Évolution des formats et modes d’expression radiophoniques

Nozha SMATI et Pascal RICAUD

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À la suite du précédent numéro consacré à la « numérisation de la radio: pratiques et perspectives », cette livraison propose à travers des études de cas français mais également anglais, espagnol ou brésilien de réfléchir à la manière dont le numérique affecte la radio et d’appréhender les transformations des formats et des modes d’expression radiophoniques par le déploiement des dispositifs numériques. Dans ce nouveau contexte transmédiatique et numérique le son est encore parfois au cœur de productions médiatiques comme en témoigne le fort développement des sites de podcasts (pure player) depuis deux ou trois ans en France (Slate, Binge Audio, BoxSons, Studio 404), et plus largement le foisonnement des créations sonores (Syntone, « La revue des podcasts »)[1].

La radio devient néanmoins un objet profondément hybride tant au niveau des formats multimédia qu’elle développe, qu’au niveau des usages et des pratiques : possibilités de consultation voire d’implication ou de participation de l’auditeur-internaute. Les divers articles réunis dans ce dossier tentent d’élucider cette hybridation dans un contexte de convergences médiatiques rendant de plus en plus difficile le fait de penser les médias séparément.

C’est à partir d’une analyse sociotechnique qu’on peut tenter de mieux cerner les « numérimorphoses » actuelles du média radiophonique qui s’est toujours caractérisé par une grande capacité d’innovation en étant le premier par exemple à permettre les pratiques en mobilité (grâce au transistor), ou en portant des technologies aujourd’hui banalisées : « sans transistor, pas d’informatique fixe ou mobile, sans radiodiffusion, pas de wifi ni de 4G, etc. » (Fauré, 2014). La radio se transforme en intégrant « de nouveaux supports (téléphones portables, tablettes, ordinateurs) », en se réinventant à travers « de nouveaux usages (en direct, en podcast, en streaming, par fragmentation) » (Equoy Hutin, 2017 : 30). Par ailleurs, l’intermédialité – si elle existe déjà depuis longtemps – pourrait de plus en plus devenir la règle pour toute œuvre fictionnelle sonore (ou même les documentaires avec les webdocs), en combinant l’apport de divers médias à l’intérieur même de l’œuvre. Il s’agit aussi de plus en plus d’intégrer l’usager ou l’utilisateur  comme élément pouvant agir sur le récit, sur le scénario, ou à travers ses capacités d’interprétation d’éléments (échanges de SMS, de messages sur les réseaux sociaux, profils Facebook …) lui permettant de reconstruire les portraits des personnages ou mieux les appréhender en l’absence de narrateur (Gournay, 2017 : 41).

Le dossier s’ouvre sur un texte de Sébastien Allain et Carine Bell qui, animés par le souci de préservation du principe d’écoute radiophonique, nous ramènent à interroger le potentiel d’interfaces visuelles type webdoc et leur capacité à « porter l’oralité des documentaires radiophonique d’antan ». Dans une démarche  documentaire et journalistique, cet article donne à voir quatre portraits interactifs sonores de personnalités du transmédia réalisés en 2014 qui explorent la capacité de la radio à s’inspirer des usages émergeant dans le contexte d’hybridation des formats. Les réalisations ici abordées participent du renouvellement du principe d’écoute propre au média et rendent compte également de dispositifs propices à la mutation de la posture de l’auditeur, devenu utilisateur et l’objet même du dispositif d’écoute, mettant en œuvre différentes stratégies de consultation. Cette mutation de la figure de l’auditeur – plus largement du public – pose la question de l’évolution de l’articulation entre l’instance de production et l’instance de réception ou de consultation, tant l’utilisateur est dans une posture participative et au cœur même ici des dispositifs scénaristiques et narratifs décrits par Sébastien Allain et Carine Bell. Cette approche expérimentale au niveau des formats cherche en effet à renouveler les modes d’usages au profit de la richesse de l’expérience utilisateur. Elle tranche ainsi avec l’injonction faite aux journalistes par leurs directions de créer les conditions de l’interactivité et solliciter une plus grande participation des publics sans qu’ils en aient forcément les moyens et le temps.

L’instance de production elle-même impliquant traditionnellement « divers acteurs ayant des rôles bien déterminés » au niveau de l’information, de la production de contenus (Charaudeau, 2006) n’apparaît plus aussi distincte de l’instance de réception et plus aussi lisible au niveau des acteurs qui y participent. L’expérience de la radio Ici et Maintenant décrite plus loin par Sébastien Poulain correspond aussi à un cadre expérimental in vivo (tant au niveau des formats que des technologies mobilisées) et resté largement confidentiel en termes d’audiences. Cette étude relate les possibilités offertes par la radio se caractérisant de plus en plus par un nouveau « régime de sa diffusion » (online et multimédia), et largement délinéarisée, modularisée et interactive (ou tentant de l’être).

