Numérisation de la radio : pratiques et perspectives

Pascal RICAUD et Nozha SMATI

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Les textes retenus pour ce premier dossier thématique de RadioMorphoses s’articulent autour de la numérisation de la radio et témoignent des pratiques et des perspectives qui lui sont attachées dans des contextes spécifiques français, portugais et dans le cadre plus large de l’Afrique de l’Ouest.

Ce dossier reprend cette thématique discutée lors du colloque international  « Information et journalisme radiophonique à l’ère du numérique » organisé à Strasbourg les 20 et 21 mars 2014 par le Groupe de recherches et d’études sur la radio, le Centre universitaire d’enseignement du journalisme de l’université de Strasbourg avec la collaboration de Radio France Internationale, sous la responsabilité scientifique de Christophe Deleu. Tout en croisant les regards constructifs de chercheurs et de professionnels, ce 7ème colloque du GRER a été l’occasion de nourrir et de développer la réflexion et le débat sur la radio et ses mutations en termes de contenus, de formats, de pratiques, d’usages et de représentations (Smati, 2014). S’inscrivant dans cette même perspective, le 4ème colloque organisé en 2009[1] s’interrogeait déjà sur le développement d’une radiodiffusion en mutation, soulignant à la fois la grande capacité d’adaptation du média à travers l’Histoire et l’importance du défi numérique pour qu’il se réinvente, non pas comme une simple « radio numérisée » (à partir de ses versions analogiques) mais de manière plus profonde sur le plan technologique, éditorial, et celui des usages.

Les articles réunis dans ce premier dossier de RadioMorphoses inscrivent leur recherche en sciences de l’information et de la communication et viennent souligner et interroger la manière dont la radio rencontre le numérique et compose avec les nouveaux dispositifs qu’offrent le web et les réseaux sociaux.

L’objet « radio on-line » (ou la « webradio ») est encore difficile à saisir tant les cadres de production, les projets éditoriaux (quand ils ne sont pas absents), l’intégration ainsi que les apports du multimédia et des dispositifs techniques interactifs (web 2.0) sont diversifiés et imbriqués. D’ailleurs les radios on-line ne constituent pas encore un terrain de recherche de prédilection dans la communauté scientifique. La diversité des situations décrites dans ce dossier témoigne pourtant de la nécessité de les saisir dans une perspective pluridisciplinaire et selon une approche sociotechnique, voire comparative pour mieux en comprendre les contextes, les enjeux, les dissonances et concordances. Il s’agit en outre d’avancer d’un point de vue scientifique dans un travail de modélisation, de conceptualisation (même à moyenne portée) et de définition des moyens d’observation et d’analyse adaptés pour questionner les objets radiophoniques à l’heure du numérique. Le chercheur doit en effet réinventer des outils méthodologiques d’observation et d’interprétation afin de saisir la complexité de ces objets numériques et les (nouvelles) pratiques qui y sont rattachées (Barats, 2013).

Ce dossier apporte un premier éclairage de la question de la numérisation de la radio et de ses conséquences. En mettant en exergue les spécificités de ce média dans des contextes différents, le processus de numérisation est appréhendé dans une perspective critique permettant de saisir les permanences, les ruptures et les logiques internes qui sous-tendent ce phénomène. Dédiés au média radiophonique, les articles ici publiés inscrivent leur recherche dans les grandes thématiques qui traversent depuis une décennie les  travaux en SIC sur la numérisation des médias :

