Connexions, de l’auditeur de la radio à la naissance d’une communauté

Vinciane VOTRON

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Résumé

Qui sont les auditeurs qui réagissent à la radio ? Cet article propose un portrait des personnes qui interviennent dans Connexions, une émission d’information de la RTBF. En six émissions diffusées en mars 2013, nous avons pu identifier près de 300 auditeurs. Plus de la moitié ont accepté de répondre à notre questionnaire. Quels sont leurs points communs ? Quelles sont leurs motivations ? Leur interaction favorise-t-elle la création d’une communauté en marge de l’émission ? Et si oui, le rôle des auditeurs est-il en train de changer ? Le rapport entre le pôle production et réception de la radio pourrait tendre vers une certaine horizontalité.

Mots-clés   : Radio, interaction,  communauté,  auditeurs, portrait

 

Abstract

Who are the listeners who intervene to give their opinion on the radio ? This paper offers a portrait of the people interacting during the RTBF radio information program Connexions. In March 2013, weattended six broadcasts and were able to identify almost 300 listeners. More than half of them agreed to fill out our questionnaire. What are their commonalities ? What are their motivations ? Do they promote, through their interactions, the creation of a community, next to this program ? In that case, is the role of the listeners going to change ? The relationships between the production and the reception divisions could tend to become horizontal.

Keywords : radio, interaction,   community,   listeners, portrait

 

Resumen

¿Quiénes son los auditores que reaccionan en la radio? Este artículo propone un retrato de las personas que intervienen en Connexions, un informativo de la RTBF. En seis programas de marzo de 2013, hemos identificado a cerca de 300 auditores. Más de la mitad de estos aceptaron contestar a nuestro cuestionario. ¿Qué tienen en común? ¿Cuáles son sus motivaciones ? Favorece su interacción la creación de una comunidad en margen  del programa?  Y si es así, ¿está cambiando el papel de los auditores? La relación entre el polo productivo y el polo de recepción pudiese tender a una cierta horizontalidad.

Palabras clave : radio,  interaccion,  comunidad, auditores, retrato

 

Qui sont les auditeurs qui réagissent à la radio ? On connaît leur prénom, parfois le lieu où ils habitent ; on reconnaît la voix de certains, mais c’est à peu près tout ce qu’on en sait. Et pourtant, donner la parole aux « anonymes » (Deleu, 2006) est une pratique qui existe depuis les débuts de la radio. Un siècle plus tard, leur statut a-t-il évolué ? L’auditeur du XXIème siècle n’est plus celui qui écoute un programme, assis à côté du poste. Aujourd’hui, les moyens de communication sont plus nombreux et variés pour prendre contact avec les émissions interactives. L’auditeur peut plus facilement relayer des informations. Assistons-nous dès lors à la naissance d’une communauté d’auditeurs actifs, qui réagissent sur les ondes, se répondent sur les réseaux sociaux et participent à la création de l’émission ? Nous tenterons de dresser le portait de ces auditeurs actifs, d’analyser leurs motivations en se concentrant sur leur démarche plutôt que sur le contenu de leurs interventions. Ces auditeurs ont-ils pris une place dans le paysage radiophonique, au point de les rendre indispensables ?

Si les débuts de la radio ont surtout accordé la parole à des anonymes dans des émissions de jeux ou de divertissement (Deleu, 2006) ; aujourd’hui, cette parole profane envahit aussi le domaine de l’information, jusqu’ici réservée à des journalistes professionnels. En nous appuyant sur la classification établie par Nicolas Becqueret (2006), nous avons décidé de nous concentrer sur les émissions qui respectent un contrat d’information. Il y a un apport cognitif : le média veut transmettre un savoir à l’auditeur à propos de faits d’actualité. Le mécanisme d’interaction permet-il de diffuser une information dans un sens inversé (de l’auditeur vers le média) ? La radio tendrait-elle vers l’horizontalité dans ses rapports aux auditeurs ? Et dans les faits, prennent-ils la place des journalistes, des invités ou restent-ils cantonnés à un rôle précis dans cet échange ?