En partant de l’expérience de la radio associative RIM et de la situation de la Radio Numérique Terrestre en France (RNT), Sébastien Poulain réinterroge en effet la notion de postradimorphoses dans une perspective critique permettant d’identifier ses enjeux et de nuancer ses promesses étant dépendantes de profondes évolutions techniques, économiques, sociales et politiques.. Les deux cas étudiés rendent compte de l’impact des nouvelles technologies sur la radio au niveau de la production et de la réception interrogeant ainsi la frontière du radiophonique. Aussi bien pour Ici et Maintenant que pour la RNT, ces changements technologiques radiophoniques en cours offrent un terrain d’investigation intéressant pour observer et analyser les nouveaux modes d’appropriation de ces technologies et la place qu’occupe l’auditeur. Ainsi les nouvelles « numérimorphoses » semblent tenir leurs promesses tant du point de vue de la création sonore (et du renouvellement des genres et formats), que du point de vue de l’utilisateur qui serait davantage l’équivalent d’un programmateur que d’un auditeur en fonction des possibilités d’interactions offertes par les contenus.

Toujours dans le contexte postradiophonique français, David Christoffel propose dans une volonté de conceptualisation et selon une approche critique,  de traiter de la délinéarisation. L’auteur questionne la pertinence d’une superposition de l’opposition (en termes de productions) entre l’industrie radiophonique et la création radiophonique (qui serait « artisanale ») et de la distinction entre flux et stockage (podcasts). La dimension artificielle de cette distinction bien qu’elle saute aux yeux à priori, existerait pourtant à travers les discours des auteurs multimédia réunis au sein de la société civile des auteurs multimédia (Scam). L’auteur pointe ainsi du doigt l’idée reçue selon laquelle le stockage (création de podcasts) offrirait « des espaces éditoriaux sémiotiquement plus favorables à des contenus valeureux [traduire : « plus créatifs ou originaux »] ». Cela mettrait en exergue une croyance largement techniciste dans notre société selon laquelle le mode de diffusion affecterait forcément les formats et contenus éditoriaux. Signe aussi qu’on se heurte bien souvent à la compréhension des métamorphoses médiatiques actuelles, tant « les frontières de la radio n’ont jamais été aussi floues et mouvantes » (Antoine, 2016 : 23).

Cette distinction entre deux logiques radiophoniques (de production et de diffusion) qui traverse finalement l’article de David Christoffel, se traduit par une réflexion intéressante sur la manière dont la radio délinéarisée (donc la modularité) pourrait mieux intégrer les usages multimédia déjà existants, « à venir ou imaginaires ». Il considère qu’avec ce nouveau mode de « distribution » « il ne s’agit plus tellement de capter l’écoute de l’auditeur, mais d’exciter son acquisition de contenus » par rapport à un public  qui a des « capacités à interagir dans un espace multidimensionnel, dans lequel la radio est installée dans un temps commun au jeu vidéo ou aux échanges sur messageries instantanées ».

Par rapport à ce constat, si on peut souhaiter que l’écoute attentive de la radio, celle qui crée une forme d’immersion chez l’auditeur et correspond plutôt à une écoute radiophonique structurée par l’habitude, ne disparaisse pas totalement, il ne s’agit pas cependant de « hiérarchiser les degrés d’attention à la radio », à partir du moment où comme le précise Hervé Glevarec « ils font partie d’usages possibles, voire prévus, de la radio » (Glevarec, 2017 : 81).

L’étude de Fatima Ramos Del Cano investit un autre terrain celui de l’offre en ligne des 4 radios généralistes françaises et espagnoles les plus écoutées[2], se concentrant sur une analyse des contenus proposés sur leurs sites internet en 2013-2014. L’enjeu pour ces radios autrefois exclusivement hertziennes consiste d’abord à proposer des formats et des contenus spécifiques, adaptés au web, et permettant de développer une offre personnalisée et suffisamment interactive pour intéresser et impliquer les utilisateurs. La radio doit donc être (re)pensée pour Internet. Cela fait longtemps comme le souligne l’auteure en faisant référence aux travaux de Christophe Deleu (1998) ou d’Emma Rodero (2002) que ses pages web ont cessées d’être de simples vitrines de ses contenus éditoriaux traditionnels. S’appuyant sur une riche bibliographie elle montre comment chercheurs français et espagnols ont réfléchi aux nouvelles formes de ce média dans un contexte de convergence digitale entre 1998 et 2013.

