Radiographie de l’interactivité radiophonique, sous la direction du Professeur Jean-Jacques CHEVAL, Université Bordeaux Montaigne, le 15 juillet 2016.

Blandine SCHMIDT

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Phénomène incontournable sur la bande FM, les programmes radiophoniques accordent une place substantielle à l’expression des anonymes. Les émissions interactives ont bousculé les fondements de la relation entre un média et son public conduisant à la définition de nouveaux usages et de nouvelles pratiques. De nos jours, la modernisation des outils de communication tels que le téléphone (téléphone mobile, SMS) et la démocratisation de l’usage d’internet ont engendré des mutations au sein des médias ainsi que la création d’interfaces spécifiques. SMS, e-mails, tchats, forums, blogs, réseaux sociaux sont autant de moyens mis à la disposition des auditeurs pour interagir. Dans le cadre de notre thèse, nous avons abordé ces programmes en prenant en compte la manière dont le média lui-même se positionne par rapport à son public. Nous avons constaté qu’un grand nombre d’entre eux sont tournés vers l’idée de service, annonçant une intention d’accompagnement des auditeurs dans leur vie privée. Le type d’assistance proposée dans le cadre d’une émission service interactive va dépendre de la station, voire de l’émission elle-même.

Ces programmes sont pour nous le révélateur d’une évolution des rapports sociaux dans la France du début du XXIe siècle. Nous souhaitons ainsi mettre au jour et comprendre la place occupée par le média radiophonique dans notre société. Nous postulons que les émissions service actuelles révèlent et reflètent de nouvelles orientations dans la pratique et les usages des médias. Mais dans ce cas les stations de radios sont-elles actrices ou simplement outils de médiation ? Les publics sont-ils instrumentalisés ou se saisissent-ils de ces espaces médiatiques de manière autonome ? En matière d’appropriation des moyens de communication par le public, que permettent et impliquent l’utilisation de ces nouvelles interactions techniques ? Quelles sont les mutations actuelles dans la relation interactive ?

D’un point de vue théorique et conceptuel, nous nous sommes basés sur les recherches de Christophe Deleu concernant les aspects historiques, sociaux et techniques de l’interactivité à la radio. L’approche sociologique d’Hervé Glevarec sur la réception dans le cadre radiophonique a apporté une base significative dans la manière d’aborder notre objet de recherche. La démarche historique de Jean-Jacques Cheval a été déterminante dans l’intégration d’une dimension diachronique dans notre travail. Nous nous sommes aussi intéressés à l’approche monographique de Dominique Cardon dans la collecte et l’analyse des données de nos terrains. La pensée de Dominique Mehl à propos de la redéfinition de l’espace public et l’exposition de soi dans le cadre médiatique nous ont permis d’établir un cadre de référence complété entre autres par les écrits de Patrick Charaudeau et Rodolphe Ghiglione sur l’insertion et l’instrumentalisation de la parole des gens ordinaires dans les médias. Enfin, nous nous sommes appuyés sur les travaux d’Edward T. Hall et son approche des relations interpersonnelles replaçant le corps et nos perceptions sensorielles au centre des réflexions.

Afin de comprendre les évolutions en matière de participation des auditeurs, nous avons d’abord adopté une démarche historique en portant notre attention sur les émissions pionnières et plus particulièrement celle de Menie Grégoire créée en 1967 sur RTL. Objet de recherche particulièrement intéressant et pertinent, il nous est apparu légitime de revenir sur ce programme qui a contribué à rompre la frontière entre la sphère privée et la sphère publique. Nous avons exploité de nombreuses archives sonores disponibles sur le web et à l’Institut National de l’Audiovisuel à Paris. Nous avons aussi réalisé un entretien semi-directif avec Menie Grégoire afin de confronter ses propos avec nos éléments de réflexion. Dans le cadre d’une démarche méthodologique d’exemplification, nous avons procédé à l’analyse d’un échantillon de lettres accompagnées des annotations des membres de son équipe éditoriale issu du fonds d’archives personnelles de l’animatrice aux Archives Départementales d’Indre et Loire à Tours. Concernant les programmes contemporains, notre terrain de recherche principal est constitué de deux émissions exclusivement basées sur la participation des auditeurs : « Ça peut vous arriver » sur RTL et « Lahaie, l’amour et vous » sur RMC. Se positionnant au service des auditeurs, ces deux programmes ont des champs d’intervention différents – la consommation pour le premier, l’amour et la sexualité pour le second. Qu’il s’agisse de Brigitte Lahaie sur RMC ou de Julien Courbet sur RTL, tous deux sont des personnalités connues dans la sphère publique, leur conférant un statut de star.