C’est le cas de l’émission Connexions proposée lors de la matinale 7h-9h entre 2011 et 2014, sur La Première, chaîne publique d’information de la RTBF en Belgique francophone. Entre 8h30 et 8H55, les auditeurs réagissent par téléphone, par email ou sur les réseaux sociaux. La veille vers 17h, une question, liée à une thématique d’actualité politique au niveau national ou international voire qui touche des sujets de société, est formulée et postée sur les réseaux sociaux. Un journaliste anime la discussion sur le fil Twitter de l’émission et sur la page Facebook. Le lendemain matin, il reçoit un invité en studio. Il relaye également les interventions des auditeurs et des internautes, en direct ou indirectement au travers de la lecture d’un tweet ou d’un commentaire posté sur Facebook.

L’article se concentrera sur les auditeurs de cette émission, mais dans le cadre de notre thèse[1], nous avons étudié d’autres programmes qui offraient également cette parole au public. Il est pratiquement impossible d’étudier l’ensemble de la population des auditeurs qui réagissent dans les émissions d’information interactives : « Les populations visées sont en général plus vastes et aussi plus dispersées. Il devient difficile d’entrer en relation avec tous les membres » (Jones, 2000 : 175). Il s’impose alors de ne prendre contact qu’avec une partie d’entre eux, en constituant un échantillon représentatif. Nous avons suivi cette logique pour établir notre corpus. Sur un mois déterminé à l’avance, nous avons assisté aux émissions chaque jour de la semaine (une le lundi, une le mardi, etc.) avec un total de six éditions, sans privilégier les thématiques susceptibles d’engendrer une interaction plus intense. Nous ne connaissions d’ailleurs pas la thématique du jour avant de venir assister à l’émission. En tout, nous avons assisté à six émissions de Connexions en mars 2013 et nous avons récolté les coordonnées téléphoniques de 299 personnes différentes. Parmi elles, 164 personnes ont accepté de répondre à notre questionnaire, ce qui nous donne un taux de réponse de 54,84%.

L’article tentera de cerner les différents profils de ces auditeurs actifs, l’usage qu’ils font des médias et les motivations qui les poussent à réagir. De quoi se sentir intégrés dans une communauté, au sens où les membres du groupe consomment les mêmes produits médiatiques, en partagent les usages et les valeurs et les affichent comme signe d’appartenance ?

Portraits des auditeurs actifs

Moyens de communication utilisés, âge et sexe des auditeurs actifs

Le dispositif de Connexions permet aux auditeurs de contacter l’émission au travers de différents moyens. Il s’avère que 43,9% (72/164) ont réagi par téléphone ; au niveau des réseaux sociaux, 38,4% (63/164) ont tweeté et 18,9% (31/164) ont posté des messages sur Facebook ; enfin, 9,1% (15/164) des personnes interrogées ont utilisé le site internet de l’émission pour envoyer leurs commentaires. Seuls 6% alternent les moyens de communication, à savoir la plupart du temps soit Facebook, soit Twitter ou laissent un message sur le répondeur à l’invitation du journaliste après avoir discuté avec lui sur les réseaux sociaux.

L’utilisation de tel ou tel moyen de communication n’est pas anodine. Au fil de notre analyse, nous avons pu établir des catégories d’auditeurs au regard des moyens de communication utilisés. Chaque personne justifie l’usage du téléphone, des réseaux sociaux ou du site internet par habitude ou pour une question de facilité d’accès. Toutefois, les nouvelles technologies permettent de toucher un public plus averti avec des objectifs établis dans la démarche de prise de parole.

Le téléphone reste le moyen privilégié des auditeurs pour atteindre la station de radio. Mais c’est plus de la moitié des femmes qui décrochent leur combiné (26/45 femmes) pour entrer en contact avec l’émission. C’est aussi le moyen le plus utilisé par les personnes âgées de 65 ans et plus (21/27). Ce moyen de communication, le plus ancien et le plus classique, reste très lié à la radio. La filiation entre la technologie du téléphone et la création de la radio en atteste. Ne parlait-on pas de la TSF (Télégraphie sans fil) pour désigner les premiers essais radiophoniques ? Dès les débuts de la radio, le téléphone occupe une place de choix « parce que le téléphone coûte moins cher et permet à une personne située à distance de s’exprimer dans le poste » (Deleu, 2006 :23). Et aujourd’hui, il garde autant de poids parce que la radio ne peut exister sans le son. Les auditeurs soulignent la facilité d’utilisation du téléphone par rapport aux technologies plus avancées. Marie, 50 ans, employée, originaire de Tournai, téléphone à l’émission Connexions : « Je préfère, c’est de ma génération » ; Jean-Marie, 55 ans, employé, originaire de Liège : « Le téléphone, c’est plus facile. Je n’aime pas ce qui est moderne. Je n’aime pas la technologie. »

