l’émission Mbekté, lors d’une de nos séances d’observation, de devenir animatrice à son tour après quelques séances de formation. Finalement, d’après la coordonnatrice Mme Sarr, les « simples » auditeurs ne désignent pas non plus des personnes qui écouteraient passivement Manoore FM. « Ils appellent ! Ce [les auditeurs] sont des gens qui écoutent, qui appellent, qui aiment notre travail qui sont fiers que l’on soit là pour les aider ». La nuance est donc plus grande que le seul fait de participer ou non au contenu mis en ondes, en l’occurrence par des appels ; cela semble aller de soi. Les auditeurs qui ne participent pas du tout ne sont en fait tout simplement pas pris en compte, ni par Mme Sarr, ni par le reste de l’équipe. Enfin, la notion de producer concerne aussi les membres de Manoore. Elle va dans les deux sens, en quelque sorte : les animateurs sont également des sympathisants de Manoore FM, ils écoutent la station et certains appellent même les émissions de leurs collègues. C’est ce que nous ont confié Mohammed, animateur et imam, qui reprend ses collègues quand ils se trompent en matière de religion, ou encore Fatou, qui « s’est acheté une radio uniquement pour écouter Manoore ! ».

Les auditeurs et sympathisants apparaissent donc au centre de la participation éditoriale de Manoore FM, et ils ont été cités comme la première raison pour laquelle il est important que la radio survive pour les membres interviewés. Comme le résume Mama : « la panne, c’est très dur. Le plus dur, c’est les auditeurs qui appellent, qui me racontent leurs histoires. Je leur dis qu’on va reprendre bientôt inch’Allah ».

Contenu et nouveaux médias?

C’est à ce niveau éditorial que se pose la question des apports des NTIC pour Manoore FM. Les profils « Face » (cf. Facebook) accentuent encore le réseau des personnes que les animateurs souhaitent interpeller. En passant par une page créée spécifiquement pour l’émission ou même directement par leurs profils personnels, ces derniers annoncent la prochaine émission à venir, le thème qui sera discuté et les auditeurs ont le loisir de « liker » et d’appeler. Cela fonctionne bien entendu pour les émissions animées par les plus jeunes des membres, comme c’est le cas de Moustapha et son émission « Actualité et jeunesse » ; après avoir annoncé sur la page de l’émission qu’il sera question le soir même du port du foulard chez les filles par exemple, il invite ses « likers » à en débattre. Plus rarement, c’est aussi le cas par le biais d’une boîte e-mail de certains animateurs plus âgés. Ainsi, Mohammed, animateur d’une émission religieuse musulmane sur les femmes, reçoit régulièrement des demandes de sujets à traiter de la part de ses auditeurs. Cependant, il existe encore une vraie différence générationnelle à ce niveau ; et comme nous l’explique l’animatrice Fatou, « les « tatas » qui écoutent son émission poular sur la condition des ménagères casamançaises « ne connaissent pas ces choses-là ». Autrement dit, si les auditeurs-trices n’en voient pas l’utilité, l’animateur non plus ; encore une fois, l’auditeur est au centre de l’attention.

Manoore FM, une radio- école

Finalement, nous devons aborder la question de l’« amateurisme » possible de ce type de radio « école », qui est centrale dans la littérature sur ce type de radio. Elle l’est aussi pour les acteurs de Manoore ; l’apport des formations offertes par la station est revenu régulièrement dans les propos des animateurs. Selon Mohammed par exemple, Manoore est la radio « dans laquelle ils ont tout appris », d’après Aicha c’est celle « […] où je suis devenue journaliste ». La radio souffre en outre d’un manque cruel de personnel technique compétent depuis le départ de son technicien Alioune, ce qui retarde sa production. Du côté des auditeurs, on peut reparler de la notion d’autorégulation abordée plus haut : si quelque chose ne fait pas leur affaire dans le contenu de leur émission, ils appellent, ce qui semble les satisfaire. Et les difficultés techniques, ici, occupent une place mineure, voire inexistante, dans les témoignages recueillis. Pour nos producers, c’est donc davantage un atout qu’un problème.

La participation « hors ondes » : un allant de soi, une radio-refuge

Nous passerons plus rapidement sur cet aspect de la participation dont nous avons parlé en filigrane dans l’ensemble du texte : les membres et sympathisants de Manoore FM participent largement à la vie de la radio à l’extérieur de ses ondes, et notre étude rejoint ici les conclusions de Damome (2010) et Sonko (2014). Aux réunions mensuelles de la « famille Mbekté », auxquelles participent les animateurs et les sympathisants, s’ajoute la visite à la famille de feu Alioune pour ses obsèques – à Saint-Louis, plus de quatre heures de route – ainsi que l’organisation d’une cérémonie dans les locaux de la station ; des visites régulières au centre pour handicapés de grand Dakar par l’animatrice Mama – « oubliez pas mon émission ! » -, etc. Les échanges entre animateurs et auditeurs se font largement en dehors des ondes.

De même, malgré la panne, certains animateurs occupent les locaux de la station presque chaque jour. Michel, par exemple, qui a quitté l’animation au sein de la radio depuis presque six ans vient ici pour « travailler au calme », car son logement est trop bruyant. Moustapha, jeune animateur du quartier limitrophe de grand Dakar vient profiter de la connexion internet et télécharger des films, discuter avec Mme Sarr, « dire bonjour ». Nos observations nous permettent ainsi de qualifier Manoore FM de « radio refuge », un lieu de rencontre dans lequel les membres se retrouvent, reçoivent leurs auditeurs, partagent un repas et discutent de tout et de rien. Quant aux auditeurs, ils appellent directement pour savoir où en sont les choses, ils interpellent les animateurs dans les rues, ils viennent rendre visite ; eux aussi se sont appropriés « leur animateur ». En résumant, si la radio communautaire CIBL- Radio Montréal s’est voulue dès ses débuts le « perron d’église électronique » du quartier Hochelaga (Sondervorst et Blondin, 2011 : 44), on peut dire sans trop se tromper que Manoore FM représente « le perron de mosquée électronique » de Bopp et des quartiers environnants.

Conclusion : enjeux participatifs et enjeux de survie

Les organismes de développement et ses penseurs tel que Bessette mettent de l’avant dans leurs objectifs deux aspects de la communication participative : la réciprocité des échanges et la participation organisationnelle. Ici, la pérennité sociale de Manoore FM ne repose absolument pas sur la participation de ses membres aux instances ; un vrai décalage existe donc entre la théorie et le terrain. De même, les fonds alloués aux radios communautaires le sont aujourd’hui principalement en termes de « réduction de la fracture numérique » et durant notre séjour, la stagiaire américaine M. C travaillait à la création de podcasts et à la remise en ligne du site de Manoore FM, inactif depuis 2013. Selon les mots de la coordonnatrice, il est important de s’occuper de cela, car la présence en ligne de la station doit permettre d’« ouvrir Manoore » à de nouveaux publics, mais surtout d’accroître la visibilité de la station auprès de possibles bailleurs de fonds. Un système qui s’autoalimente (Jimenez, 2017b) semble ainsi se profiler. En décalage avec les besoins du terrain ? Au XXIe siècle, la radio communautaire Manoore FM survit. Sans site internet. Sans podcasts. Et même sans antenne. Après 15 ans de présence en ondes et hors ondes, la mission de radio « par et pour » la communauté de Manoore FM semble bien établie. Les multiples arrêts de la radio n’ont pas découragé un nombre suffisant de membres et de sympathisants pour que Manoore survive, tant bien que mal.

Bibliographie

BESSETTE Guy. Communication et participation communautaire, Laval : PUL, 2004.

BIRD Elizabeth. Are we all producers now? Convergence and media audience practices, Cultural studies vol.25. n° 4-5, 2011, p. 502-516.

BRUNS Axel. Towards Produsage: Futures for User-Led Content Production. In Sudweeks, Fay and Hrachovec, Herbert and Ess, Mawdo, Eds. Proceedings CulturalAttitudes towards Communication and Technology, Tartu: Estonia, 2006, p. 275-284.

CARPENTIER Nico. SCIFO Salvatore. Introduction: Community medias long march, Télématics and informatics n° 27, 2010, p. 115-118.

CARPENTIER Nico. Participation is not enough: the conditions of possibility of mediated participatory practices, European Journal of Communication n° 24, 2009, p. 407-421.

DAMOME Étienne. Le Tiers-Secteur de la radiodiffusion d’Afrique subsaharienne. Service public, médiation culturelle, défis, in Balima Serge Théophile et Mathien Michel (dir.), Les médias de l’expression de la diversité culturelle en Afrique, Chapitre 10, Bruxelles : Éditions Brulyant, 2012, p. 145-159.

DAMOME Étienne. Radios africaines et Internet, usages, fonctions et défis, NetSuds n° 5, 2010 p. 69-88.

DIAGNE Yacine. Sociologie politique d’une expérience de démocratie participative : le cas d’une radio communautaire au Sénégal, thèse en Sociologie, Université de Paris Dauphine, département de sciences politiques, 2014.

DIAGNE Yacine. Radios communautaires : outils de développement au Sénégal, mémoire de DEA, Université Paris 13, 2005.

JIMENEZ Aude. Bientôt reck Inch’Allah : incursion au cœur de Manoore FM, une radio communautaire du Sénégal, Thèse de doctorat, UQAM, 2017.

JIMENEZ Aude. « Prestige techniciste, rêve des organismes de coopération et réalité : le cas de la radio communautaire dakaroise  « numérique » Manoore FM », Cahiers du Geracii, vol.2 n.1  (en ligne) https://geracii.uqam.ca/cahiers-du-geracii/volume-2-no1/jimenez/, 2017.

JIMENEZ Aude. Étudier la radio communautaire d’Afrique de l’Ouest à l’ère du numérique : instrumentalisation développementaliste, carences théoriques et apport des Community media studies, in RadioMophoses n° 1, 2016.

SONKO Bernadette. FM Awagna (Bignona), Une arme en faveur de la paix. Revue africaine de communication n° 1, nouvelle série, Dakar : CESTI, 2014 p. 65-82.

SOLERVICENS Marcelo. Les défis des radios communautaires dans le monde, in Diversité et indépendance des médias, Isabelle Gusse (dir.), Montrél, Presses de l’université de Montréal, 2006.

SOW Fatoumata. Women community radio in Africa: the case study of Gindiku FM in Senegal. PhD thesis, school of journalism and communication, Eugene, Oregon University, 2014.

WILLEM Wendy. Participation – in what? Radio, convergence and the corporate logic of audience input through new media in Zambia, Telematics and Informatics, 30 (3). 2013, p. 223-231.

Entretiens réalisés auprès de :

DIENG Talla, Président de l’URAC- Union des radios associatives et communautaires du Sénégal (Entrevue du 6 avril 2016).

DRAME, Alioune, Directeur de la communication du ministère de la Communication du Sénégal (Entrevue du 7 avril 2016).

SALL, Matar, membre du conseil du CNRA – Centre National de régulation de l’audiovisuel du Sénégal (entrevue du 14 mars 2016).

Notes

[1] AMARC : Association mondiale des radios communautaires. Les radios communautaires elles-mêmes y définissent la RC depuis ses débuts comme une radio « (…) contrôlée par la communauté qui en est propriétaire ; caractérisée par la participation de la communauté. (…) ». (AMARC Afrique et Panos Afrique Australe : 1998). Cette définition d’une radio « à l’envers » (Damome, 2012) se retrouve chez la plupart des spécialistes du domaine (Al Hassan et al. 2011 ; Dorelli, 2010; Sow, 214- entre autres).

[2] Voir : Girard et Berqué, 1993 ; Gunner et al. 2011; entre autres.

[3] Voir Jimenez (2016). Dans cet article il est démontré combien la RC d’Afrique de l’Ouest francophone est d’abord et avant tout étudiée comme un outil de communication pour le développement dans la littérature sur ce type de radio dans la sous-région.

[4] Fatoumata Sow (2014) retrace en détail les débuts de la radio, en tant que spécialiste en communication et l’une des fondatrices de la station Manoore FM. Elle est encore aujourd’hui la secrétaire générale du CA d’Altercom.

[5] Nous nous appuyons tout au long de ce texte sur les discours et pratiques recueillis auprès du personnel et des auditeurs de la radio lors d’entrevues et d’observations réalisées en février et mars 2016.

[6] Par exemple, Manoore FM a mené dès sa première année d’existence une campagne dans les langues locales de la capitale contre l’excision en invitant directement des exciseuses en ondes, ce qui lui a assuré un ancrage fort à son milieu d’implantation (Diagne, 2005).

[7] Ce referendum concernait une mise à jour de la Constitution sénégalaise en 15 points.

[8] Conseil National de la Radiotélévision et de l’Audiovisuel. Chargé entre autres d’effectuer une veille médiatique lors des périodes d’élections.

[9] Mamadou, auditeur de l’émission de Mama Ci la gno book (21-03-16).

[10] Technique de recueil de données au sein de laquelle le contact se fait avec une personne, qui nous met en relation avec d’autres, ainsi de suite.

Pour citer cet article

Référence électronique

Aude JIMENEZ. « La participation au sein d’une radio communautaire dakaroise : le cas de Manoore ». RadioMorphoses [En ligne], n°3 – 2018, mis en ligne le « 15/05/2018 », URL :   http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/12/participation-radio-communautaire-manoore/

Auteure

Aude JIMENEZ est Docteure au département de communication sociale et publique à l’UQAM (Montréal).

Courriel : audejimenez@gmail.com

 

L’implantation de la radio chinoise au Sénégal : une stratégie localisée aux enjeux globaux

Selma MIHOUBI

pdf3.