  • Dans le prolongement de l’analyse des phénomènes de déterritorialisation/ globalisation/ décentralisation et transnationalisation médiatiques, ou plus récemment de transmédiatisation (Jenkins, 2013) de médias aujourd’hui dits « participatifs », un ensemble de recherches s’intéresse plus particulièrement à l’évolution des publics, de leurs pratiques et de leur place dans la chaîne de production et de diffusion de l’information ; interrogeant une dimension participative, citoyenne, parfois de manière critique (Carpentier, 2011) ou plus ou moins prudente (Dahlgren, 2000, 2009 …) ;
  • Plus largement avec le cross-media se pose la question des nouveaux usages médiatiques par les internautes d’une information gagnant en circularité et empruntant des supports et formats de plus en plus diversifiés. On peut se demander d’ailleurs quelle est encore la place réelle de la radio, de sa pratique, dans un univers et un espace-temps multimédiatiques qui finiraient même par l’englober. C’est d’ailleurs le sens de la réflexion de Séverine Equoy-Hutin et Andrée Chauvin-Vileno dans ce premier numéro de RadioMorphoses quand elles se demandent si « les possibilités multimédiatiques (combiner/substituer au son l’image et le texte) et cross médiatiques (changer de supports) » mettent en relief « la spécificité du dispositif radiophonique, ou la banalisent pour fonder une convergence culturelle des usages » ;
  • Au-delà de l’appropriation ou de l’adaptation des usages à ces nouveaux dispositifs numériques, cross-médiatiques et interactifs se pose notamment la question des nouvelles interactions, des nouvelles collaborations qui s’instaurent entre les divers acteurs de la chaîne de l’information et leurs publics. Les travaux sur le journalisme amateur ou participatif sont notamment relativement importants en France (Ruellan : 2007 ; Pignard-Cheynel et Noblet, 2010 ; Rebillard, 2011 ; Nicey, 2012, Rieffel, 2014 …), parfois dans une perspective critique ou relativisant l’aspect novateur et l’ampleur du phénomène (Rebillard, 2007). D’autres travaux (Rieffel, 2001 ; Pélissier, 2001, 2003 ; Estienne, 2007…), sans ignorer l’importance dans ce cadre des frontières de plus en plus poreuses entre les divers acteurs qui participent à la (re)production et la (re)diffusion d’informations, se sont concentrés sur l’impact de la transition numérique (multiplication des tâches, diversification et transfert de compétences, développement du MoJo (mobile journalism),…) encore sans doute loin d’être achevée, sur les pratiques et identités des journalistes, notamment radiophoniques (Smati, Ricaud, 2015).

Aussi la numérisation de la radio fait-elle aujourd’hui l’objet de recherches offrant des regards diversifiés, plus ou moins critiques, sur un phénomène polymorphe.

Dans une perspective sémio-communicationnelle et en s’appuyant sur le «tournant postradiophonique » et la « postradiomorphose », Séverine Equoy Hutin et Andrée Chauvin Vileno pointent les transformations radiophoniques liées au web hypermédiatique à travers l’étude d’une émission dédiée à l’histoire diffusée sur Europe 1. Elles interrogent la manière dont s’équilibre la plurimodalité offerte par le web et la spécificité du dispositif radiophonique. La contribution expose finement la circulation entre divers dispositifs mutimodaux (site de l’émission, page facebook de l’animateur, page facebook de l’émission, site de partage Youtube, la page twitter de l’animateur, etc) en considérant « leur spécificité, leur croisement et leur mutualisation » pour saisir les formes de circulation et de transmission des discours médiatiques et les nouvelles modalités d’énonciation. Les déclinaisons de l’émission dans des espaces numériques différents participent de l’enrichissement du  média radiophonique et permettent de saisir les gains potentiels que le web propose aux internautes/radionautes en termes d’accès à des contenus diversifiés, ou de mode d’écoute et de circulation des savoirs. Les auteures soulignent la transposition de l’émission sur le web, mettant en relief la spécificité et l’identité du radiophonique dans la mesure où c’est l’émission sonore qui accomplit le contenu principal, «confère un prestige de marque » et demeure centrale dans les divers espaces numériques consacrée à l’histoire.

Dans cette même perspective, Éliane Wolff souligne nettement, à travers l’expérience de radio FreeDom à l’île de La Réunion, la capacité de la radio à préserver son identité et ses pratiques face aux nouvelles opportunités numériques. L’auteure interroge la problématique de la post radio en montrant comment la radio investit a minima dans les potentialités qu’offre la numérisation en restant attachée à sa logique du flux pour satisfaire ses auditeurs adeptes de la libre antenne, qui est sa marque de fabrique. En effet, si elle n’a pas fait le choix de la délinéarisation (podcast, vidéos à la demande…), c’est avant tout parce que le principe même de son projet repose sur la couverture événementielle en direct et le suivi  « de bout en bout du déroulé de l’histoire ». D’une certaine manière pour ne rien manquer il faut rester à l’écoute, devant son transistor ou son smartphone à la main ! Sa diffusion sur le web offre certes de nouvelles formes d’écoute en ligne pour les Réunionnais de la diaspora mais leur appropriation demeure incertaine au regard du fort attachement de la population aux formes traditionnelles de diffusion et de contenus qui contribuent, jusqu’à ce jour, à la maintenir en tête des audiences et à entretenir un lien spécifique entre ses auditeurs territorialisés et expatriés. Enfin, la figure de l’auditeur-acteur, évoquée par Éliane Wolff, s’inscrit plus dans une histoire, dans une filiation, celle des radios libres, que dans le cadre d’une interactivité on-line.