Toutefois, de nouveaux moyens de communication émergent, tels que les réseaux sociaux et le site internet. Le graphique ci-dessous illustre parfaitement les différences d’utilisation des moyens de communications en fonction du sexe. De manière générale, les auditeurs actifs sont majoritairement des hommes (119 hommes pour 45 femmes). Mais la tendance s’alourdit lorsque les auditeurs utilisent les outils numériques pour entrer en contact avec l’émission. 54tweetos sur 63 sont des hommes. En ce qui concerne les courriels, 14/15 sont envoyés par des hommes. Le réseau social Facebook est le seul à se rapprocher de l’équilibre avec 14 femmes pour 17 hommes.

Graph 1    Graphique 1 : Répartition des répondants selon leur sexe et le moyen de communication utilisé

Le moyen de communication utilisé dépend aussi de l’âge des auditeurs actifs.

Graph2     Graphique 2 : Proportion des répondants en fonction de leur âge et de leur moyen de communication

Deux grandes tendances émergent dans ce graphique : Twitter est fortement utilisé par les jeunes ; l’utilisation du téléphone augmente avec l’âge et est le seul moyen de communication utilisé par les plus de 80 ans. Les e-mails, eux, ne sont plus du tout utilisés par la jeune génération mais le sont par les plus âgés. Au niveau de Facebook, c’est le moyen de communication qui rassemble le plus de générations. La tranche d’âge la plus représentée des auditeurs actifs se situe entre 35 et 65 ans, ce qui correspond à l’audience cible de La Première[2].

L’émission Connexions a voulu s’adresser aux jeunes, majoritairement présents sur les réseaux sociaux. L’utilisation de ces outils numériques a permis de toucher une audience plus jeune, active principalement sur Twitter. François, 31 ans, tweetos de Connexions explique pourquoi il utilise Twitter : « C’est une question de rapidité dans l’échange et le débat. La formule doit être concise et courte ». Les tweetos sont particulièrement attentifs à l’interaction générée sur Twitter. Mickaël Bouvy, 36 ans, employé, originaire du Luxembourg est un habitué de l’émission Connexions. Pour lui, « Twitter est plus interactif, cela donne la possibilité d’interagir avec certaines personnes qu’on ne connaît pas ». Alexandre, 54 ans, producteur de télé, originaire de Bruxelles insiste sur le côté  interactif : « C’est horizontal. Tout le monde est sur le même pied. ». À cet égard, l’usage des réseaux sociaux modifie les relations entre les auditeurs et la radio et crée un public connecté : « Les auditeurs anticipent/continuent une discussion sur les réseaux sociaux sur les thèmes introduits par le programme radiophonique, en ajoutant des commentaires, du contenu, des liens, des références, des citations ou des suggestions » (Bonini, 2014 : 9). Les auditeurs apportent ici de l’information qu’ils partagent directement avec les autres usagers des réseaux sociaux, relayés à l’antenne par le journaliste.

Usages des médias des auditeurs actifs

Appartenance à un parti politique et médias utilisés

Les auditeurs qui réagissent sont-ils des simples anonymes ou parmi eux, certains hommes et femmes politiques se glissent-ils pour faire passer une idée, prendre le pouls de l’électorat ou clarifier certains dossiers ?

Graph3      Graphique 3 : Lien politique des répondants en fonction des moyens 
                    de communication utilisés

À première vue, le non l’emporterait. Toutefois, 59/164 se disent proches d’un parti politique (militant, sympathisant, membre, représentant) dont 23 par téléphone ; 24 sur Twitter, 11 sur Facebook et 6 par mail. Si la majorité d’entre eux prennent la parole en leur nom propre, il ne faut toutefois pas écarter le fait que certains utilisent cette émission comme une vitrine personnelle ou à des fins électoralistes.