Résumé

Depuis septembre 2015, les Sénégalais peuvent écouter les émissions en français et en chinois de RCI, la radio d’État chinoise. Pourtant, RCI est implantée depuis 2010 en Afrique francophone. Sans véritable rédaction constituée à ses débuts, la radio chinoise s’est retrouvée en difficulté au Sénégal, face à des acteurs internationaux bien installés comme RFI ou BBC. De l’extérieur comme sur le terrain, l’entreprise médiatique chinoise au Sénégal a eu des airs de « coquille vide » dans une société où les langues locales comme le wolof priment à la radio. Mais grâce à une diplomatie offensive et un ancrage territorial stratégique, RCI a entamé sa percée dans le paysage médiatique local, pour participer aux ambitions globales du pouvoir communiste chinois : établir un nouvel ordre mondial des médias. L’objectif est le contrôle des opinions publiques africaines, dans la guerre des représentations opposant médias d’États chinois, et français ou britannique.

Mots clés : géopolitique, radio, aménagement territorial, représentations, influence.

Abstract

Since 2015, Senegalese people have been able to listen to CRI (China Radio International, Chinese state radio) programs in French and Chinese. However, CRI was first estabilished in French-speaking Africa in 2010. The Chinese station found itself in trouble at its beginnings without an effective newsroom and competing with well-established international services, such as RFI and the BBC. From the outside as well as on the ground, the Chinese media venture in Senegal looked like an « empty shell » in a society in which local languages like Wolof prevail on air. Yet, thanks to a diplomatic offensive and a strategic territorial position, CRI had its breakthrough in the local media landscape, and could participate in the Chinese Communist Party’s global ambitions: to establish a new media world order. The main goal is the control of African public opinion in the war of representation pitting Chinese state media against France’s and England’s.

Keywords: Geopolitics, Radio, Country planning, Representations, Influence.

Resumen

Desde septiembre de 2015, los Senegaleses pueden escuchar las emisiones en francés y en chino de RCI, la radio estatal china. Sin embargo, la radio RCI fue implantada desde el 2010 en África de habla francesa. Sin redacción verdadera constituida en sus comienzos, la radio china se encontró en dificultad en Senegal, frente a actores internacionales bien instalados como RFI o BBC. Desde el exterior como en el mismo territorio, la empresa mediática china en Senegal tuvo aires de « cascarón hueco”, en una sociedad donde las lenguas locales como el Wolof prevalecen en la radio. Pero gracias a una diplomacia ofensiva y un anclaje territorial estratégico, RCI inició su inserción en el paisaje mediático local, para participar en las ambiciones globales del poder comunista chino: establecer una nueva orden mundial de los medios de comunicación. El objetivo es el control de las opiniones públicas africanas, en la guerra de las representaciones que opone radios estatales china, francesa o británica.

Palabras claves: Geopolítica, Radio, Ordenación territorial, Representaciones, Influencia.

Introduction

« L’art de la guerre, c’est de soumettre l’ennemi sans combat », écrivait Sun Tsé vers le VIe siècle avant J.-C. Une stratégique militaire encore appliquée aujourd’hui par la République Populaire de Chine (RPC) à travers son implantation médiatique au Sénégal et son entrée dans la guerre de l’information et des représentations. La radio d’État chinoise dispose depuis 2010 de quatre relais FM du nord au sud-ouest du Sénégal (Saint-Louis, Dakar, Kaolack, Ziguinchor), émet en français et en chinois.

Alors que l’intérêt de la Chine pour l’Afrique est croissant, les représentations de cette puissance émergent dans les médias occidentaux qui dominent la Société mondiale de l’information, véhiculant une image négative de la puissance chinoise. Dès 2010, les rencontres entre ministres de la Communication du Sénégal et de la Chine s’intensifient et aboutissent à l’organisation de sommets autour de la coopération médiatique sino-sénégalaise, pour favoriser les échanges entre professionnels des médias et ainsi, la territorialisation de la radio internationale chinoise sur place. Une telle volonté politique traduit le rôle des messages ou représentations médiatiques, au cœur des rivalités de pouvoirs entre les États. Les représentations utilisées en tant qu’outils ou armes par les États à travers leurs médias ont ainsi vocation à être diffusées aux opinions publiques locales dans des zones convoitées.

En implantant sa radio au Sénégal, et, de là, à travers l’Afrique francophone, la Chine tente une stratégie d’influence des opinions publiques locales, mais qu’en est-il de son influence auprès de ses populations ? Comment deux États aussi éloignés, et n’ayant pas eu de relations diplomatiques pendant plus d’une décennie, peuvent-ils établir une coopération médiatique ? À ses débuts, la radio chinoise a connu de nombreuses difficultés politiques, géographiques, économiques et socioculturelles, entravant une implantation effective sur le terrain sénégalais. Mais grâce à une opération séduction politique et économique du pouvoir chinois, Radio Chine Internationale a pu faire une percée dans le paysage médiatique local. Aussi, une analyse statistique des productions de RCI a été établie afin de préciser le(s) message(s) véhiculés par la radio chinoise.

Méthodologie

Cinquante articles de RCI ont été sélectionnés lors de cette étude. Il s’agit de productions de la radio chinoise en français à destination du public sénégalais. Ils ont été publiés ou diffusés entre fin 2012 et mars 2015, soit quelques mois avant le lancement officiel de la rédaction sénégalaise de la radio chinoise (septembre 2015). Implantée depuis 2010 en FM dans quatre villes du Sénégal, la RCI a d’abord fonctionné avec une équipe de deux personnes, une journaliste et un technicien, qui produisaient localement, tant bien que mal, quelques sujets radiophoniques. Les difficultés de la langue, de la mise en place d’un lien avec des auditeurs qui découvrent une culture et des traditions éloignées, inconnues, ont entravé le bon fonctionnement de la radio avant le développement d’une équipe de journalistes sénégalais, recrutés par la direction chinoise de la RCI.

Le projet, soufflé aux dirigeants de la RPC par le conseiller culturel de l’ambassadeur de Chine à Dakar, a connu des débuts très institutionnels, reprenant principalement les communiqués officiels de la Xinhua, l’agence officielle chinoise de presse. Les productions de la RCI avec une journaliste sur place s’orientent progressivement vers des sources de la société civile, des locaux, qui font vivre les reportages à destination des populations des grandes villes sénégalaises. 48% des articles étudiés sont des « reportages sur place », et mettent à l’antenne des acteurs civils de Dakar, Ziguinchor, Saint-Louis ou encore Kaolack.

Pour cette étude, chaque article analysé a fait l’objet d’un listage des acteurs et lieux cités, et leur nombre d’apparitions a également été relevé. Les sources utilisées ont, elles aussi, été identifiées puis chiffrées, afin d’avoir une idée globale des types de sources privilégiés. Dans le cas de RCI au Sénégal, 50% des sources utilisées sont officielles (gouvernements), donnant un ton institutionnel aux articles abordés dans cette étude. Ainsi, Xia Huang, ambassadeur de la Chine à Dakar, est le troisième acteur le plus cité parmi les productions de RCI étudiées (43 occurrences). Le gouvernement chinois est l’acteur le plus présent dans ces productions, avec 107 répétitions. Un résultat que les titres des sujets de la RCI laissent deviner : ils traitent principalement des relations sino-sénégalaises, des réalisations chinoises sur place ou encore des contentieux du pouvoir chinois avec son voisinage proche. La radio chinoise fait ainsi intervenir des acteurs sénégalais revenus de Chine pour doubler des séries chinoises, pour parler des similitudes entre les deux cultures, ou encore, des dirigeants locaux là où les investisseurs chinois ont rénové stades et hôpitaux. Les reportages sur place – qui représentent 48% des réalisations de la radio chinoise au Sénégal – traitent de la présence de personnel chinois accompagnant les Sénégalais dans leurs difficultés quotidiennes. La radio a ainsi couvert des consultations bénévoles organisées par des médecins chinois à Dakar et en Casamance, ou encore, des agents agricoles chinois apportant leur savoir-faire dans les rizières sénégalaises. Autant de sujets qui mettent en avant la fraternité et la solidarité entre les deux peuples, en opposition avec l’opportunisme des Américains, et/ou encore, contre des « médias occidentaux biaisés », qui « envient la coopération sino-africaine » (« L’Occident envie la coopération sino-africaine », Xinhua, 2 février 2015).

RCI fait la promotion du « rêve chinois » afin de mettre en avant le statut de puissance mondiale de la Chine, tout en relativisant la perte de vitesse de son économie, traitée comme un « retour à la normalité », après des années de forte croissance. Des discours de l’ambassadeur de Chine au Sénégal sont également régulièrement relayés, notamment lorsqu’il mentionne des rivalités internes (contentieux en mer de Chine) : RCI diffuse ainsi des interventions de politique intérieure sur les ondes africaines, portant aux opinions publiques locales la posture de la Chine en Asie et dans le monde entier, celle d’un État fort et influent sur ses voisins comme à travers les océans.

Les débuts de la rédaction composée de journalistes sénégalais formés par la direction chinoise de la RCI n’ont pas été pris en compte dans cette étude chiffrée, mais il reste important de noter la transition de la programmation vers plus des débats et des reportages locaux plus diversifiés, tout en gardant pour thème de fond la mise en valeur de la culture chinoise et de ses similitudes avec la culture sénégalaise.

Plus largement, cette analyse statistique permet d’observer l’utilisation de la radio d’État par les autorités chinoises afin d’asseoir leur effort diplomatique avec le Sénégal. La RCI devient dès lors un relais pour la couverture de la coopération sino-sénégalaise, afin de promouvoir les relations entre les deux pays et les deux peuples, mais aussi, pour permettre à la Chine d’entrer dans le paysage médiatique local, dominé par des médias dits occidentaux (français, anglais, américain, allemand).

Médias.Chinois.Sénégal.Fig.1

Figure 1 : Implantation des médias chinois au Sénégal, entre développement et clivages territoriaux.

La carte (fig. 1) permet d’observer la stratégie géographique pensée par le pouvoir chinois afin de rayonner au Sénégal. À partir d’une implantation à Dakar où se concentrent de nombreuses organisations internationales et institutions, RCI a pu disposer de relais FM dans trois autres villes, du nord ou sud-ouest du pays. Une manière de diffuser l’information vue par Pékin sur le territoire sénégalais, où se perpétuent les inégalités entre l’est et l’ouest du pays, ouvert sur l’Atlantique.

Entraves/difficultés à l’implantation des médias chinois au Sénégal

Les ambitions de la Chine pour sa radio d’État au Sénégal semblaient, dans un premier temps, compromises. La marginalisation politique de Pékin, ainsi que de ses médias au caractère propagandiste, mais aussi, la domination française ont entravé le déploiement de l’influence médiatique chinoise au Sénégal, qui met du temps à s’imposer.

Dynamiques politiques contre la puissance médiatique chinoise

La radio d’État internationale en Chine, RCI, est régie par le Département de propagande. C’est l’un des principaux leviers de pouvoir, de contrôle politique du Parti communiste chinois (PCC). Il contrôle les médias, les télécommunications, applique aussi la censure et la répression systématique des dissidences. Il a mis en place des médias d’État à vocation internationale, afin de diffuser la culture et le mode de vie chinois, et d’assurer une représentation positive de la Chine et du PCC à l’étranger (Chwen Chen, Colapinto & Luo, 2010).

Radio Chine Internationale, fondée en 1941, utilise principalement les informations de l’agence Xinhua, considérée par l’ONG Reporters sans frontières comme la plus grande « agence de propagande au monde » (quand Pékin impose sa propagande hors de ses frontières, rsf.org). Tai Xueqing, rédactrice en chef de la radio chinoise au Sénégal, rencontrée à Dakar en février 2015, précise que toutes les productions sur lesquelles elle travaille sur place sont envoyées et montées à Pékin, avant diffusion sur les ondes sénégalaises. L’information passe ainsi par le filtre du PCC, avant d’être validée pour l’émission. Destinées aux populations locales largement équipées en radios, RCI a choisi de faire intervenir la société civile dans ses productions : 48% des articles étudiés sont des reportages sur place, mettant en scène des populations locales. Un souci du déplacement n’étant qu’une mise en scène agréable cachant une actualité et un angle choisis : les sujets se concentrent principalement sur les réalisations locales des entreprises chinoises, ou encore, s’orientent autour des actions des missions agricoles ou médicales chinoises, ces deux derniers acteurs étant parmi les plus cités par RCI. Les interviews proposées concernent systématiquement des acteurs impliqués dans des projets de la RPC au Sénégal. Sur une soixantaine de productions de la radio chinoise au Sénégal étudiée, le gouvernement chinois apparaît 107 fois. Il s’agit de l’acteur le plus cité, suivi par le gouvernement sénégalais, avec 73 occurrences. Le traitement de l’actualité met en avant le pouvoir chinois par rapport au gouvernement sénégalais, noyé par la surreprésentation de l’État chinois et du PCC.

Les médias chinois ont rencontré de nombreuses difficultés administratives au Sénégal à cause des héritages bureaucratiques liés à l’ancien colonisateur français, selon She Mingyuan, représentant pour la communication et la culture rencontré à l’ambassade de Chine à Dakar en février 2015.

« Les médias en Afrique noire sont le résultat d’un transfert de technologies dont les premiers bénéficiaires avaient été, pour la presse et plus tard, pour la radio, des Européens installés en Afrique. Les dirigeants africains des nouveaux États ont hérité de la concentration des pouvoirs que les colonisateurs avaient opérée dans les zones francophones » (Tudesq, 2002), et la situation se prolonge aujourd’hui. En 1960, le Sénégal colonisé par la France prend son indépendance. Dès lors, la télévision et la radio ont connu leur essor sous l’impulsion des autorités françaises, à travers l’UNESCO. Malgré l’avènement des médias privés dans les années 1990, l’arsenal médiatique sénégalais reste encore aujourd’hui sous la houlette du pouvoir central basé à Dakar.