Si le développement et la consolidation du web 2.0 – mais pas forcément de médias 2.0 qui seraient plus que des médias enrichis – a transformé les modes d’accès et de consommation des contenus produits par les médias, il ressort en revanche de l’analyse de Fatima Ramos Del Cano que les ressources offertes sont peu exploitées par les radios étudiées, en particulier l’écoute à la demande et l’interactivité avec le public. En particulier l’auteure déplore l’absence d’espaces dédiés pour la production de contenus par les utilisateurs sur l’ensemble des stations limitant in fine leur participation à la création radiophonique.

Dans un autre contexte celui du Royaume-Uni, Katy Mcdonald et Guy Starkey s’attachent à évaluer l’évolution de la radio privée et ses répercussions sur la production de l’information et des contenus locaux. En exposant les exigences économiques, technologiques et réglementaires auquel est confronté le journalisme radio local dans ce pays, les auteurs examinent les conséquences de l’affaiblissement de la régulation de la radiodiffusion ainsi que de la centralisation du journalisme radiophonique dans des «hubs rédactionnels», largement utilisés par les différents groupes gestionnaires de radio au Royaume-Uni. Le travail journalistique local, in-situ se trouve remplacé par un travail dans une rédaction centralisée et éloignée de la zone de diffusion. Cette déterritorialisation de la pratique en termes d’enregistrement, de rédaction et de diffusion de l’information est rendue certes possible grâce aux nouvelles technologies faisant ainsi face à des défis essentiellement économiques. Cependant comme l’expriment les auteurs cette pratique déconnectée du terrain, de ses habitants et de ses spécificités réduit le travail du journaliste en une sorte de « journalisme Facebook » avec tout ce que cela implique sur la qualité de l’information et sur l’identité même du journaliste ; son rapport aux sources et à son public.    

La réduction des pratiques informationnelles à un journalisme de desk reposant de plus sur le travail d’un seul professionnel fournissant des flashs d’informations à différentes radios – supposément de manière différenciée – crée les conditions d’une standardisation non seulement des formats – forcément courts – mais également des modes de traitement des actualités locales. Se dessine finalement une forme de (re)centralisation de la production de l’information qui se traduit en partie par des informations « déconnectées de l’actualité ou assimilables à un agenda médiatique » avec un journaliste qui en une seule journée peut réunir la matière de reportages diffusés plus tard, le différé devenant une autre norme radiophonique. Si l’espace-temps de l’information semble bouleversé, l’accès à une offre diversifiée est une réalité soulignée par les auteurs avec la multiplication des chaînes musicales et de niche, favorisant une écoute plus partielle et ciblée.

Ces divers constats rappellent la réflexion d’Éric Scherer selon lequel « L’accès devient tout aussi, si ce n’est plus important que les contenus » (Scherer, 2015), non seulement pour le public qui picore l’information au gré des sollicitations et des supports qu’il utilise (smartphone, ordinateur, téléviseur, radio …) tout au long de la journée, mais aussi pour les nouveaux journalistes. Ces derniers se contentent le plus souvent de relayer l’information à partir de multiples sources et notamment à partir des réseaux sociaux. Face à ces phénomènes de recentralisation et standardisation du traitement de l’information par des journalistes radio, dans un contexte où les publics locaux peuvent trouver de l’information locale à partir d’un nombre plus important de sources grâce à Internet et aux applications mobiles, qu’en est-il pour les radios communautaires et associatives ? Ana Cristina Suzina tente d’y répondre à travers l’observation de la situation des radios communautaires et associatives au Brésil. Elle expose la manière dont elles font usage des ressources numériques dans un contexte de profondes inégalités face à la puissance des médias privés et de gros groupes médiatiques monopolisant le secteur. En explorant un ensemble de rapports d’expériences de radios dites « populaires » et destinées aux classes les plus modestes, l’auteure analyse l’évolution de ces stations selon trois dimensions : les aspects techniques, les dynamiques de mise en réseau (dimension collaborative) et les perspectives de changement social.