Les auditeurs actifs sont-ils des usagers « multimédias », au sens strict du terme ? Premier constat, la majorité des auditeurs (87/164) ne réagissent dans aucun autre média que l’émission Connexions. D’autres (73/164) n’hésitent pas à donner de la voix dans d’autres émissions radios interactives, que ce soit sur la même chaîne (Le Forum de Midi, Tout autrechose), sur d’autres chaînes publiques (Vivacité, C’est vous qui le dites) ou des chaînes concurrentes (RTL, Les auditeurs ont la parole).

graph4          Graphique 4: Utilisation d'autres supports médiatiques

Certains auditeurs actifs restent fidèles à une émission : une relation de proximité s’installe alors entre celui qui écoute, le programme en question et la chaîne qui le diffuse. D’autres auditeurs n’hésitent pas à changer de station pour donner leur avis sur des ondes différentes.

En ce qui concerne les utilisateurs des réseaux sociaux, on observe qu’ils sont également actifs sur d’autres supports (Forum, blog, émissions de télévision) en produisant eux-mêmes du contenu via des plateformes interactives. Les tweetos sont actifs sur la toile et semblent connaître très clairement le fonctionnement des médias. Le courrier des lecteurs est, lui, moins utilisé.

Fréquence d’écoute et d’intervention

Les auditeurs actifs sont des fidèles qui écoutent l’émission tous les jours, voire plusieurs fois par semaine. Seules quelques personnes prétendent avoir écouté l’émission par hasard avant de donner leur avis. Enfin, une petite catégorie d’auditeurs assure ne jamais écouter l’émission sur les ondes. Ce sont majoritairement les internautes qui se donnent rendez-vous sur le fil Twitter ou la page Facebook de l’émission afin de discuter de la question, sans toutefois faire le pas vers le média d’origine, à savoir la radio.

Graph5                   Graphique 5 : Fidélité des auditeurs actifs

Les auditeurs connaissent les animateurs, la mécanique de l’émission et peuvent se prévaloir d’une certaine compétence médiatique, qui leur sert à adapter leur discours aux exigences de chaque format d’émission. On peut identifier quatre éléments qui forment cette compétence médiatique : la critique des médias ; la connaissance des médias et du système médiatique ; l’usage des médias en incluant la participation interactive à travers les médias et la capacité à produire un contenu médiatique créatif et innovant. Mieux les auditeurs connaissent un média, une émission ; plus ils auront tendance à participer en produisant du contenu.

Parmi les auditeurs actifs, nous avons créé trois catégories : les occasionnels qui ont réagi une seule fois sur les six émissions étudiées ; les réguliers (entre deux et trois fois sur les six) et les assidus (quatre et plus).

Graph 6       Graphique 6: Fréquence d’intervention des auditeurs actifs en  
                    fonction du  moyen de communication utilisé

Ce sont les occasionnels qui réagissent le plus souvent et ce, principalement au téléphone. En ce qui concerne les réguliers et les assidus, c’est-à-dire les habitués de l’émission, ils sont beaucoup plus présents sur Twitter. Cette différence peut aussi s’expliquer par les usages entre les différents moyens de communication. Nous qualifierons le téléphone de média discontinu car, au contraire des réseaux sociaux, il ne permet pas une connexion continue avec l’émission. Les utilisateurs des réseaux sociaux, eux, en général, restent connectés en permanence sur Facebook ou Twitter. Cette facilité d’usage permet une spontanéité dans la réaction des tweetos, encouragée par l’émulation du noyau dur de l’émission. Ils sont une poignée d’auditeurs à se donner rendez-vous sur Twitter pour discuter de la question du jour. Chacun donne son point de vue, des échanges se créent et certains franchissent même le pas de prolonger la discussion dans la vie réelle. La chaîne de radio a aussi voulu profiter de cette connivence entre les auditeurs en les invitant à un petit-déjeuner à la radio : rencontre des animateurs et intervention des auditeurs en direct, dans le studio. Le média renforce ainsi le lien social qui unit les auditeurs et les producteurs de l’émission. De quoi dessiner les contours d’une communauté.

Statut autoproclamé

À quel titre les auditeurs actifs réagissent-ils ? En majorité (124/164), les auditeurs actifs réagissent en tant que « Monsieur et Madame tout-le-monde » et ce, quel que soit le moyen de communication utilisé. Toutefois, une catégorie émerge : celle des spécialistes. Ils sont une quarantaine à se présenter à la radio à titre d’expert en la matière. D’expert, ils n’en ont en fait pas vraiment le titre, ils affichent plutôt une connaissance du terrain, une pratique professionnelle, ancrée dans leur vie quotidienne. Ils savent de quoi ils parlent puisqu’ils vivent la problématique dans leur vie de tous les jours. Ces auditeurs dits spécialistes ont pour objectif de faire profiter de leurs connaissances à l’ensemble de l’audience de l’émission. Nous pouvons observer une inversion quant à l’origine de l’apport cognitif. Ce n’est plus le média en tant que tel qui informe ses auditeurs, mais les auditeurs qui s’informent entre eux. Le média garde toutefois le contrôle de cet échange.