Sources.Radio.Chinoise.Fig.2

Figure 2 : Les sources de la radio chinoise au Sénégal : entre souci de terrain et tentation officielle.

Parmi les articles de RCI étudiés, la moitié a comme source de base des communiqués ou déclarations officiels de dirigeants chinois ou sénégalais. Excepté deux papiers reprenant des informations de médias locaux, l’autre moitié des productions de RCI sont des reportages de terrain. Si tous les acteurs, officiels et civils, semblent représentés dans ce panel, il s’avère que les sources locales sont principalement des coopérants avec les entreprises ou missions chinoises. Ces constatations permettent d’affirmer l’omniprésence d’un discours positif sur la Chine, par des sources officielles comme extérieures aux cercles de pouvoirs.

Médias chinois au Sénégal : quel véritable impact ?

L’information est bien présente au Sénégal, mais quelle information, et comment y accéder ? « La notion de centre et périphérie, traditionnelle dans la réflexion géographique, permet de mesurer le degré d’intégration médiatique dans un espace, de comprendre la maîtrise du territoire par la couverture médiatique, les interconnexions des sous-espaces à l’intérieur d’un territoire, la diversité des acteurs sur le territoire » (Boulanger, 2014). Ces clefs d’analyse de la géopolitique des médias mettent en avant une centralisation de l’information au Sénégal par la concentration des administrations et acteurs médiatiques à Dakar, défavorisant les périphéries. Il existerait même un « ghetto dakarois » de l’information (Barry, 2013), quand près de 57% de la population vit en milieu rural.

En étudiant de plus près les médias sénégalais, « on voit qu’il y a peu de profondeur de champ, beaucoup de rumeurs, d’informations non vérifiées, et peu de documentation »[1]. Pour Lalla Sy, journaliste pour la BBC Afrique à Dakar, « tout le monde peut devenir journaliste au Sénégal, donc il y a un problème dans la formation. Parfois dans les médias ici, c’est plus du relationnel que de l’information ». Lors de notre entretien, Tai Xueqing de RCI à Dakar ajoute que les médias locaux « manquent de professionnalisme, parfois ils exagèrent ».

Au-delà de la qualité de l’information au Sénégal, sa langue de diffusion pose problème. Le français est la langue officielle au Sénégal et domine « l’administration, l’enseignement, les médias et le monde des affaires » (Tudesq, 2002). Mais elle n’est parlée que par 20 à 30% de la population, principalement installée en milieu urbain. Une surreprésentation de la francophonie au Sénégal est alors constatée dans la mesure où la pratique de la langue française est en net recul dans le pays. Un faible taux de pénétration de la langue dû en partie à la démographie du Sénégal : plus de la moitié de la population est rurale, peu éduquée. Une quarantaine de langues et dialectes sont comptabilisés, dont une langue majeure, le wolof, parlé par environ 80% des Sénégalais[2]. Aujourd’hui, la radio proposant des programmes en langues locales permet un meilleur accès à l’information. Mais l’actualité internationale reste principalement traitée en français par les médias étrangers. Les correspondants de ces mêmes médias sur-place déplorent une « perte catastrophique du français », à cause d’un pouvoir qui « met en avant le wolof »[3], et la situation devrait continuer à évoluer dans ce sens dans les prochaines années.

Le riche paysage radiophonique sénégalais est également un frein à la percée des médias chinois, notamment à cause de la prolifération de radios privées et internationales, qui touchent un public de plus en plus large, notamment grâce à l’utilisation des langues locales qui élargit leur portée. « Les médias étrangers ne sont là que pour faire de la propagande auprès des populations africaines », confie une journaliste de la BBC rencontrée à Dakar, et ils sont déjà nombreux à diffuser leurs visions de l’actualité (Gervereau, 2004) en Afrique. La configuration actuelle semble ainsi défavorable au succès de l’entreprise d’implantation médiatique de la Chine au Sénégal.

Hiérarchisation des espaces : l’implantation inégale des médias chinois au Sénégal

Les médias chinois sont en difficulté dans les régions du pays, leurs fréquences ne recouvrant que les principales villes sénégalaises de la côte ouest, et non toute la région dont elles sont les capitales. Parmi les lieux les plus cités par la radio chinoise, les régions sont peu représentées. « Si la radio chinoise ne joue pas sur le local, ici, elle risque d’être inaudible par les Casamançais, qui ont des préoccupations différentes du reste du pays », explique Ibou Mane, correspondant pour le journal Le Quotidien à Ziguinchor lors d’un entretien dans ses locaux en février 2015. « À Ziguinchor, la radio chinoise n’est pas vraiment écoutée. Les gens ne savent même pas qu’elle existe la plupart du temps. Ici, ils ont peur de l’inconnu, et donc, des Chinois. Ils ont une manière de travailler en toute discrétion qui ne plaît pas beaucoup aux Sénégalais. », ajoute Ibou Mane depuis la Casamance, au sud du pays.

De plus, des radios internationales puissantes que sont la RFI et la BBC ainsi que des centaines de radios privées ou communautaires en langues locales font de l’ombre à la radio chinoise qui a mis cinq années à constituer une rédaction efficace. En n’ayant de réel ancrage territorial qu’à Dakar, et en suivant le sillage de la principale route nationale, la radio chinoise perpétue les inégalités centre/périphérie qui persistent au Sénégal (Piveteau, 2005), et souligne l’important clivage territorial entre l’est et l’ouest de pays.

Les villes choisies par les médias chinois attestent de la marginalisation des territoires enclavés, n’ayant pas d’ouverture sur l’Océan Atlantique.

Percée des médias chinois au Sénégal

S’il existe de nombreux facteurs politiques, économiques, géographiques ou encore sociaux qui ne favorisent pas l’implantation des médias chinois au Sénégal, ceux-ci sont à relativiser à cause des nouvelles dynamiques géopolitiques en vigueur dans la zone occidentale de l’Afrique subsaharienne, et de stratégies médiatiques offensives (Huyghe, 2005).

L’avènement de la stratégie d’influence

En 2005, après plus d’une décennie de relations avec Taïwan, le Sénégal reconnaît l’existence d’une Chine unique dont le pouvoir central est basé à Pékin. Le Président Wade, au pouvoir à l’époque, estime que « l’absence de relations avec Pékin, c’est-à-dire avec 20 à 25% de l’humanité », était son « talon d’Achille ». Le pouvoir sénégalais tente par-là d’adopter une stratégie de diversification de ses partenaires. « Papa Hollande » en Afrique francophone est toujours présent, et ce, « pour le temps qu’il faudra »[4]. Au Sénégal, l’héritage français est encore ancré dans tous les systèmes administratifs nationaux. Un phénomène si important qu’est né le concept de « Françafrique ». Mais une forte volonté de détachement se fait sentir de la part des derniers dirigeants en place, tout comme de la part de la société civile, notamment depuis le retour militaire occidental dans la zone sahélienne. Début mai 2015, un rapport parlementaire sur les relations entre la France et l’Afrique francophone a fait polémique « avant même sa publication ». « Les interventions militaires sont trop fréquentes et surdimensionnées par rapport à une vraie politique africaine de la France », d’après l’enquête (rapport parlementaire déposé par la Commission des Affaires étrangères sur « La stabilité et le développement de l’Afrique francophone », 6 mai 2015). La création d’un nouveau ministère du Développement est alors envisagée pour donner une nouvelle image de la politique française en Afrique, car « les Africains nous regardent très différemment », d’après ce même rapport, à cause notamment de l’arrivée de nouveaux alliés et de nouvelles représentations qui rejettent les partenaires traditionnels et leur politique africaine.

Selon les dirigeants chinois, la « voix unique de l’Occident » porterait une image négative de la Chine, mais aussi, de l’Afrique aux yeux du monde. Le pays asiatique prône alors « le respect des intérêts des pays africains en opposition au modèle néocolonialiste traditionnel », selon le Livre Blanc sur la politique africaine chinoise de 2006. Une rhétorique tiers-mondiste, reprenant les grandes idées du Mouvement des non-alignés, né pendant la Guerre froide (milieu des années 50), dans lequel les leaders africains ont pris un rôle prépondérant (Courmont, 2009).

Comme ils « jouent un rôle primordial dans les orientations politiques des décideurs sur les enjeux de ce partenariat, et aussi, sur les retombées positives de la coopération sino-africaine (…) les médias apparaissent comme un facteur déterminant du fait qu’ils soutiennent le développement dans les milieux les plus reculés du continent et expliquent à l’opinion le bien-fondé des relations entre la Chine et l’Afrique dans le village planétaire devenu un rendez-vous du donner et du recevoir. » (Ministre chinois des Affaires étrangères). L’amitié sino-sénégalaise est ainsi un outil diplomatique pour la radio d’État chinoise souhaitant s’implanter en Afrique, et est dans le même temps nourrie par ces mêmes médias, qui favorisent l’entente, la communication entre les pouvoirs et les peuples.

Coopération médiatique sino-sénégalaise et développement

Après l’implantation de RCI, StarTimes, entreprise télévisuelle chinoise, signe un partenariat avec la RTS (Radiotélévision sénégalaise), première chaîne publique, pour son passage au numérique, avec un investissement de 118 millions de dollars. Une opportunité d’accès à la technologie grâce au transfert de connaissances. Aussi, la radio chinoise a inauguré fin 2015 de nouveaux locaux à Dakar, flambants neufs, équipés en matériels de très haute technologie, composés de studios radio, et TV. Aucun média étranger implanté à Dakar ne dispose d’infrastructures similaires, ni dans la diversité des productions rendue possible, ni dans l’équipement de pointe installé[5]. La Chine excelle dans l’exportation de produits d’équipements régulièrement offerts aux professionnels sénégalais : de nombreux ordinateurs, imprimantes et autres matériels informatiques ont été donnés par le gouvernement chinois à différents médias locaux.

Les responsables de la radio chinoise tentent aussi de se familiariser avec le wolof pour mieux communiquer, et prennent parfois des noms sénégalais. La rédactrice en chef de RCI compte bien faire de son antenne la première et seule radio internationale à utiliser le wolof au Sénégal. « Ils ont une bonne stratégie. En prenant des noms sénégalais, ils s’intègrent mieux et facilitent les relations. En plus, ils sont discrets, et viennent seulement faire des affaires sans faire d’histoires, donc on s’entend bien avec eux », explique l’un des directeurs du groupe EXCAF, principal interlocuteur des médias chinois au Sénégal. Aussi, les chefs d’entreprise chinois « font beaucoup de cadeaux, de dons, aux entreprises sénégalaises », une stratégie qui fonctionne localement, face à des concurrents affaiblis. En effet, RFI a fermé ses studios à Dakar, et fonctionne avec un correspondant basé dans la capitale, dont l’appartement fait office de bureau. Le recul du français et la libéralisation des médias au Sénégal auraient fortement influé sur la baisse catastrophique des audiences de la radio française localement. Pour Carine Frenk, correspondante de la radio française à Dakar jusqu’en 2015 rencontrée en février de la même année, « RFI a une dimension panafricaine qui ne touche pas les Sénégalais, surtout à Dakar. La radio fait désormais ses plus mauvais chiffres au Sénégal relativement aux autres pays de l’Afrique occidentale francophone ». Pour Ibrahima Deng, journaliste pour une radio locale à Kaolack, ce recul de la radio française correspondrait plutôt à une « lassitude des populations d’écouter systématiquement des sujets similaires donnant une mauvaise image de l’Afrique ».

Plus d’un tiers (38,3%) des productions de RCI concernent la culture ou l’éducation, soit un taux dominant, contre 29,8% de sujets politiques, ou encore, 10,6% de sujets autour de l’économie sénégalaise, africaine ou chinoise. La ligne éditoriale de RCI correspond aux préoccupations des Sénégalais ; dans la mesure où un média doit s’adapter à son public, il s’avère pertinent de relever le souci de la culture, omniprésente dans toutes les régions. Alors que les autres radios étrangères diffusant au Sénégal privilégient les crises politiques et sanitaires[6], la RCI tente une approche différente. La correspondante de la radio chinoise traite l’actualité sportive et culturelle nationale, chère aux Sénégalais, en rencontrant sportifs et artistes locaux. Le contenu valorise également la société, avec des reportages sur le quotidien des populations locales (difficultés d’accès à l’eau, à l’électricité), ou mettant en valeur la place importante de la femme au Sénégal. La radio chinoise tente ainsi de s’imposer par une approche socioculturelle.

Ancrage local, visée globale

Pour sa radio, le pouvoir chinois a une approche géographique tactique afin de maximiser la portée de ses programmes. À travers un investissement à hauteur de 4,5 milliards de dollars par la China Eximbank (Banque publique d’exportation et d’importation de Chine), le pouvoir chinois finance de nombreux projets, au Sénégal, concernant principalement la construction d’infrastructures stratégiques et symboliques. Les entreprises chinoises sont déjà à l’origine du Grand théâtre de Dakar, de la rénovation de onze stades régionaux et autres hôpitaux. « Les gens reconnaissent les bonnes choses apportées par les Chinois à la région, notamment en ce qui concerne le grand stade régional, l’hôpital et les soins avec les plantes rares trouvées en Casamance. (…) Ces choses-là touchent beaucoup les populations locales et cela crée une nouvelle proximité entre nos deux cultures, nos deux peuples », d’après un journaliste casamançais[7].

La radio chinoise est ainsi implantée dans des régions où les entreprises et les experts chinois participent au développement local, et profite des retombées positives de leur présence sur la population. La RCI prône ainsi « apporter plus d’humanité » dans le traitement de l’actualité locale, et africaine. L’inscription géographique de la Chine, à travers ses entreprises, ses constructions, rénovations, dons, transferts de compétences, de technologies, favorise ainsi l’implantation des médias chinois au Sénégal.