D’un point de vue technique, si les ressources digitales se heurtent à des difficultés d’équipement ou de connexions à Internet, les radios parviennent néanmoins à réduire leurs coûts de production par des échanges ou des coproductions (programmes collectifs). Par ailleurs, l’usage d’Internet et des réseaux sociaux est parfois tourné vers la captation de nouveaux publics par l’intégration de nouveaux contenus, de nouveaux thèmes, voire par une adaptation du média aux nouveaux usages (par exemple la création d’une application sur smartphone pour un jeune public). L’auteure relate en outre le processus collaboratif mis en œuvre à travers des coopérations permettant soit d’élargir la diffusion à une plus large communauté, soit pour des stations locales d’accéder à des banques de programmes pouvant intéresser leurs publics. Concernant l’appropriation des radios par les publics, Ana Cristina Suzina tout en soulignant les limites d’évaluer réellement le degré et l’impact de la participation des auditeurs à la production des contenus, met en lumière l’apport du web pour les radios hertziennes. Le territoire du web a permis à ses radios de se libérer d’un cadre législatif coercitif et, en conséquence, de mieux capter leurs audiences originelles et même de pouvoir les dépasser.

Poursuivant la réflexion sur l’évolution de la radio, Radiomorphoses réserve son troisième numéro aux mutations et enjeux de la radio en Afrique au XXIème siècle. Le secteur, dans cet espace spécifique et privilégié du média radiophonique, connait des mutations profondes structurelles, technologiques, politiques et sociales que ce prochain dossier thématique propose d’éclairer dans la perspective d’évaluer leur impact sur les modalités de fonctionnement du média, sur les pratiques et les usages tout en interrogeant le rôle politique et social des radios en ce début de siècle autant dans des pays de Afrique subsaharienne que de l’Afrique du Nord.

Bibliographie

ANTOINE Frédéric. Radio : à la recherche d’une définition, in ANTOINE Frédéric. (dir.), Analyser la radio : méthodes et mises en pratique, Louvain-la-Neuve, de Boeck, 2016, pp. 20-24.

CHARAUDEAU Patrick. Discours journalistique et positionnements énonciatifs. Frontières et dérives, In Énonciation et responsabilité dans les médias. Semen, [en ligne], n° 22, 2006, consulté le 10 octobre 2017. URL : http://semen.revues.org/2793

DELEU Christophe. Les médias et I’lnternet en France. Les Cahiers du Journalisme, 4, 1998, pp. 172-203.

EQUOY HUTIN Séverine. Penser et analyser la numérimorphose des écritures radiophoniques. Les Cahiers de la SFSIC, 14, Juin 2017, pp. 28-36.

FAURÉ Laurent.  Analyser les pratiques discursives radiophoniques : nouveaux enjeux et perspectives, Cahiers de praxématique [En ligne], 61 | 2013, mis en ligne le 01 janvier 2014, consulté le 22 octobre 2017. URL : http://praxematique.revues.org/2429.

GLEVAREC Hervé. « Ma radio » : attachement et engagement, INA Éditions, 2017, 119 p.

GOURNAY Aurélia. Émergence de nouveaux modes de narration et de réception dans les séries TV : de l’inter- à la méta-médialité dans Sherlock et Black Mirror. Les Cahiers de la SFSIC, 14, Juin 2017, pp. 37-45.

RODERO Antón Emma. La radio en Internet: El reclamo de un nuevo producto radiofónico diseñado para la red. Actas III Congreso Nacional de Periodismo Digital. Huesca, España (Vol. 17), 2002.

SCHERER Éric. A-t-on encore besoin des journalistes ? (Manifeste pour un « journalisme augmenté »), PUF, 2015, 208 p.

Notes

[1] Pour l’Espagne il s’agit de OndaCero, Cadena SER et la COPE, pour les privées,  et de la radio publique Radio Nacional de España (RNE).  Pour la France ce sont des stations de radio privées (RTL, Europe 1) et deux radios publiques (France Inter et France Bleu) dans le cas français.

[2]« La revue des podcasts », Syntone, http://syntone.fr/chroniques/la-revue-des-podcasts/

Pour citer cet article

Référence électronique

Nozha SMATI, Pascal RICAUD, « Métamorphoses des formats, des modes d’expression et pratiques à l’ère du numérique », RadioMorphoses, [En ligne], n°2 – 2017, mis en ligne le «22/10/2017», URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2017/08/04/introduction/

Auteurs

Nozha SMATI est enseignante en sciences de l’Information et de la Communication,  Université Lille 3, chercheuse associée au laboratoire GERiiCO (Lille 3) et à l’Équipe GRECOM-LERASS (Toulouse 3).

Courriel : nozha.smati@univ-lille3.fr

Pascal RICAUD est Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication, Université François Rabelais de Tours, Équipe PRIM.

Courriel : pascal.ricaud@univ-tours.fr