Grap7      Graphique 7 : Répartition des "spécialistes" selon le moyen de 
                    communication utilisé

Twitter semble être le lieu de rendez-vous de ces spécialistes qui, ils ne s’en cachent pas, appartiennent aussi parfois à des lobbies tels que des partis politiques, des syndicats, des ONG  et qui par ce biais entendent faire passer un message. Nous y reviendrons.

Interventions des auditeurs actifs

Base de leur réaction et type d’intervention

La plupart des auditeurs réagissent lorsqu’ils connaissent le sujet. Viennent ensuite le partage d’émotion et l’expérience de vie quotidienne. Il est à noter que Twitter semble être le moyen le plus adéquat pour communiquer ses connaissances, ce qui peut paraître paradoxal, au vu du nombre limité des caractères (140). Nous retrouvons ici les experts de terrain qui rectifient une information sur la thématique qu’ils affectionnent.

graph8                    Graphique 8 : Base de la réaction des répondants

Il est évident que la plupart des auditeurs actifs appellent, tweetent, envoient des mails ou utilisent Facebook pour donner leur avis. Certains font plus que donner leur avis : ils avancent une réflexion, émettent des suggestions en s’appuyant sur des informations qu’ils donnent au public. Celles-ci prennent parfois la forme d’une question, surtout sur Twitter ; mais souvent cette question révèle un avis bien tranché sur la question. Le témoignage reste une manière d’interagir à la radio et plus spécifiquement au téléphone. Certains n’hésitent pas non plus à prendre leur combiné pour rectifier une information. Ainsi, Gaëlle affirme : « Généralement, je réagis à des commentaires complètement faux » ; tout comme Geoffroy : « Quand j’entends des grosses conneries, des erreurs, de la manipulation politique ». Enfin, les messages « clin d’œil » sont typiques de la twittosphère qui collectionne les bons mots de ses internautes.

En réalité, on assiste à « un glissement d’un régime de questions vers un régime d’opinions » (Deleu, 2006 : 104). Jusque-là, l’auditeur d’émissions plus anciennes telles que Le téléphone sonne était perçu comme « celui qui pose des questions à des spécialistes et pas comme celui qui a une opinion à faire partager » (Deleu, ibid). Auparavant, celui qui passait sur antenne était considéré comme « une personne en quête d’un savoir, que les spécialistes de l’émission détenaient et acceptaient de lui transmettre, confortant la radio dans sa mission traditionnelle d’information et d’éducation » (Deleu, ibid). Donner son avis, « ne faisait pas partie des mœurs de la radio ».

Motivations des auditeurs actifs

Pourquoi les auditeurs actifs décident-ils de décrocher leur téléphone, d’envoyer un mail, de poster un commentaire sur Facebook ou sur Twitter ?

Faire entendre son avis

Une des tendances générales est la possibilité pour les auditeurs de pouvoir dire ce qu’ils pensent à un plus grand nombre. Les auditeurs y voient un porte-voix pour leurs idées. Anne, 40 ans, de La Louvière prend régulièrement la parole dans Connexions : « Je ne peux pas m’en empêcher. C’est dans ma nature. Je défends mes idées. Il faut qu’elles soient entendues. »

Débat contradictoire

Une partie des auditeurs va plus loin : non seulement ils aiment donner leur avis, mais ils veulent confronter leurs idées à celles des autres. Danielle, 54 ans, Liège, Connexions : « J’aime bien débattre, discuter, échanger des idées et voir aussi le point de vue des autres. Parfois je dis l’inverse de ce que je pense pour provoquer le débat ». Lars Nyre et Brian O’Neill mettent en avant la notion d’attraction sociale : «altruisme, morale ou sens du consensus» (2012 : 211). En général, ces intervenants aiment participer au débat démocratique. Ces espaces dédiés à la parole du citoyen permettent à tout un chacun de dialoguer, d’échanger et ce, notamment grâce aux réseaux sociaux. Les tweetos sont assez friands de cette nouvelle manière de communiquer. Mickaël, 36 ans, originaire du Luxembourg, avoue se remettre en question au contact des autres auditeurs de Connexions : « Donner mon point de vue, avoir l’occasion de connaitre le point de vue des autres. C’est intéressant d’avoir des pensées avec d’autres, c’est en discutant avec d’autres  qu’on se rend compte qu’on est à côté de la plaque ».