Lieux.Cités.RCI.Fig.3

Figure 3 : Lieux les plus cités par RCI au Sénégal : cartographie des zones d’implantation chinoise.

La guerre des représentations

Les radios internationales dans leurs contenus participent à la création de représentations autour des territoires ou des évènements relatés (Gervereau, 2004). La Chine s’oppose au traitement médiatique des médias occidentaux à son égard, et répond par la propagation de sa vision de l’actualité internationale à travers RCI.

Rivalités de pouvoir Chine/Occident dans la Société mondiale de l’information

D’un point de vue politique, la coopération médiatique sino-sénégalaise s’inscrit dans une stratégie propre à chacun des deux États. Le Sénégal est décrit par le ministère français de l’Économie comme un pays aux institutions stables, et une « démocratie normale ». Pour Barack Obama, ancien président des États-Unis, « le Sénégal est l’une des démocraties les plus stables en Afrique et l’un de [ses] plus forts partenaires dans la région ». Une posture que Macky Sall souhaite utiliser pour faire émerger l’économie nationale à l’horizon 2035, et permettre au Sénégal d’être le premier pays africain à obtenir un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU.

Pour la Chine, les grandes lignes de la politique du PCC se retournent vers le confucianisme en gouvernant par la vertu ou la bienveillance. Un concept décliné sur le plan extérieur avec l’idée d’un « monde harmonieux », à travers le « développement pacifique » (peaceful rise), principe de base de la diplomatie chinoise (Courmont, 2009). Pour ce faire, le PCC met en avant l’utilisation de moyens d’influence dits « doux » (en opposition avec les moyens militaires), tels que la propagande médiatique et la reprise des représentations comme les discours tiers-mondistes. Dès lors, la RPC tente d’émerger en tant qu’acteur majeur de la société mondiale de l’information.

En 2003, l’ONU inaugure le Sommet mondial sur la Société de l’Information (SMSI), ayant pour objectif de réduire la fracture numérique avant 2015, et de diminuer les inégalités à travers le monde en termes d’accès à l’information. La Chine riposte au SMSI en créant en 2009 le Sommet mondial des médias (SMM), en concurrence directe avec le sommet de l’ONU : il reprend les mêmes codes, et attribue aussi des prix. Le SMM souhaite créer « un nouvel ordre médiatique mondial », pour pouvoir faire face à « la suprématie des Occidentaux ».

Médias chinois au Sénégal : géopolitique de la propagande

L’objectif premier des médias chinois étant de « contrer la voix unique de l’Occident », et de donner une nouvelle représentation de sa puissance en Afrique, les journalistes chinois n’hésitent pas à enfreindre les règles journalistiques. Ils diffusent aussi un contenu identifiable à un « journalisme commercial », dans la mesure où « la promotion des investissements et partenariats sino-sénégalais et sino-africains est omniprésente dans les programmes pour le moment ». Une propagande en Afrique francophone consistant à placer la collaboration avec Pékin comme seule alternative positive pour les pays du continent, qui font face à des Français dont « la mentalité est le pillage, et d’imposer leur idéologie », alors que la « Chine socialiste estime que chaque pays a le droit de choisir son système » (Conseiller à l’ambassade de Chine à Dakar).

Selon un journaliste d’un quotidien privé sénégalais, la multiplication des médias masque une course au pouvoir et à l’influence plus qu’une volonté de développement de la liberté de la presse et de la démocratie. Alors que les médias privés gagnent en notoriété dans le paysage médiatique sénégalais, Macky Sall, pourtant dans une dynamique de bonne gouvernance, entretient des relations dangereuses avec ces grands groupes (Barry, 2013). Dans un contexte d’affaiblissement des médias d’État au profit des groupes privés, le leader ouest-africain a revu ses positions pour négocier des partenariats stratégiques avec ces médias influents.

Le groupe privé Walfadjiri a proposé ses médias comme plateformes de diffusion pour des « publireportages, débats, entretiens, enquêtes et reportages », produits dans le cadre de la communication officielle. En échange, le gouvernement offre un financement additionnel de l’aide à la presse, ou encore, l’octroi de fréquences. Les médias privés au Sénégal tendent alors à devenir des vitrines de la communication du pouvoir en place, au même titre que les médias d’État. Des médias étrangers sont invités, eux aussi, à diffuser des contenus officiels assurant la promotion du gouvernement. Dans ce sens, les radios internationales comme la RCI ou RFI ne servent pas le développement démocratique par les médias, et soutiennent finalement la diplomatie publique à des fins d’influence, autrement dit, la propagande (Chomsky, Herman, 2008). Les formations ainsi que les lignes éditoriales proposées par les médias chinois ne participeront pas à résoudre le problème de la formation des journalistes sénégalais. Le partenariat des médias d’État avec la société privée EXCAF Télécom pour diffuser leur voix officielle a été reproduit par le gouvernement sénégalais, qui adopte une attitude de plus en plus dangereuse pour le fonctionnement démocratique du paysage médiatique sénégalais.

Géographie des médias au Sénégal : des dynamiques géopolitiques globales

D’un point de vue géographique, l’implantation des médias chinois au Sénégal a relancé les stratégies médiatiques locales de nombreux acteurs internationaux : Dakar s’érige en véritable plate-forme médiatique mondiale. « La ville a un côté attractif du fait des nombreuses représentations officielles internationales présentes sur place », ajoute Lalla Sy (BBC), qui explique que l’accès à ces multiples sources est un élément essentiel à la pratique quotidienne de son travail. Mais « l’avantage premier d’être à Dakar, c’est la situation géographique idéale pour rayonner en Afrique occidentale », dans la mesure où les déplacements sous-régionaux sont largement facilités au départ de la capitale sénégalaise (Piveteau, 2005). « À Dakar, il y a de nombreux médias internationaux qui travaillent de là pour toute la sous-région ou même, le continent », explique Mehdi Bâ de Jeune Afrique. En effet, de nombreuses radios internationales y convergent (Africa n°1, VOA, Deutsche Welle, Radio Canada international, RCI, RFI, Radio Vatican). Ces antennes participent à l’intégration du Sénégal à la mondialisation ; cependant, la surreprésentation des acteurs occidentaux (l’Angleterre avec la BCC, les Américains avec VOA, ou encore les Français avec RFI) tend à reproduire le schéma de la domination occidentale dans la Société mondiale de l’information, et plus largement, dans la mondialisation des échanges (Royal, 2012).

Les médias français ont opéré un retour médiatique vers le continent, avec le lancement de TV5 Monde Afrique, Canal + Afrique, France 24, ou encore, Le Point Afrique. Une opération pour réaffirmer la domination française dans une région très convoitée[8], où résideront 85% des francophones d’ici à 2050 (Organisation Internationale de la Francophonie). Le Sénégal, comme le continent africain, devient un territoire déterminant dans la volonté de puissance de la France comme des États-Unis, et est ainsi le théâtre d’un outil de leur influence. Les médias occidentaux opèrent alors un regain d’intérêt médiatique, alors que les sociétés civiles d’Afrique de l’Ouest (Mali, Burkina Faso, Sénégal) s’organisent pour la défense de leurs démocraties et de leurs droits. Les mouvements citoyens ayant investi les rues de Ouagadougou fin 2014, ou Dakar en 2012, afin de réclamer élections démocratiques et bonne gouvernance, témoignent de cette mobilisation. Finalement, la guerre des représentations met aussi en avant une bataille des cultures et des langues, à laquelle les médias contribuent de manière déterminante, car leur implantation à l’étranger est entreprise pour la préservation d’une influence, d’une aire culturelle.

Conclusion

« En vérité, les convictions sont plus dangereuses que les mensonges », selon le philosophe Friedrich Nietzsche, affirmant par-là, que les croyances et certitudes des hommes seraient plus dangereuses pour la vérité que les mensonges eux-mêmes. L’étude du traitement médiatique de l’information par la RCI au Sénégal révèle une manipulation des représentations géopolitiques (Mouvement des non-alignés, solidarité tiers-mondiste), qui a permis à Pékin de rétablir des liens d’amitié, politiques et économiques, avec le Sénégal, comme avec d’autres États de la sous-région. La désinformation ajoutée à une puissance économique et à la maîtrise des technologies de l’information a imposé l’État asiatique comme un partenaire déterminant dans l’émergence du Sénégal. Les productions de la radio chinoise au Sénégal permettent à la Chine d’établir une influence médiatique, culturelle, politique et économique localement.

Aussi, la géographie des réseaux d’information et de communication dans la coopération médiatique sino-sénégalaise met en évidence une concentration spatiale des infrastructures dans les communautés urbaines, accentuant les inégalités territoriales par rapport aux espaces marginalisés. Dès lors, une partie du pays ouest-africain s’intègre de plus en plus à la mondialisation quand l’autre reste marginalisée. Dans ce contexte, la Chine tente de devenir l’acteur majeur d’un monde multipolaire, en affirmant d’abord sa position de puissance dans la Société mondiale de l’information, marquée par un conflit de représentations : celles portées par les radios européennes diffusant des valeurs de démocratie et des droits de l’Homme, en opposition à celles relayées par la radio chinoise, ciblée vers la solidarité des peuples des pays en voie de développement, et la critique de la vision occidentale du monde. La manipulation du message médiatique à des fins de propagande et de désinformation est alors un outil clef du pouvoir de la RPC, dans une Société mondiale de l’information où « la séduction représente la maîtrise de l’univers symbolique, alors que le pouvoir représente la maîtrise de l’univers réel » (Baudrillard, 1988).

Bibliographie

BARRY Moustapha. Histoire des médias au Sénégal : de la colonisation à nos jours, Paris : L’Harmattan, 2013, 356 p.

BAUDRILLARD Jean. De la séduction, Paris : Gallimard, 1988.

BOULANGER Philippe. Géopolitique des médias, acteurs, rivalités et conflits, Paris : Armand Colin, 2014, 310 p.

Chine, nouveaux enjeux géopolitiques. Hérodote, n°125, 2007.

CHOMSKY Noam & HERMAN Edward. La Fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie, Paris : Éd. Agone, 2008, 653 p.

CHEN Chwen C., COLAPINTO Cinzia & LUO Qing. « China Radio International in the Digital Age: Propagating China on the Global Scenario ». Global media journal, volume 9, 2010, p. 1-15.

COURMONT Barthélémy. Chine, la grande séduction. Essai sur le soft power chinois, Paris : Choiseul, 2009, 196 p.

GERVERAU Laurent. Inventer l’actualité : la construction de l’imaginaire du monde par les médias internationaux, Paris : La Découverte, 2004.

HUYGHE François-Bernard. Comprendre le pouvoir stratégique des médias, Paris : Éd. Eyrolles, 2005, 240 p.

PIVETEAU Alain. « Décentralisation et développement local au Sénégal, chronique d’un couple hypothétique ». Tiers-Monde, n°181, 2005, p. 71-93.

ROYAL Benoît. La guerre pour l’opinion publique, Paris : Économica, 2012, 105 p.

TZU Sun. L’art de la guerre, Paris : Flammarion, 2008, 175 p.

TUDESQ André-Jean. L’Afrique parle, l’Afrique écoute, Paris : Karthala, 2002, 315 p.

Sources

Productions relayées par la radio d’État chinoise RCI à Dakar :

« Xi Jinping salue l’ouverture de l’année de la Chine en Afrique du Sud », 16 mars 2015

« À Dakar, Wang Yi visite les grands chantiers financés par la Chine », 12 janvier 2014

« APEC : trois points importants pour la prochaine édition à Beijing », 4 novembre 2014

« Bientôt sur le petit écran au Sénégal : Doudou et ses belles-mères, une série chinoise qui parle français », 13 décembre 2013

« Chine : Le porte-avion est légitime pour le développement pacifique du pays », 28 juillet 2013

« Chine-Sénégal : inauguration d’un hôpital pour enfants construit par la Chine à Dakar », 19 janvier 2014

« Coopération militaire Chine-Sénégal : un don de matériels militaires remis à Dakar », 18 février 2015

« Coopération sino-sénégalaise : un don chinois pour soutenir la réinsertion des personnes handicapées », 22 mars 2015

« Dakar fin prête pour accueillir le 15e sommet de la Francophonie », 25 novembre 2014

« De retour de Chine, des comédiens sénégalais décèlent des similitudes entre les cultures chinoise et sénégalaise », 14 décembre 2013

« Des consultations bénévoles sont organisées par des médecins chinois au Sénégal », 2 février 2014

« Diffusion de films et téléfilms chinois en Afrique », 3 septembre 2013

« Environ 1 million de personnes apatrides vivent en Afrique de l’Ouest », 5 novembre 2011

« Fusillade de Bamako : le président sénégalais condamne « fermement » l’attentat », 9 mars 2015

« Inauguration de la première autoroute à péage du Sénégal », 2 août 2013

« L’Agence de presse Xinhua critique la visite de Shinzo Abe au sanctuaire Yasukuni », 2 janvier 2014

« L’ambassade nigériane au Sénégal fait l’objet d’une attaque (MAE) », 8 mars 2013

« L’économie chinoise fait face à la « nouvelle normalité », 12 décembre 2014

« L’institut Confucius et sa nouvelle orientation », 14 mars 2014

« La 15e mission médicale chinoise arrive à Dakar », 5 septembre 2013

« La Chine a accompli son projet d’assistance sur la réfection des stades au Sénégal », 22 février 2015

« La Chine veut booster sa coopération agricole avec le Sénégal », 25 août 2015

« Lancement de la Semaine de la Télévision chinoise au Sénégal », 25 septembre 2013