Afin de refléter la transversalité de notre thématique et l’interdisciplinarité de notre recherche, nous avons déterminé plusieurs composantes dans notre approche méthodologique. En parallèle d’une veille informationnelle, nous avons procédé à de nombreuses écoutes actives pour déterminer, répertorier et analyser les dispositifs interactifs sur les ondes et sur le web. En plus d’un travail d’enquête en ligne sur les sites web des stations, nous avons opéré une immersion en ligne sur le tchat de « Lahaie, l’amour et vous ». Tout en gardant à l’esprit les difficultés méthodologiques que peut entraîner le traitement des données récoltées sur le terrain, nous avons opté pour une observation participante in situ dans les locaux des stations analysées. Inspirés des pratiques des ethnologues, nous avons tenu un journal de terrain afin de recueillir nos différentes observations et réflexions. Pour mieux comprendre les représentations sociales et mentales de ceux qui font la radio interactive, nous avons réalisé des entretiens semi-directifs avec les animateurs et les membres des équipes éditoriales. Nous avons fondé une partie de notre analyse critique sur l’exploitation de ces entretiens sur un mode déclaratif. Venant soutenir notre propos, les nombreuses citations intégrées dans notre texte sont aussi présentes pour « donner à entendre » leurs réponses dans la perspective d’une approche sonore de l’écrit.

Adoptant une démarche empirique, nous proposons une description analytique des divers modes et dispositifs interactifs. Après avoir fourni un apport contextuel conséquent en proposant une présentation détaillée des stations et programmes étudiés, nous retraçons la place, le rôle, les attributions et les choix des personnes qui contribuent à leur élaboration. Nous confrontons leurs discours et leurs pratiques avec nos propres analyses. Nous apportons également un éclairage conséquent sur la manière dont le public s’approprie les outils interactifs, sur leurs motivations ainsi que sur l’utilisation des contenus produits par l’instance médiatique. L’analyse de la sélection et du traitement des auditeurs à l’antenne et hors antenne constitue un axe central de notre réflexion. Ne convoitant plus forcément la représentativité de leur auditoire, les stations s’attachent désormais à produire un spectacle radiophonique. À ce titre, nous avons révélé plusieurs dispositifs favorisant la mise en scène de la parole des auditeurs, des animateurs et l’évolution de leurs statuts. De plus, nous avons observé un élargissement des pratiques interactives dans le cadre radiophonique. Notre travail démontre l’apparition de bifurcations dans l’interactivité radiophonique dévoilant la présence d’un hors-champ et d’un sur-champ radiophonique. Simultanément au direct, divers types d’interactions (entre auditeurs et avec le média) ont lieu en ligne. Elles peuvent constituer dans le premier cas une passerelle vers l’antenne ou dans le second cas une passerelle vers d’autres interfaces sur le web. Enfin, nous proposons sur un plan plus conceptuel un essai de proxémie radiophonique traitant des différentes positions d’écoute et d’interaction adoptées par un auditeur lambda en fonction de l’appropriation de l’espace et de la place de son corps par rapport aux technologies de l’information et de la communication.

Pour citer cet article

Référence électronique

Blandine SCHMIDT, «Radiographie de l’interactivité radiophonique», thèse en Sciences de l’information et de la communication, soutenue sous la direction de Jean-Jacques Cheval, Université Bordeaux Montaigne,  le 15 juillet 2016. RadioMorphoses, [En ligne], n°2 – 2017, mis en ligne  «22/10/2017», URL :  http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2017/02/21/interactivite-radiophonique/

Auteur

Blandine SCHMIDT est Docteure en Sciences de l’information et de la communication, Université Bordeaux Montaigne.

Courriel : schmidt.blandine@gmail.com

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