À ce propos, Luis Bonixe met également en évidence la relativité des radios participatives (2.0), qui loin d’être représentatives de l’ensemble des radios on-line aujourd’hui, se caractérisent de plus par un niveau de participation relativement faible, fonctionnant plus sur le mode expressif que discursif, arrivant ainsi aux mêmes conclusions notamment que d’anciens travaux portant sur les dispositifs participatifs on-line (Ricaud, 2004). Luis Bonixe à travers son étude des trois radios portugaises d’information – Antena 1, TSF et Renascença – pose d’ailleurs d’emblée la question de l’ampleur et même de la réalité de la participation des internautes à la production d’informations en ligne. Ce spécialiste du journalisme radio, fait écho notamment aux propos de Dahlgren ou de Fenton (2010) qui relèvent que la participation online, comprise ici dans le sens de l’usage d’une argumentation solide et informée, se révèle encore d’une faible ampleur et peu diversifiée, malgré la multiplicité des moyens technologiques aujourd’hui potentiellement à notre disposition.

Si les conditions technologiques sont réunies, encore faut-il que les conditions sociales de leur utilisation le soient également. Or le journalisme participatif est une pratique expérimentée par quelques milliers d’individus présentant un profil particulier, possédants non seulement un fort capital culturel, mais ayant aussi « une habitude plus générale de l’expression d’idées, ainsi qu’un intérêt marqué pour la vie publique et les médias (…) » (Rebillard, 2011). C’est ce que rappelle aussi en substance Etienne Damome, plus loin dans ce dossier, soulignant « l’existence d’une double fracture liée aux caractéristiques socioéconomiques des internautes mais aussi à leur capacité cognitive à utiliser Internet (conséquence d’une combinaison complexe du capital humain et du capital social) ».

Dans une perspective également critique, Aude Jimenez, propose de dépasser la vision instrumentaliste et développementaliste largement répandue dans les études sur les radios communautaires africaines pour penser autrement les nouvelles formes de communauté à l’œuvre au sein de ces médias à l’heure du numérique. Faisant appel aux apports des Community Media Sudies l’orientation théorique ici privilégiée permet une meilleure conceptualisation et compréhension de l’identité, des acteurs et des publics de la Radio communautaire de l’Afrique de l’ouest, comme étant autant une communauté participative et innovante.

Sur ce même continent, Etienne Damome, décrypte la complexité du processus de numérisation des radios associatives et communautaires en Afrique de l’Ouest et les enjeux qui en découlent. Il dresse un état des lieux richement documenté de l’exploitation du numérique par ces médias de proximité et analyse les conséquences de cette numérisation en mettant en lumière une triple fracture numérique, sociale et culturelle entre ces radios et leurs publics ainsi que les disparités qui persistent entre radios d’un même pays voire entre différents pays d’une même région. La relativement faible connectivité de la radio aux TIC en Afrique de l’Ouest, se double en effet d’une disparité importante du taux moyens d’accès à Internet entre les divers pays évoqués par l’auteur (Burkina Faso, Bénin, Mali, Sénégal, Ghana, Sierra Leone, Niger), à laquelle s’ajoute une inégalité d’accès entre les radios commerciales privées et les radios communautaires ou à but non lucratif qui ne bénéficient pas des mêmes soutiens d’institutions occidentales. La première fracture, concernant les inégalités d’accès, en entraîne fatalement une autre liée aux inégalités d’usage.

Les divers auteurs tout en mettant en exergue des mutations « postradiophoniques », soulignent aussi les limites à ces évolutions pouvant être liées à des contraintes structurelles, à la nature même du projet éditorial ou au mode de fonctionnement de la radio comme dans le cas de Radio FreeDom.

Dans la continuité de ce premier dossier thématique, RadioMorphoses propose de poursuivre la réflexion sur la numérisation de la radio dans son second numéro à travers des contributions permettant, non pas de questionner la numérisation en tant que telle mais de considérer qu’elle donne à observer et à comprendre l’évolution des formats, des pratiques, des usages et modes d’expressions radiophoniques et de cerner les enjeux qu’elle recèle.

Bibliographie

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Notes

[1] Vers la Postradio, Enjeux des mutations des objets et formes radiophoniques, Colloque international du GRER, 26-27-28 novembre, MICA, Université Bordeaux 3.

Pour citer cet article

Référence électronique
Pascal RICAUD, Nozha SMATI, « Numérisation de la radio : pratiques et perspectives », RadioMorphoses, [En ligne], n°1 – 2016, mis en ligne le «18/11/2016», URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2016/06/07/introduction-au-dossier/

Auteurs
Pascal RICAUD est Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication, Université François Rabelais de Tours, Équipe PRIM, École de Journalisme de Tours.

Courriel : pascal.ricaud@univ-tours.fr

Nozha SMATI est enseignante chercheure en sciences de l’Information et de la Communication,  Université Lille 3, associée à l’Équipe GRECOM-LERASS (Toulouse 3) et au GERiiCO (Lille 3).

Courriel : nozha.smati@univ-lille3.fr

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