« Le président américain Barack Obama veut saisir les opportunités africaines », 28 juin 2013

« Le président sénégalais à Ouagadougou pour évaluer la transition au Burkina Faso », 16 janvier 2015

« Le président sénégalais inaugure un hôpital construit par la Chine », 19 janvier 2014

« Le président sénégalais sera le premier chef d’État africain reçu en Chine en 2014 », 10 janvier 2014

« Le rêve chinois mérite d’être partagé avec les peuples étrangers, selon un expert hollandais », 5 janvier 2015

« Le Sénégal célèbre son 53e anniversaire de l’indépendance », 5 avril 2014

« Les 5 principes de coexistence pacifique soufflent leurs 60 bougies », 29 juin 2014

« Les émissions en FM de RCI sont appréciées au Sénégal par les auditeurs locaux », 8 juillet 2011

« Les îles Diaoyu : La Chine préconise une solution pacifique au contentieux territorial », 10 novembre 2012

« Les lauréats de « percevoir la Chine 2013 » sont arrivés ! », 13 décembre 2013

« Les pays de l’OMVS préoccupés par le changement climatique », 12 mars 2015

« Les programmes de RCI en FM sont appréciés au Sénégal », 8 juillet 2011

« Les terroristes jadis « amis » des USA », 17 février 2015

« Li Keqiang rencontre le rédacteur en chef du Financial Times », 31 mars 2015

« Plus un pays africain est stable et bien situé stratégiquement, plus il est dans la ligne de mire de Washington », 26 juin 2013

« Prochaine tenue en mai prochain d’une conférence sur l’assainissement en Afrique à Dakar », 6 mars 2015

« Rencontre avec Keyssi Bousso, administrateur du Grand Théâtre national du Sénégal », 16 mars 2014

« Reportage : médecins chinois au Sénégal : journée de consultation gratuite à Dakar », 6 janvier 2014

« Sangalkam, un succès story dans la coopération agricole sino-sénégalaise », 10 février 2014

« Sénégal : baisse des prix de trois denrées alimentaires », 29 mai 2013

« Sénégal : inauguration à Ziguinchor d’un stade réhabilité par la Chine », 21 février 2015

« Sénégal : l’ambassade de Chine à Dakar offre des équipements à un collège sénégalais », 4 juillet 2013

« Sénégal : l’inauguration de deux stades rénovés à travers la coopération chinoise », 25 juin 2013

« Sénégal : La Chine et le Sénégal signent un accord de coopération économique et technique », 7 juin 2013

« Sénégal : Les toubibs chinois de retour à Ziguinchor », 25 février 2015

« Sénégal : les travaux de réparation de la RN1 à Tattaguine bientôt terminés », 9 septembre 2013

« Sénégal : mise en service de deux forages financés par la Chine à Taïnabé et ses environs », 11 octobre 2012

« Sénégal : un coup de main de la Chine dans la lutte contre le paludisme », 14 septembre 2013

« Sénégal/Chine : signature de deux accords de financement », 24 novembre 2012

« Session extraordinaire de la CEDEAO à Dakar », 26 octobre 2013

« Une entreprise chinoise va construire deux ponts dans la banlieue de Dakar », 10 juillet 2013

« Une entreprise chinoise va construire un barrage sur le fleuve Gambie », 24 mai 2013

« Une liaison maritime directe entre le Sénégal et le Cap-Vert va être étudiée », 8 mars 2014

Notes

 

[1]  Entretien avec Mehdi Ba, correspondant Jeune Afrique, enquête de terrain (S. Mihoubi, Dakar, février 2015).

[2]  Miika HÄMYNEN, Le Français au Sénégal, rapport pour la Francophonie, 31 janvier 2011.

[3]  Entretien avec Carine Frenk, correspondante RFI, enquête de terrain (S. Mihoubi, Dakar, février 2015).

[4] N. BEAU, Papa Hollande au Mali : chronique d’un fiasco annoncé, éd. Balland, Paris, 2013.

[5]  Enquête de terrain, S. Mihoubi, Dakar, février 2015.

[6] Entretien avec Carine Frenk, correspondante RFI, enquête de terrain (S. Mihoubi), Dakar, février 2015.

[7] Entretien à la maison de la Presse de Ziguinchor, enquête de terrain (S. Mihoubi), février 2015.

[8] A. De ROCHEGONDE, « Les médias à la conquête de l’Afrique », Stratégies n°1771, juin 2014.

Pour citer cet article

Référence électronique

Selma MIHOUBI, « L’implantation de la radio chinoise au Sénégal : une stratégie localisée aux enjeux globaux », RadioMorphoses, [En ligne], n°3 – 2018, mis en ligne le « 20/05/2018 », URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/20/radio-chinoise-senegal/

Auteure

Selma MIHOUBI est Doctorante à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII).

Courriel : selma.mihoubi@gmail.com

Une radio pour la communauté universitaire : Radio Campus Libreville un média capital pour les étudiants ?

Marcy DELSIONE OVOUNDAGA

Marina MATSANGA NZIENGUI

Delcia MBOUMBA NDEMBI

pdf3.

Résumé

L’objet de cet article est d’appréhender la place de radio campus Libreville, en tant que canal d’information de la communauté universitaire gabonaise. Pour ce faire, nous abordons la question de l’enjeu de l’existence de ce média au XXIe siècle en nous plaçant du côté des publics. Ceci afin de mieux comprendre son apport au sein de la communauté universitaire, mais bien plus encore de déterminer in fine si des adaptations ou des mutations sont nécessaires ou envisageables face à une évolution du secteur radiophonique et à des publics de plus en plus exigeants. L’analyse développée ici s’appuie sur une enquête de terrain menée auprès des étudiants de différentes écoles et universités gabonaises.

Mots clés : Radio Campus, Libreville, Gabon, statut, enjeux, plateforme d’échange, communauté universitaire, étudiants.

Abstract

The aim of this article is to ascertain the importance of Radio Campus Libreville as an information conduit for Gabon’s university community. To do this, we explore the significance of radio as a 21st century media platform from the perspective of the general audience. This will not only allow us to better understand and assess the contributions of the broadcast platform to the university community, but also to establish if changes or adaptations are needed or feasible response to the evolution of the radio sector and an increasingly demanding audience. This analysis is based on a field study conducted among students from different Gabonese universities and tertiary academic institutions in the country.

Keywords : Radio Campus, Libreville, Gabon, status, issues, platform exchange, community university, students

Resumen

El propósito de este artículo es comprender el lugar que ocupa la radio de la universidad Libreville como canal de información de la comunidad universitaria de Gabón. Para ello abordaremos lo que está en juego a través de la existencia de este medio de comunicación en el siglo XXI situándonos en el lugar del público. Esto con la finalidad de comprender mejor el aporte de esta radio en el seno de la comunidad universitaria, y más aún, para determinar, en última instancia, si las adaptaciones o mutaciones son necesarias o posibles ante la evolución del sector radiofónico y de públicos cada vez más exigentes. El análisis desarrollado aquí está basado en una encuesta de campo efectuada ante estudiantes de diferentes escuelas y universidades gabonesas.

Palabras claves: Radio Campus, Libreville, Gabon, estatuto, problemas, plataforma de intercambio, comunidad académica, los estudiantes

Le paysage radiophonique au Gabon a connu d’importantes mutations depuis la libéralisation du secteur en 1991, débouchant ainsi sur la création de plusieurs chaînes de radio. Si la création de certaines radios a été le fruit d’initiatives privées, d’autres par contre ont vu le jour sous l’impulsion des autorités étatiques. Car comme nous le montre André-Jean Tudesq, malgré la libéralisation, « l’influence de l’État n’en reste pas moins très présente non seulement par son action sur les radios publiques […], mais aussi par les nouvelles législations » (Tudesq, 2002 : 21). Au Gabon, les pouvoirs publics demeurent un acteur fort dans le développement et la création des nouveaux médias. Le cas de Radio Campus Libreville créée en 2005 en est une illustration patente. Cette radio a été créée dans l’optique de répondre aux besoins informationnels de la communauté universitaire gabonaise. Cependant, le mutisme observé en période de crise dans les universités soulève des interrogations quant aux objectifs assignés à sa création. En effet, les universités gabonaises sont souvent traversées par de nombreuses crises. Si certaines d’entre elles sont causées par le retard des paiements des bourses des étudiants et des primes des enseignants, d’autres en revanche résultent du manque d’informations sur les réformes institutionnelles engagées dans les universités. Cet état de fait est perceptible dans le rapport d’évaluation de l’université Omar Bongo : « l’enseignant […] n’est pas toujours associé, voire informé sur les réformes auxquelles il est censé jouer un rôle majeur (notamment la réforme LMD) » (rapport d’évaluation UOB, 2011) et les étudiants ne se sentent pas parfois intégrés à la vie de l’université.

Dès lors, plus de dix ans après sa création, la question aujourd’hui est de savoir quels peuvent être les enjeux liés à l’existence de Radio Campus au sein de l’université gabonaise ? Par ailleurs, conformément aux objectifs qui lui ont été assignés, constitue-t-elle une plateforme d’échange pour la jeunesse gabonaise en général et celle universitaire en particulier ?  Comment est-elle perçue par son public aujourd’hui ? Autrement dit, que pensent les jeunes de cette radio ?

L’objectif de cet article est d’aborder d’une part la question du statut de certaines radios au Gabon et leur rôle social à partir de l’exemple de Radio Campus, et d’autre part de voir quel regard le public cible porte aujourd’hui sur ce média et les enjeux que cela implique. Ceci dans l’optique de mieux comprendre la place qu’occupe ce média dans le quotidien des étudiants et d’entrevoir si des mutations ou des adaptations sont envisageables ou nécessaires.

Pour la réalisation de notre travail, nous mobiliserons deux dimensions. D’abord, nous nous situerons dans une dimension politique des moyens de communication, ceci à travers la recherche du statut et du rôle donné à Radio Campus. À ce sujet, certaines investigations sur le plan francophone africain ont déjà mis au goût du jour les visées interventionnistes des politiques dans l’organisation et le fonctionnement des médias audiovisuels. Ils attestent, notamment, de la facilité qui existe dans cette aire géographique en ce qui concerne la mise en place des cadres réglementaires plus favorables aux radios communautaires et associatives. (Capitant et Frère, 2011). Bien que ces assertions traduisent la réalité du rapport entre médias et pouvoirs au Gabon, il demeure néanmoins que la faiblesse des études portant spécifiquement sur la radio est un argument valable pour se pencher sur la définition de son statut et l’impact de celui-ci sur son contenu. Pour ce faire, nous nous appuierons essentiellement sur un ensemble de ressources documentaires. Ensuite, pour l’étude de sa portée médiatique et l’examen de son impact sur le public, nous nous situerons dans une dimension psychosociologique. Ici, loin de prétendre réaliser une étude d’audience, nous nous appuierons sur un échantillon de 200 étudiants interrogés de janvier à avril 2015 dans les universités et grandes écoles de Libreville (capitale du Gabon).

Une station radio au cœur de l’université gabonaise : entre difficultés statutaires et objectifs

Dans cette partie, nous présenterons le contexte de création de Radio Campus en nous appuyant davantage sur la question de son statut avant d’aborder les objectifs assignés à sa création.

Un statut mitigé…

Le centre de radiodiffusion universitaire dénommé Radio Campus a été créé durant la rentrée académique 2004-2005. Implantée au sein de l’université Omar Bongo, elle est un don du président Omar Bongo à l’institution universitaire. Sa création avait pour ambition de pallier le déficit d’informations observé dans les grandes écoles et universités gabonaises. En effet, face aux nombreuses crises observées dans ce milieu, l’absence d’informations avait souvent été pointée comme l’une des causes. Ce nouveau média venait donc combler un vide observé dans le fonctionnement des universités. Mais dans son organisation et la définition de ses statuts, une mainmise étatique s’imposa rapidement. Une réalité qui met à mal un organe qui semblait être la propriété exclusive des Universités. Car vu son processus de création, cet outil de communication présentait des allures de radio communautaire, gérée par la communauté universitaire et devant répondre aux aspirations de cette dernière. Malheureusement, cela ne fut pas le cas. Le statut de Radio Campus sera défini par les pouvoirs publics. Or, comme nous l’enseigne une étude réalisée par l’Unesco sur le développement des médias au Gabon, « l’État promeut un mélange varié des médias publics, privés et communautaires », en matière de catégorisation et de définition des statuts des médias (Rapport UNESCO-PNUD, 2014 : 2-3). C’est cet état de fait qui se répercute assurément sur la situation statutaire de cette nouvelle radio. Loin d’être considérée comme une station communautaire, Radio Campus est définie comme une radio thématique à vocation éducative. Si ce statut en apparence ne semble pas poser problème, la responsabilité tutélaire sous laquelle sera placé le média reste sujette à caution. En effet, Radio Campus est dès sa naissance sous double tutelle. Sur le plan technique, elle est sous la tutelle du ministère de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur (les deux ministères étant jumelés à cette période). Sur le plan administratif, elle est sous la responsabilité du ministère de la Communication. Cette situation la met dans les mêmes dispositions statutaires que celles des médias publics. Et cela se matérialise par l’affectation des agents publics issus du ministère de la Communication pour la gestion de la chaîne.

Le média qui était présenté comme une propriété de la communauté universitaire rentre par cette situation statutaire dans la liste de ces entreprises publiques où les dirigeants sont nommés en conseil des ministres. Or au Gabon, la critique est accablante sur le fonctionnement des médias publics : on parle souvent de forte politisation, de manque d’indépendance vis-à-vis du pouvoir public, d’absence de traitement des sujets en rapport avec le quotidien des Gabonais. Bien que dans son fonctionnement la radio compose avec les étudiants des différentes facultés, il demeure que les journalistes qui sont à la charge de sa rédaction sont des agents du service public.