Correction

Nous l’avons déjà dit, la plupart des auditeurs actifs réagissent quand ils connaissent bien le sujet. S’ils entendent des propos incorrects, ils ne peuvent rester inactifs. Ils décrochent leur téléphone, envoient un message en donnant des informations précises ou en corrigeant les erreurs entendues à l’antenne. Gaëlle, 35 ans, de Bruxelles réagit occasionnellement dans Connexions : « Généralement, je réagis à des commentaires complètement faux ou parce qu’on m’interpelle. Je ne réagis pas de manière altruiste. »

Aspect ludique

L’aspect ludique est très présent sur Twitter. Les réflexions des tweetos sont souvent empreintes de second degré et de bons mots. Christophe explique sa démarche: « Par jeu, parce qu’il n’y a pas de différence entre les gens dans une conversation sur Twitter ». Philippe ne cache pas ses intentions : « Pour ajouter du bruit au bruit. Pour apporter un angle différent, une autre lumière, pour dire une bêtise et détendre l’atmosphère (…) ».

Rester en relation

Intervenir dans ces émissions donne la possibilité de dialoguer, de discuter, de tisser des relations sociales que les auditeurs n’auraient pas dans la vie réelle. On retrouve ici la vocation relationnelle de la radio « à qui on parle ». La radio reste un moyen de tisser du lien social. C’est aussi une façon pour les auditeurs de garder un pied dans la vie « active », comme Marie-Claude : « J’ai cessé d’avoir une vie active. Je n’ai pas voulu m’isoler du monde et être une femme « casserole ». Déjà enfant, j’aimais débattre : chacun donnait son idée. Mes parents étaient assez actifs. J’ai été baignée là-dedans. Il y a un besoin de vie sociale ».

But politique

Nous l’avons mentionné plus haut, un tiers des répondants sont proches d’un parti politique. Tous ne défendent pas les couleurs de leur parti, mais certains ne s’en cachent pas. Leur intervention vise à « promouvoir un certain système politique et les valeurs plus ou moins contestées pour le développement de la société » (Nyre and O’Neill, 2012 : 214).

Benoit ne cache pas ses visées : « Je suis un homme politique : la mise à l’agenda d’un sujet par Connexions permet de s’exprimer sur un sujet ou de rectifier quelque chose qui peut être présentée de manière partielle » ; tout comme Patrick : « Il faut être présent sur Twitter, il faut exister politiquement. Pour la visibilité des opinions du parti, c’est professionnel ».

Outre les formations politiques, d’autres organisations ont bien compris l’utilité de cet outil. Syndicats, ONG et autres lobbies se bousculent sur la toile et sur la twittosphère pour exister. C’est le cas de Nicolas : « Dans le cadre de mon boulot, je dois défendre le point de vue des ONG. Même si j’ai tendance à être un citoyen actif et responsable, mon rôle est de défendre mon point de vue dans les médias ». Ces leaders d’opinion s’affrontent sur le terrain médiatique et ont tendance à cliver les débats.

Intérêt personnel

Sur les réseaux sociaux, chaque intervenant a le même poids que les autres. Dès lors, certains y voient une opportunité afin de faire entendre leur point de vue. Isabelle ne fait pas de mystères sur ses intentions : « Cela fait trois ans que je tiens un blog. J’essaye de me faire entendre, mais le dialogue n’a pas lieu. Quand on a une opinion, il faut savoir se faire entendre, donc j’essaye de passer dans Connexions ».

Cette forme d’activisme serait caractérisée par le désespoir de certaines communautés d’auditeurs de ne pas se retrouver dans la programmation des médias, que ce soit par rapport à leur manière de penser ou leurs histoires, soit les fondements de la construction d’une identité.

Conclusion

Les premiers résultats de cette analyse nous montrent que les personnes qui réagissent dans ces émissions interactives sont majoritairement des hommes, informés, actifs dans les médias, fidèles à l’émission et qui ont une connaissance des sujets mis sur la table. Bref, ces émissions attirent un public initié : initié au sujet, à la technique, aux médias, à la parole publique.

