Andrea Cohen, Les compositeurs et l’art radiophonique, Paris, L’Harmattan, 2015, 236 pages.

Christophe DELEU

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L’on parle aujourd’hui davantage de création sonore que de création radiophonique. Il peut alors être intéressant de se demander quels liens ont tissé l’art et la radio. Si l’on sait très bien que la radio est un vecteur culturel au service des arts, en revanche que la radio soit un art elle-même est une chose moins connue, voire moins admise. Il est vrai que les programmes relevant de l’art radiophonique sont peu nombreux, et diffusés par un nombre infime de stations.

C’est donc avec le sentiment que tout ouvrage traitant de cette question est le bienvenu que l’on commence la lecture de l’ouvrage d’Andréa Cohen, musicienne, productrice de radio, et docteure en musicologie du XXème siècle et dont le premier mérite est de s’être penchée sur cette thématique.

L’auteure a voulu étudier le lien entre les compositeurs et l’art radiophonique. L’ouvrage adopte une perspective diachronique, et nous permet de comprendre comment les artistes ont investi le champ radiophonique, à l’opposé de la thèse selon laquelle la radio n’aurait été qu’au service du mercantilisme. Il est rappelé que les artistes ont apprécié la qualité plastique du son enregistré, les relations entre texte et narration, et l’oralité propre au média. Le travail des « pionniers » est largement décrit dans des chapitres qui établissent des ponts entre l’art radiophonique et les autres arts. Cet art radio, qui naît dès le début des années 1920, s’inscrit dans un mouvement plus large de décloisonnement des arts, et de révolution technologique. Les possibilités offertes par le montage correspondent bien aux orientations de mouvements tels que le cubisme. Les mouvements futuristes russe et italien (aux idéologies pourtant antagonistes) font la part belle au sonore, qui favorise de nouvelles esthétiques. Les conditions technologiques, bien que rudimentaires à cette époque, permettent une représentation inédite du monde. A travers une perspective internationale, les apports des principaux artistes sont énumérés : Vertov, Marinetti, Russolo, ainsi que les recherches menées en Allemagne sous la république de Weimar (1919-1933). Il ne reste malheureusement que peu de traces de ces œuvres, celles-ci étant généralement réalisées sur des disques dont la durée de vie était assez limitée. Seules celles réalisées sur de la pellicule cinématographique, à l’instar de Wochenende de Ruttmann (1930), peuvent encore être écoutées aujourd’hui.

L’ouvrage entame ensuite une perspective plus monographique et a le mérite de retracer une histoire de l’art radiophonique peu connue. C’est bien sûr le rôle des musiciens qui est au centre de cette étude. Le lecteur pourra ainsi savoir quel rôle ont joué des auteurs aussi différents que Pierre Schaeffer (co-inventeur avec Pierre Henry de la musique concrète), John Cage, Luciano Berio, et Mauricio Kagel. Les principales œuvres de ces créateurs sont présentées de manière didactique, et l’on aimerait entendre des extraits tout en lisant leur description.

Dans une seconde partie, Andréa Cohen s’intéresse davantage à l’élaboration formelle d’une pièce radiophonique, et aux matériaux qu’elle convoque. Les conditions de production et de diffusion d’écoute sont aussi interrogées. Cette partie, plus analytique, a pour ambition de tenter de définir ce qu’est l’art radiophonique. Il y est fait mention de l’apport de l’émission Atelier de création radiophonique sur France Culture, créée en 1969, et des recherches menées par la radio allemande WDR3. Cette partie se heurte à des difficultés relatives aux recherches sur l’esthétique. L’on suit l’auteure dans certaines de ses tentatives de catégorisation (les matériaux radiophoniques découpés en « voix », « bruits » et « musique »). Mais d’autres classifications peuvent être interrogées. « L’organisation des sons » est ainsi composée, pour l’auteure, de « sons concrets », de « sons en situation », « d’archétypes sonores », et de « citations musicales et textuelles ». Pourquoi pas, mais la typologie aurait mérité davantage de développements, et une illustration par un corpus d’œuvres. Les mêmes remarques pourraient accompagner la présentation de certains genres radiophoniques (le documentaire, la fiction, le hörspiel) dont les tentatives de définition restent trop brèves. Dans cette partie, le véritable thème de l’ouvrage n’apparaît finalement qu’assez tardivement, et assez secondairement. L’auteur interroge alors les raisons qui ont conduit les compositeurs (Bayle, Frize, Ferrari, Rosset, Roudier…) à investir le champ de la radio. Mais cette partie pêche par son laconisme, et s’avère assez descriptive. On aurait aimé les mêmes développements que ceux de la première partie. Ce livre est l’adaptation d’une thèse académique en musicologie du XXe siècle, qui a été forcément réduite et adaptée pour sa publication. Le lecteur exigeant et passionné par le sujet aura certainement la ressource de se tourner vers le texte initial pour trouver réponses aux questions posées ci-dessus.

Pour citer cet article

Référence électronique

Christophe DELEU, « Andrea Cohen, Les compositeurs et l’art radiophonique, Paris, L’Harmattan, 2015, 236 pages. », RadioMorphoses, [En ligne], n°1 – 2016, mis en ligne le «18/11/2016», URL: http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2016/05/30/andrea-cohen-les-compositeurs-et-lart-radiophonique-paris-lharmattan-2015-236-pages/

Auteur

Christophe DELEU est Professeur en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Strasbourg (SAGE -UMR CNRS 7363).

Courriel : lalointaine@gmail.com