Ce cadre organisationnel maintient le nouvel outil dans une situation de mainmise étatique qui peut nourrir des interrogations quant aux objectifs qui lui ont été assignés.

Objectifs

À la création de Radio Campus, les objectifs étaient clairement définis. Il fallait bien entendu répondre à un besoin qui se faisait sans cesse ressentir dans le milieu universitaire, mais il s’agissait surtout pour cette radio de remplir des missions bien précises. Le contenu de l’article 3 de l’arrêté N°47 du 25 janvier 2005 est explicite à ce sujet : « le centre de radiodiffusion Radio Campus est une station de diffusion de statut public chargé de répondre aux besoins d’informations, de communications et de divertissement de la communication universitaire (et qui assure) notamment : la diffusion de l’information administrative liée au fonctionnement de l’université ; la production et la diffusion de l’information culturelle ; la production et la diffusion de l’information scientifique » (Arrêté N°47 du 25 janvier 2005). Ainsi, l’un des premiers objectifs était d’être un organe d’informations à part entière pour l’institution universitaire. Il était question d’avoir une tribune qui permettrait à l’administration, aux enseignants et aux étudiants de mieux relayer des informations les concernant. Celle-ci se devait donc d’informer les acteurs du monde universitaire sur les problèmes auxquels ils sont confrontés. Face à la carence d’outils d’informations observée dans le passé, Radio Campus se devait d’être une « tribune officielle » pour l’ensemble de la communauté universitaire.

Le second objectif était celui de faire la promotion des activités universitaires. Cet objectif découlait de l’ambition de sortir les grandes écoles et universités de leurs barrières. Le but était de faire la promotion des activités menées dans les différentes facultés, pour non seulement permettre aux étudiants de participer à la vie de leur institution, mais également de donner la possibilité aux futurs étudiants de mieux connaître les filières dans les différentes universités et grandes écoles. Et bien au-delà, on lisait une réelle ambition pédagogique dans la diffusion des connaissances. C’est vraisemblablement de cet objectif qu’émanait le slogan de la chaîne : « Radio Campus, la radio du savoir ».

Enfin, Radio Campus se devait également de faire la promotion de la culture du Gabon. Cette mission répondait à l’impératif de permettre à la jeunesse de connaître l’histoire nationale. Mais cet aspect devait également s’ouvrir sur la découverte des civilisations étrangères.

C’est autour de ces trois objectifs que s’est construite la ligne éditoriale. Depuis 2005, c’est sur cette base que s’appuient les responsables de la chaîne pour la confection des programmes. Bien que ces objectifs soient nobles dans leur essence, n’est-il pas plus intéressant d’apprécier leur effectivité sur le terrain en se plaçant cette fois du côté des publics ?

Les étudiants et la réception de Radio Campus

Le nombre de radios ne cesse de croître au Gabon avec des thématiques axées aussi bien sur le religieux, la politique ou encore les productions musicales. Il paraît donc important aujourd’hui, pour mieux cerner la place de Radio Campus, de se positionner du côté des publics afin d’apprécier le regard que les étudiants portent sur ce média.

Place de Radio Campus en tant qu’organe d’information des étudiants

La radio a longtemps été présentée en Afrique comme le média le plus accessible. Son accessibilité pouvait se lire aussi bien sur le plan géographique, économique, mais aussi culturel. L’accessibilité géographique se traduisant par sa capacité à couvrir même les zones les plus enclavées. Le facteur économique met en avant le faible coût qu’implique l’achat d’un poste radio par exemple et le facteur culturel renvoie à la pérennisation de « l’oralité » à laquelle est souvent identifié le peuple africain. Cependant, aujourd’hui ces critères ne suffisent plus pour garantir le succès d’un média radiophonique. L’enjeu est maintenant tourné vers la capacité du média à captiver des auditeurs. Et pourquoi pas à en fidéliser le plus grand nombre, dans un contexte où la concurrence est de plus en plus marquée aussi bien entre médias radiophoniques, mais aussi avec d’autres médias. Si les responsables de ces radios ont un rôle important à jouer dans cette démarche, le regard que porte l’auditeur sur ces médias est tout aussi déterminant dans la bonne marche d’une radio.

L’exemple de Radio Campus met en avant un média qui peine à s’affirmer dans une communauté dont elle est censée être le principal outil d’information. En effet, les résultats de notre enquête laissent apparaître que sur 200 étudiants interrogés, seuls 19% d’entre eux sont des auditeurs de Radio Campus. Il apparaît clairement que la radio qui a été créée dans l’optique d’être le canal de communication par excellence de la communauté universitaire n’est pas vraiment suivie par son public privilégié. Plus de 81% d’étudiants aujourd’hui avouent ne pas écouter Radio Campus et, pis encore, plusieurs d’entre eux n’ont même pas connaissance de son existence. Cet état de fait semble confirmer les conclusions de l’étude exposant le mal-être de l’étudiant à l’Université Omar Bongo. Dans celle-ci il est dit que les étudiants « apparaissent comme des sous-hommes et des sous-femmes et n’ont aucun droit si ce n’est celui de subir des vexations et des refus : pas d’accès au règlement intérieur, ni aux curricula, ni aucune autre information qui les concerne » (Agence Universitaire de la Francophonie, Institut Panafricain de Gouvernance Universitaire, 2010 : 11). Ce rapport jette un discrédit sur la place de Radio Campus en tant que principal organe d’information.

Interrogés sur les raisons de cette faiblesse d’audience et du désintérêt pour cette radio, les avis des étudiants sont par ailleurs plus au moins unanimes. Ils pointent du doigt : le manque d’attractivité de la chaîne ; la qualité des programmes ; le manque de communication sur l’existence de ce média, notamment auprès des nouveaux étudiants (qui constituent une part très importante de ceux qui n’écoutent pas) pour ne citer que cela. L’une des premières constatations qui découlent de ces avis est que la radio qui était censée résoudre les problèmes de communication au sein de l’université ne semble pas remplir cette mission. Bien au contraire, elle se retrouve elle-même aujourd’hui sujette à de nombreuses critiques quant à son rôle au sein de l’université. En effet, si elle continue d’émettre, sa position en tant que principal organe d’information semble contestée. La faiblesse de son auditoire, et les programmes jugés parfois inadaptés à la communauté qu’elle représente constituent de plus en plus des points faibles.

À côté de cela, il faut noter que l’implantation de cette radio au sein de l’université Omar Bongo a contribué à une certaine limitation de ce média à cette seule université quand bien même celle-ci est avant tout une radio destinée à l’ensemble de la communauté universitaire gabonaise. La couverture hertzienne de Radio Campus sur l’Université Omar Bongo et ses environs n’est pas de nature à faciliter une meilleure implication des autres écoles et universités quand on sait que certains établissements sont très éloignés des zones couvertes. Comment prétendre alors être un organe d’information des étudiants quand on n’est même pas écouté ou connu par ces derniers ? Aussi, à quoi sert-il d’avoir pour ambition d’être le principal média de l’ensemble de la communauté estudiantine quand le signal de Radio Campus reste limité à l’université Omar Bongo et à quelques quartiers environnants ?

Dans ce contexte, l’enjeu pour cette radio n’est donc plus d’affirmer, conformément à ses statuts, qu’elle est effectivement la radio de la communauté universitaire, mais de parvenir à pouvoir montrer que les étudiants sont au cœur de son fonctionnement. Pour qu’elle soit considérée comme la meilleure courroie de transmission des difficultés que vivent les étudiants au quotidien, il faut qu’elle manifeste un réel intérêt face aux maux qui minent l’université et cela à travers ses programmes. Si les difficultés que rencontrent les étudiants au quotidien semblent très peu faire l’objet de débats dans les médias publics, peut-on dire que Radio Campus aujourd’hui contribue à pallier ce manque en se présentant comme plateforme d’échange entre étudiants ?

Radio Campus une plateforme d’échange pour les étudiants

Au départ l’objectif de Radio Campus était d’être une tribune officielle pour la communauté universitaire. Ce rôle ainsi défini place nécessairement ce média comme une plateforme d’échange pour l’ensemble de ses acteurs. Mais aujourd’hui, les étudiants la considèrent-ils comme une plateforme d’échange traitant des sujets en rapport avec leur vie étudiante et les débats nationaux actuels ? Sur ce point, leurs opinions sont convergentes. Déjà, une première impression nous est donnée à travers sa faible cote de popularité auprès des étudiants ; sur 200 étudiants interrogés, seuls 38 sont des auditeurs de cette radio, soit 19%. Statistiquement, il est très difficile d’affirmer que ce média constitue une tribune d’échange pour les étudiants quand son audience n’est pas significative chez ces derniers.

De plus, les avis recueillis auprès des étudiants sont convergents sur la non-reconnaissance du statut de plateforme d’échange à Radio Campus. Loin d’être cette tribune, ils disent qu’elle ne participe pas aux débats qui animent l’université. Certains la trouvent non représentative de la communauté universitaire. D’autres par contre disent que c’est une radio politisée, et elle ne peut donc pas traiter les réels sujets de l’heure.

Pour une meilleure illustration de l’aspect qualitatif de notre enquête, nous avons tenu à rassembler dans un tableau quelques avis pertinents des étudiants sur le rôle social de Radio Campus.

Question Réponses des étudiants
Pensez-vous que Radio Campus est une plateforme d’échanges pour la communauté universitaire ?

– « je pense que cette radio est plus une plateforme de promotion et de vulgarisation des événements musicaux qu’intellectuels voire universitaires »

– « Radio Campus n’a jamais été une plateforme de débats pour la communauté universitaire parce qu’une forte politisation paralyse ce milieu »

– « C’est justement ça le problème de Radio Campus, les sujets sont choisis de manière à ce que les vrais débats universitaires ne s’effectuent pas. L’étudiant ne peut pas se manifester ou dire de vive voix ce qu’il pense. JE DIS NON ».

Source : Données de l’enquête

Mieux encore, plusieurs d’entre eux spécifient clairement que cette radio ne peut aucunement constituer une plateforme d’échanges pour les étudiants, car les émissions diffusées sont pour la grande majorité tournées vers le divertissement. Des émissions, telles que Hip-Hop Décibel, Sledge Hammer Musique, diffusées en prime time occupent une place prépondérante dans la grille des programmes.

Cet éloignement de ses nobles objectifs de départ ne résulte-t-il pas de son statut de média public ? Car au Gabon, il est démontré que « les sujets traités par les médias publics ne relèvent pas de la vraie vie des gens » (Rapport UNESCO-PNUD, 2014 : 66). Et pour Radio Campus, plusieurs étudiants interrogés confirment cette réalité : « La radio n’a pas un contenu qui cadre avec nos préoccupations actuelles et elle ne peut donc être un espace de débat pour nous ». Or, pour qu’un média soit un espace de débats ou d’échanges pour son public, il faut nécessairement que son contenu soit le reflet des réalités sociales de leur quotidien. La situation de cette station universitaire semble vraiment contraire à cet idéal.

Conclusion

Au terme de notre analyse, nous disons que Radio Campus Libreville qui a été créée dans le but de pallier les déficits de communication en milieu universitaire, ne remplit pas cette mission. Les objectifs qui lui ont été assignés au départ sont nobles et réalisables, mais son statut actuel pose problème quant à leur effectivité sur le terrain. Ce qui devait être un média de la communauté pour la communauté rejoint vite le rang des médias publics. Cette disposition statutaire empêche ce média de réellement servir les acteurs du monde universitaire. Son fonctionnement étant déterminé par les instances étatiques, son rôle semble souffrir du mutisme observé dans les médias publics quant au traitement de sujets en rapport avec le quotidien des Gabonais. Au-delà, l’impact de cette radio sur le public étudiant laisse percevoir une réalité accablante. Il est ressorti de notre enquête qu’elle n’est pas vraiment écoutée (seulement 19% sur 200 étudiants enquêtés). Radio Campus n’est donc pas un organe d’information central pour son public privilégié. Loin de la considérer comme le principal outil d’information, il ne la trouve pas utile pour la communauté universitaire. Si la qualité des programmes est pointée du doigt, la restriction au niveau des zones urbaines qu’elle couvre constitue aussi une limite dans sa portée. Avec tous ces points négatifs, il est difficile de la considérer comme une plateforme d’échange pour la jeunesse gabonaise. Et d’ailleurs à ce sujet, l’avis des étudiants est négatif. Cette radio ne constitue pas un espace de débat pour eux.

Cette situation nous interpelle sur l’utilité actuelle de cette radio pour l’institution universitaire. À l’heure où plusieurs étudiants avouent recourir aux réseaux sociaux pour avoir des informations sur les universités et participer aux débats qui animent leur quotidien, cette radio n’a ni blog, ni page Facebook, encore moins, un moyen d’écoute numérique. Ne serait-il pas temps de penser une réadaptation de ce média ? Aussi, pour mieux servir la communauté à laquelle elle est destinée, ne serait-il pas judicieux de revisiter ses statuts ?

Bibliographie

Arrêté N°47 du 25 janvier 2005 portant création et organisation de Radio Campus.

CAPITANT Sylvie, FRÈRE Marie-Soleil. Les Afriques médiatiques. Introduction thématique, Afrique contemporaine 4/2011 (n°240), pp. 25-41, [en ligne] URL:www.cairn.info/revue-afrique contemporaine-2011-4-page-25.htm, consulté le 26 mai 2016.

Rapport UNESCO, Étude sur le développement des médias au Gabon, Libreville : Unesco, 2011.

TUDESQ André-Jean. l’Afrique parle, l’Afrique écoute. Les radios en Afrique subsaharienne, Paris : Karthala, 2002, 315 p.