Ces auditeurs réagissent toutefois avec des objectifs différents. Plus leur implication semble importante, plus on tend vers la création d’une communauté. En passant à la radio, l’auditeur pose un acte d’engagement, qui prend sens dans sa vie de tous les jours, qui le révèle dans la sphère publique, en ralliant d’autres membres de la communauté. Geoffroy Patriarche (2008) développe la notion de communautés d’usagers « dont les sous-cultures propres se ressourcent dans les significations, les compétences et les usages que partagent les membres du groupe et qu’ils affichent comme autant de signes d’appartenance » (Patriarche, 2008 :192). La communauté est basée sur le partage et l’adhésion, à travers la consommation, des goûts et la pratique en lien avec un produit média : « La communauté est le lieu où les pratiques sociales de signification et de fabrication de sens se coordonnent autour de suppositions et de pratiques partagées de communication » (O’Neill, 2014 :160). Un phénomène qui se remarque surtout avec les utilisateurs des réseaux sociaux qui veulent faire passer un message afin qu’il soit relayé vers les décideurs.

Au regard de cette étude, les échanges sur les réseaux sociaux, en marge de l’émission radio, (que ce soit entre auditeurs ou entre auditeurs et journalistes), tendent à l’horizontalité. Les intervenants le font sur un pied d’égalité, même si c’est le journaliste qui choisit de relancer tel auditeur ou de solliciter tel autre afin qu’il laisse un message sur le répondeur. Il s’inspire directement des débats du net pour établir sa conduite de l’émission. Les internautes se sentent alors valorisés et intégrés dans une communauté.

Bibliographie

BECQUERET Nicolas. Un modèle d’analyse du discours des émissions interactives, in Recherches en Communication, ANTOINE Frédéric, Les nouvelles voies de la radio, n°26, Louvain-la-Neuve : 2007, pp. 203-223.BONINI Tiziano. The new role of radio and its public in the age of social network sites. First Monday, peer-reviewed journal on the internet [En ligne], consulté le 31/08/2016, http://firstmonday.org/article/view/4311/4093#author

DELEU Christophe. Les anonymes à la radio. Usages, fonctions et portée de leur parole, Bruxelles : De Boeck, 2006, 232 p.

JONES Russel. A. Méthodes de recherche en sciences humaines, Bruxelles : De Boeck, 2000, 332 p.

NYRE Lars et O’NEILL Brian. For and against Participation: A Hermeneutical Approach to Participation in the Media, in Bilandzic Helena, Patriarche Geoffroy,Traudt Paul J., 2012, The social use of media. Cultural and Social Scientific Perspectives on Audience Research, Bristol-Chicago : Intellect, pp. 201-220.

O’Neill, Brian, Gallego, J. Ignacio, & Zeller, Frauke. New perspectives on audience activity: ‘prosumption’ and media activism as audience practices. In Niko Carpentier, K.C.S. & Hallett, L. (eds.). Audience Transformations: Shifting Audience Positions in Late Modernity. London : Routledge, 2014, pp. 157-171.

PATRIARCHE Geoffroy Publics et usagers, convergences et articulations, in Réseaux, 2008/1, n° 147, pp. 179-216.

Notes

[1] Les auditeurs réagissent et se dévoilent dans les émissions radios interactives. Typologie des auditeurs actifs : de l’usager à la communauté, thèse de doctorat en préparation sous la direction du Professeur Frédéric Antoine, Université Catholique de Lovain (UCL)

[2] Selon les études d’audience du CIM (Centre d’Informations sur les Médias), en mars 2013, sur La Première, à l’heure de l’émission Connexions, le groupe 35-65 ans comptait 48,4% d’auditeurs et le groupe 65+, 45,5%.

Pour citer cet article

Référence électronique

Vinciane VOTRON, «Connexions, de l’auditeur de la radio à la naissance d’une communauté», RadioMorphoses, [En ligne], n°2– 2017, mis en ligne le «22/10/2017», URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2017/06/03/connexions/

Auteure

Vinciane VOTRON est docteure en communication, Université Catholique de Louvain (UCL), Observatoire de Recherches sur les Médias et le journalisme.

Courriel : vinciane.votron@uclouvain.be

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