Pour citer cet article

Référence électronique

Marcy DELSIONE OVOUNDAGA, Marina MATSANGA NZIENGUI, Delcia MBOUMBA NDEMBI. « Une radio pour la communauté universitaire : Radio Campus Libreville un média capital pour les étudiants ? », RadioMorphoses, [En ligne], n°3 – 2018, mis en ligne le « 20/05/2018 », http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/21/radio-campus-libreville/

Auteurs
Marcy DELSIONE OVOUNDAGA est Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication, Gresec, Université Grenoble Alpes, chargé de cours Institut de la Communication et des Médias.
Marina MATSANGA NZIENGUI est Doctorante en Sciences de l’Information et de la Communication, Gresec, Université Grenoble Alpes.
Delcia MBOUMBA NDEMBI est Doctorante en Sciences de l’Information et de la Communication, Gresec, Université Grenoble Alpes.

La radio en Tunisie : pratiques et public sur les médias sociaux à l’ère de la convergence médiatique

Nouha BELAID

pdf3.

Résumé

Les TIC subissent depuis la fin du XXe siècle une évolution exponentielle. Nombreuses sont les innovations enregistrées en matière de transmission électronique d’informations, d’enregistrement d’images et de sons et de production, au point que nous parlons aujourd’hui de la convergence médiatique à l’ère de l’Internet et des médias sociaux. L’objet, ici, est d’interroger la présence des radios tunisiennes sur l’Internet après avoir imposé de nouvelles pratiques auprès des responsables de ces radios ainsi que des auditeurs. Il s’agit de décrire le type de contenu publié sur les médias sociaux des radios et d’identifier le type d’interaction des fans sur les médias sociaux des radios.

Mots clés : Radio, Tunisie, médias sociaux, convergence médiatique, Facebook.

Abstract

Since the end of the twentieth century, ICT (Information and Telecommunications Technology) has undergone an exponential evolution. So numerous have been the innovations in digital transmission of information, recording of images and sounds, and production that we speak today of media convergence in the era of the Internet and social media. We aim to question the presence of Tunisian radio on the Internet after the imposition of new practices on radio professionals and listeners. The goal is to describe the type of social media content published by radio, and also to identify the type of interaction of fans of radio on its social media platforms.

Key words: Radio, Tunisia, social media, media convergence, Facebook

Resumen

Las tecnologías de información experimentaron, al final del siglo XX una evolución exponencial. Son numerosas las innovaciones registradas en la transmisión electrónica de información, la grabación y la producción de imagen y sonido, a tal punto que, en el día de hoy, hablamos de convergencia mediática en la era de Internet y de las redes sociales. El objetivo es aquí interrogar la presencia de las radios tunecinas en Internet, después de haber impuesto nuevas prácticas tanto ante los responsables de esas radios como ante sus oyentes. Esto implica describir el tipo de contenido publicado en las redes sociales de las radios e identificar el tipo de interacción de los fans en las mismas redes sociales.

Palabras claves: Radio, Túnez, redes sociales, convergencia de medios, Facebook

Les technologies de l’information et de la communication (TIC) subissent depuis la fin du xxe siècle une évolution exponentielle (Wolton, 2009). Nombreuses sont les innovations enregistrées en matière de transmission électronique d’informations, d’enregistrement d’images et de sons comme de production. Nous parlons, d’une part, des médias classiques à savoir la presse écrite, la télévision et la radio et, d’autre part, des médias sociaux qui ont envahi notre quotidien durant ces dix dernières années, notamment suite au développement de Facebook.

Par ailleurs, en Afrique, « la radio a le plus fort bassin d’audience, surtout avec des chaînes privées qui ont le mérite d’introduire une tonalité polyphonique dans l’opinion publique » (Samb, 2010 : 122). En Tunisie, selon le rapport du recensement de la population (2014), 68,2% de la population écoutent la radio. Donc classée deuxième sur la liste des médias classiques les plus utilisés, la radio garde une place importante au sein du quotidien tunisien. Elle représente ainsi le média populaire par excellence. Bien que la première radio en Tunisie soit publique, la scène médiatique s’est privatisée en 2005, sachant que le 30 décembre 1996, la Radio nationale tunisienne commence sa transmission en direct sur Internet.

En parallèle, nous parlons aujourd’hui, de la convergence médiatique définie dans le Dictionnaire du journalisme et des médias, comme suit : « Tendance des groupes de médias à combiner les différents supports techniques dans la fabrication et la diffusion des produits » (Le Bohec, 2010 : 155).

Certains médias, comme la radio, se sont impliqués dans cette vague d’évolution technologique qui a marqué le secteur de l’audiovisuel, que ce soit au niveau de la production ou de la distribution. Ainsi, nous avons enregistré l’émergence de nouvelles pratiques adoptées tant par les radios que par leurs publics, ce qui a entraîné une croissance de l’écoute de la radio en ligne grâce à l’invention de nouveaux dispositifs technologiques, à savoir le smartphone et la tablette, à la multiplication des offres d’accès à l’Internet et à l’évolution du nombre d’internautes en Tunisie.

Selon Internet Live Stats (2014), classée septième dans le monde arabe et troisième au Maghreb par rapport au nombre d’internautes, la Tunisie occupe la 66e place avec 5 053 704 internautes, pour une population de moins de 11 000 habitants. De plus, le taux de pénétration d’Internet est de 45,46% et la population tunisienne connectée représente 0,19% de la population mondiale présente dans le monde virtuel.

En s’inscrivant alors dans le cadre de la théorie « des usages et des gratifications »[1], nous avons mis l’accent, à travers cette recherche, sur l’usage de la radio sur l’Internet et sur les médias sociaux en Tunisie, car il n’est plus rare de nos jours, dans une société technologiquement avancée en comparaison avec d’autres pays de l’Afrique, d’écouter la radio en gardant un œil sur ses fils Twitter, Facebook ou YouTube.

Notons que l’« usage » est un acte humain individuel et quotidien. Selon Gonzague Raynaud et Jean Louis Schiegel (2006 : 556), les usages « désignent des pratiques culturelles qui sont couramment mises en œuvre dans la vie quotidienne et qui sont, le plus souvent, vécues comme naturelles et non contestées ». Dans le champ de l’information et de la communication, Philippe Breton et Serge Proulx (2002) pensent que la notion d’usage renvoie à un continuum de définitions allant de « l’adoption » à « l’appropriation » en passant par « l’utilisation ».

La problématique de notre recherche pourra être traduite par la question suivante : comment les médias sociaux ont-ils changé les pratiques professionnelles ainsi que les modes de réception de la radio ?

Entre autres, on se demande quelles sont les nouvelles pratiques adoptées par la radio ? Quels sont les nouveaux modes de comportement de ses publics ? Et dans quelle mesure, pouvons-nous parler de la « dimension participative » (Granier, 2001 : 55) de l’usager ?

Les objectifs de cette recherche sont :

  • de décrire le type de contenu publié sur les médias sociaux des radios ;
  • d’identifier le type d’interaction des fans des médias sociaux sur les médias sociaux des radios.

Corpus et méthodologie de recherche

Dans cet ordre d’idées, il nous a paru pertinent d’étudier la réception de la programmation radiophonique diffusée suite à l’attaque terroriste de Ben Guerdane le lundi 7 mars 2016, dans cette ville du sud de la Tunisie. Le choix de cette date n’a pas été pris au hasard, mais, parce qu’il y a toujours une évolution du taux de trafic sur l’Internet au moment d’une crise. Les internautes sont tous à la recherche d’informations à ce moment-là et s’impliquent dans le processus d’information : le trafic sur Internet s’intensifie.

Il s’agit d’analyser les pratiques émergentes de la radio sur les médias sociaux, dans un contexte où les pratiques du public se sont développées, surtout quand il s’agit d’une crise que traverse le pays. Cela nous permettra de connaître comment les auditeurs s’exposent aux chaînes radiophoniques nationales, en temps de crise, grâce à la disponibilité de supports numériques de réception tels que l’ordinateur, le smartphone, la tablette, etc., et suite à l’émergence des médias sociaux sur l’Internet en tant qu’acteurs du partage et de l’évaluation des programmes de la radio.

Étant donné que Facebook représente le média social numéro un en Tunisie avec un nombre d’utilisateurs, en 2016, de 5 690 100 Facebookeurs, répartis sur tout le territoire tunisien (Medianet, 2016), nous avons choisi d’étudier la présence des chaînes radiophoniques sur ce réseau social.

De plus, nous avons choisi comme corpus de recherche, les trois premières radios tunisiennes, qui ont eu la plus grande audience en mars 2016. Selon le rapport mensuel (mars 2016) de l’audience des radios, livré par le bureau d’étude des statistiques tunisien SIGMA-CONSEIL, le top 5 des stations radiophoniques tunisiennes était :

  1. Mosaïque FM
  2. Zitouna FM
  3. Shems FM
  4. Jawhara FM
  5. IFM

Quant au classement des sites des radios en ligne, selon Alexa[ii], le site de classement des sites sur l’Internet, le top 5 des stations radiophoniques était :

  1. Jawhra FM
  2. Mosaïque FM
  3. Shems FM
  4. Sabra FM
  5. Diwan FM

Le corpus de notre recherche est formé ainsi des radios suivantes en prenant considération son classement en temps réel et en temps virtuel : Mosaïque FM, Shems FM et Jawhra FM. Ces radios sont présentes déjà sur Facebook et attirent un grand nombre de fans.

Radio Lien de la page Facebook Nombre de Fans[3]
Mosaïque FM https://www.facebook.com/mosaiquefm/ >191 000 fans
Shems FM https://www.facebook.com/ShemsFm.PageOfficielle/ >1 884 000 fans
Jawhra FM https://www.facebook.com/Radio.JawharaFM/?rf=700198070090303 >2 467 000 fans

Tableau 1 : Corpus de la recherche

Nous optons pour une analyse de contenu, « un terme générique souvent utilisé pour désigner l’ensemble des méthodes d’analyse de documents visuels (affiches publicitaires, photographies, films, etc.), de documents écrits (rapports d’activité, journaux périodiques, etc.) ou de documents sonores (enregistrements radio, musicaux, etc.) » (Bonneville, Grosjean et Lagace, 2007 : 100). Ainsi, nous déterminons, en premier lieu, l’audience des pages Facebook selon le nombre de fans, le taux de croissance des mentions « J’aime », le taux d’engagement des fans (présence des fans sur la page Facebook) et le nombre d’individus qui en parlent, connu par le PTAT. En deuxième lieu, nous mettrons l’accent sur l’interactivité des fans avec les pages Facebook des radios, sous forme de commentaires ou de mentions « j’aime » ou de partages. Cela dépend en parallèle du nombre des consultations de pages et du taux d’engagement. Enfin, nous présenterons la répartition du contenu sur les pages Facebook des radios de notre corpus. Cela nous permettra de déterminer quel contenu il faut publier pour avoir plus d’interactivité sur Facebook. Une approche comparative sera aussi appréciée pour déterminer les points forts et les points faibles du contenu proposé sur ces pages Facebook.

Afin de mener cette recherche, nous avons choisi d’utiliser LikeAlizer[4], un outil d’analyse dont l’usage est gratuit. Il permet de mesurer et d’analyser le potentiel et l’efficacité d’une page Facebook. Il permet aussi de suivre, de comparer et d’explorer son contenu en fournissant des recommandations pour assurer une bonne présence sur ce réseau social. Ces recommandations sont ainsi personnalisées et l’analyse remise dépend du contenu et de l’interaction. C’est un logiciel conçu pour aider les community managers dans la mise en place d’une stratégie digitale.

Résultats

Nous remarquons, aujourd’hui, la présence des radios tunisiennes sur Facebook, ce qui leur permet de toucher une part du public qui est devenu familier avec Facebook. Nous n’allons pas étudier chaque radio à part, mais les comparer l’une à l’autre, selon les variables sélectionnées pour l’étude.

Nombre de fans Taux de croissance des mentions « j’aime » Taux d’engagement PTAT (People talking about this)
Mosaïque FM >3 191 000 20 % 5.4 % 178 416
Shems FM >1 884 000 15 % 5.79 % 114 459
Jawhra FM >2 467 000 13 % 8.54 % 221 069

Tableau 2 : Audience des pages Facebook des radios

Selon le tableau 2, les radios qui ont la plus grande audience sur l’Internet sont celles aussi qui ont le plus grand nombre de fans sur leurs pages Facebook. Par contre, le taux de croissance des mentions « j’aime » n’est pas en relation avec le taux d’engagement des fans. Il arrive qu’il y ait plus d’engagement de la part des fans sur une page qui a moins de fans. Et cela dépend du contenu publié sur cette page Facebook. Généralement, les fans s’engagent lorsqu’un contenu attire leur attention et les interpelle. Cela se manifeste par des mentions « j’aime », des partages ou des commentaires. Pareil aussi pour le taux du nombre des individus qui en parlent via le PTAT. Il arrive qu’il y ait plus de fans qui parlent d’une page qui a moins de fans. Et cela dépend aussi du contenu publié sur cette page Facebook. Cela pousse les radios à connaître les attentes de leurs publics sur Facebook.

 

 

Nombre de fans Consultations de la page Publications par jour Mentions « j’aime », commentaires et partages
Mosaïque FM 3 191 000 6561 43,53 % 437
Shems FM 1 884 000 3972 47,83 % 159
Jawhra FM 2 467 000 6521 42,37 % 496

Tableau 3 : Interactivité sur les pages Facebook des radios

Selon le tableau 3, le nombre de consultations de la page dépend du nombre des fans de cette page. Mais ce nombre ne reflète pas le taux de publications par jour. Il arrive qu’il y ait plus de consultations alors que le contenu de la page Facebook est modeste. Et cela dépend de la nature du contenu publié sur la page Facebook. Donc il n’est pas important de publier maintes fois, mais de choisir le meilleur contenu pour attirer l’attention du public.

Ce même tableau confirme que le nombre de consultations de la page Facebook aboutit à plus d’interactivité avec le contenu via les différentes options : les mentions « j’aime », les commentaires et les partages. Il en découle que ce n’est pas le nombre des éléments publiés sur la page Facebook qui attire les fans, mais plutôt la qualité du contenu. Le type de contenu sera présenté dans le tableau suivant.

Photos Articles
Mosaïque FM 8,3 % 91,7 %
Shems FM 16,7 % 83,3 %
Jawhra FM 4,2 % 95,8 %

Tableau 4: Répartition des publications

D’après le tableau 4, nous remarquons que le pourcentage des articles dépasse celui des photos. Les pages Facebook des radios ont tendance à publier plus d’articles que de photos. Il s’agit des liens qui renvoient vers des textes complets publiés sur le site, traitants l’actualité. Il est à noter que les hashtags ont été utilisés par toutes les pages Facebook, à chaque fois qu’il y a une publication. Cela facilite la référence de ces pages selon les sujets traités.

Nombreuses sont aussi les recommandations fournies par l’outil LikeAlizer, que nous utilisons comme outil d’analyse, pour les trois pages Facebook étudiées.

En analysant la page Facebook de Mosaïque FM, il a été recommandé de débloquer la page pour permettre aux fans de communiquer avec les responsables de la radio, de créer des publications plus engageantes, de publier plus de photos et de poser plus de questions aux fans. Quant à la page Facebook de Shems FM, il est recommandé de débloquer cette page afin de permettre aux fans de communiquer avec les responsables de la radio, de poser plus de questions aux fans, de mentionner « j’aime » sur d’autres pages et interagir avec eux, de créer des publications plus engageantes et de publier plus de photos. Les fans de cette page semblent d’ailleurs répondre le mieux aux liens, notamment ceux qui sont diffusés entre 21h et minuit. Les mêmes recommandations ont été mentionnées pour la page Facebook de Jawhra FM.

Analyse des résultats

La présence de nouveaux terminaux numériques qui permettent aussi l’écoute, à savoir l’ordinateur, la tablette et le smartphone, ont fait modifier le paysage radiophonique tunisien. Ainsi, la distribution numérique via ces nouveaux supports permet à la radio d’élargir son audience en offrant de nouveaux services aux usagers de ces nouveaux supports (Coutard, 2001).

Dépassant aussi les ondes FM, les radios tunisiennes ont dévoilé un caractère interactif via les médias sociaux. « S’agissant des nouveaux usages, la radio apparaît bien placée pour la communication interactive, qu’elle pratique depuis longtemps avec le téléphone et le minitel, de plus en plus avec l’Internet et bientôt avec l’Internet mobile » (ibid : 6). Nous ne parlons plus de simples consommateurs d’informations tant qu’il y a une interaction entre le public et la radio via les différentes options : les mentions « j’aime », les commentaires et les partages.

À la radio tunisienne incombe aujourd’hui une nouvelle mission, vu qu’elle est appelée à renforcer son lien social avec ses auditeurs par les médias sociaux, afin de toucher un grand nombre, et ce, en appliquant une stratégie de communication digitale claire et efficace. Elle devra ainsi intégrer ses fans dans un processus de promotion digitale. Cela se manifeste par leur engagement ou le nombre de consultations. La performance du contenu publié est essentielle vu son effet sur le nombre de consultations de la page et le flux d’interactivité. C’est le taux d’engagement qui permet de mesurer la qualité des interactions avec ses fans.

Facebook a ainsi changé les pratiques professionnelles ainsi que les modes de réception de la radio. Il ne suffit plus d’annoncer les informations sur les ondes de la radio, mais il est possible de les publier sur le site et inviter les fans sur Facebook de lire vos publications sur le site, sauf qu’il faut choisir le contenu à publier. C’est la convergence médiatique qui implique la présence de la radio sur différents plateformes et supports. De plus, Facebook est un espace virtuel qui permet l’échange entre les fans et l’équipe et les responsables de la radio. Les auditeurs veulent aussi entrer en interaction avec eux, ce qui explique l’importance de leur poser de temps en temps des questions. Donc le modèle « mass-médiatique traditionnel » (Granier, 2001 : 56) s’enrichit d’une dimension nouvelle, conversationnelle. Il s’agit d’un « public interactif ». Ce public, fondé sur « la dimension participative » (ibid. : 55), dispose grâce aux médias sociaux d’outils conversationnels bien plus performants que ceux antérieurs du web.2.0.

L’auditeur d’aujourd’hui s’impose. Il écoute la radio et réagit. Si la radio cédait auparavant la parole à ses auditeurs sur les ondes de la radio pour un laps de temps limité, Facebook permet à ces auditeurs de s’exprimer sans contraintes spatio-temporelles. Ainsi, « les réseaux socionumériques confèrent la possibilité à l’usager de participer de manière active à la production des contenus médiatiques propres. Ils favoriseraient l’émergence de nouvelles relations interpersonnelles et l’enrichissement des relations existantes » (Proulx et Kwok, 2011 : 105). Plus encore, les auditeurs de la radio s’approprient la radio en participant à la création de contenu sur la page Facebook. Nous confirmons le passage de la simple utilisation vers l’appropriation (Breton et Proulx, 2002).

Ajoutons que la mise en place d’un poste de community manager demeure importante pour gérer le contenu et le trafic sur la page Facebook de la radio. Cela permettra le développement d’une communauté, fidèle à cette radio. D’ailleurs, le vrai défi pour la radio, de nos jours, est d’ordre éditorial et non pas technique. Cela est lié à sa capacité à éditer de nouveaux contenus, en adéquation avec les nouveaux usages du public sur les réseaux numériques (Breton et Proulx, 2002).

Par la suite, « à la réception classique, fixe ou mobile, s’ajoutent désormais une interactivité accrue, la consultation individualisée et le service à la demande » (idem: 6). C’est la consommation individuelle, basée sur des requêtes personnalisées et qui s’adapte aux exigences de l’auditeur, que commencent à développer de nos jours les radios en Tunisie. En tant qu’auditeur, vous n’êtes plus obligé d’être à l’écoute de la radio tant que des éléments enregistrés sont disponibles sur le site Internet et sur Facebook.

Conclusion

Aujourd’hui, à l’ère de la convergence médiatique, il n’est plus surprenant que « des radios de toutes sortes aient fleuri sur le Net en très grand nombre, qu’il s’agisse de radios déjà existantes ou de radios nées avec le Web (les « web radios »). La plus grande diversité règne, d’autant que le public a accès simultanément aux radios du monde entier » (Breton et Proulx, 2002 : 36).

En Tunisie, les radios se sont trouvées appelées à s’adapter au monde de l’informatique et des applications mobiles, en produisant un contenu radiophonique destiné à ses auditeurs via l’Internet et les médias sociaux. Nous parlons ainsi de « radionautes ». Cela s’intègre dans le cadre de la stratégie de la communication digitale qu’adoptent les radios, en présence des nouveaux terminaux numériques d’écoute à savoir le smartphone et la tablette. La question aujourd’hui, pour une radio, n’est donc plus de savoir si elle doit être sur l’Internet, mais plutôt la façon dont elle doit s’y positionner et la stratégie qu’elle doit adopter pour renforcer, améliorer son classement sur le Net et augmenter son taux d’audience.

Étant donné que l’Internet a pris une place prépondérante en termes de partage d’information, les radios en ont profité, mais chacune à sa manière. La radio est aussi « le fer de lance de la convergence. Le défi qui l’attend dans les années à venir dans un contexte de convergence des technologies et des terminaux sera de demeurer un média vivant, autonome et puissant en faisant preuve de pragmatisme, d’imagination et de professionnalisme face à la démultiplication des médias numériques » (Goulvestre, 2007 : 6).

En fait, le digital a créé des opportunités extraordinaires après avoir bouleversé la relation entre les radios et leurs publics. Aujourd’hui, les auditeurs sont en interaction directe avec les membres de la radio qui ont assimilé les enjeux d’une présence sur les médias sociaux. Ceci a été favorisé par le développement des médias sociaux à savoir Facebook.

Donc, être présent sur les médias sociaux est une opportunité pour les radios en Tunisie afin de développer leurs e-réputations et d’être proche du public. Par ailleurs, le contenu est au cœur de la stratégie de communication digitale de la radio. Il permet d’améliorer son référencement et d’engager plus de fans, afin d’augmenter son audience. Désormais, la prise en compte du public est devenue un élément crucial. Mais cela remet en question la pérennité de la radio classique, bouleversée par les nouvelles technologies au point que nous nous demandons si la convergence va renforcer l’existence de la radio traditionnelle ou va mettre fin à cette dernière puisqu’il est devenu possible d’écouter la radio sur l’Internet et les médias sociaux. Cette problématique pourra être le sujet d’une recherche postérieure, d’autant que les technologies de l’information et de la communication sont en évolution permanente.

Bibliographie

CHRISMENT Isabelle. Communication de groupes et dans l’Internet : Multicast IP, [En ligne], http://www.loria.fr/~ichris/Teaching/dea_04_multicastI.pdf Consulté le 15/10/2013.

COUTARD Anne. L’avenir de la radio à l’ère du numérique, Rapport à Madame la Ministre de la Culture et de la Communication en France, septembre 2001, [En ligne], http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/rapports/coutard/coutard.pdf Consulté le 15/01/2016.

BONNEVILLE Luc, GROSJEAN Sylvie et LAGACÉ Martine. Introduction aux méthodes de recherche en communication, Montréal : Les Éditions de la Chenelière, 2007, 238 p.

BRETON Philippe et PROULX Serge. L’Explosion de la communication à l’aube du XXIe siècle, Paris : La Découverte, 2002, 390 p.

CSA. « Évolution des modes de diffusion de la radio : quel rôle pour la radio numérique terrestre ? », janvier 2015.

GOULVESTRE Ann Maël. La radio dans le monde: état des lieux à l’heure du passage au numérique, Mémoire de master en droit, dirigé par DROUOT G., Faculté de droit et de science politique d’Aix Marseille, 2007.

GRANIER Maxence. Du contrat de lecture au contrat de conversation, Communication et Langages, n°100, 2001, pp. 51-62

INTERNET LIVE STATS, Internet Users. [en Ligne], Publié en 2014, http://www.internetlivestats.com/internet-users/ , consulté le 31/12/2014.

JOUËT Josiane. Usages et pratiques des nouveaux outils de communication, in Sfez L. (dir.), Dictionnaire critique de la communication, vol. 1, 1993, Paris : PUF, pp. 371-376.

JOUËT Josiane. Retour critique sur la sociologie des usages, in Réseaux, n° 100, Paris, 2000, pp. 448 – 521.

LE BOHEC Jacques. Dictionnaire du Journalisme et des Médias, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2010.

MEDIANET. « Chiffres clés de Facebook 2016 » [En ligne], http://blog.medianet.com.tn/2016/02/chiffres-cles-de-facebook-en-tunisie.html Consulté le 15/01/2016.

DE CERTEAU Michel. L’invention du quotidien, Tome 1 : Arts de faire, Paris : Gallimard, 1990.

MILLERAND Florence. Usages des NTIC : Les approches de la diffusion, de l’innovation et de l’appropriation, Commposite, 1998, [En ligne] http://www.commposite.org/index.php/revue/article/view/21/21, consulté le 14/01/2018.

RAYNAUD Gonzague et SCHIEGEL Jean Louis. Dictionnaire de sociologie, Paris : Le Robert Seuil, 2006 (1re édition en 1990).

PASQUIER Dominique. Culture lycéenne : La tyrannie de la majorité, Paris : Éditions Autrement, 2005.

PATRASCU Marcela. « Emergence de nouvelles pratiques info-communicationnelles entre rupture et continuité » [En ligne], publié en 2010, http://essachess.com/index.php/jcs/article/view/86, consulté le 07/07/2013.

PROULX Serge et KWOK CHOON Mary Jane. L’usage des réseaux sociaux socio numériques : une intériorisation douce et progressive du contrôle social, Hermès n°59, 2011, pp. 105-115.

SAMB Moustapha. Médias, acteurs et développement local en Afrique, Sud Langues n°14, décembre 2010, pp. 122-132.

WOLTON Dominique. McLuhan ne répond plus : communiquer c’est cohabiter, Paris : Éditions de l’aube, 2009, 121 p.

Notes

[1] De nombreux chercheurs en SIC se sont focalisés sur la théorie « des usages et des gratifications ». Notre article trouve ses origines dans les études de Michel de Certeau (1990), Florence Millerand (1998), Josiane Jouët (1993, 2000), Serge Proulx et Philippe Breton (2002) et Dominique Pasquier (2005).

[2] Alexa, « Top sites in Tunisia » [en ligne], URL: http://www.alexa.com/topsites/countries/TN, consulté le 5 mai 2016.

[3] Ces chiffres ont été notés le 7 avril 2016. Le nombre de fans de ces pages Facebook est toujours en évolution.

[4] LikeAlyzer, URL : http://likealyzer.com

Pour citer cet article

Référence électronique

Nouha BELAID, « La radio en Tunisie : pratiques et public sur les médias sociaux à l’ère de la convergence médiatique », RadioMorphoses, [En ligne], n° 3 – 2018, mis en ligne le « 20/05/2018 », URL :  http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2018/05/11/radio-tunisie-medias-sociaux/

Auteure

Nouha BELAID est éditrice de l’Observatoire Arabe du Journalisme et enseignante en journalisme et communication numérique à l’Université de la Manouba – Tunisie.

Courriel : belaid.nouha@gmail.com